Faut-il "débanaliser" Macron ?

Quoi qu'on en ait dit, Macron a, assez vite, été banalisé par les habitudes qui distribuent les étiquettes. "Centriste", "libéral". "Un peu de droite - un peu de gauche", pour pimenter le jeu ! ...Pourtant, si Macron était tout le contraire d'un centriste rassurant et rassembleur ? Et si on voulait bien réexaminer de près de quoi son "centrisme"- qu'il nomme, lui, "progressisme"- est fait?

Quoi qu'on en ait dit, Macon a, assez vite, été banalisé par les habitudes qui distribuent les étiquettes. "Centriste", "libéral". "Un peu de droite - un peu de gauche", pour pimenter le jeu. Bah...!  N'est-il pas, après tout, le Bayrou victorieux que Bayrou n' a jamais su être ? Et puis une touche de Kennedy, Lecanuet, Giscard pour les anciens, un zeste de Blair ou de Renzi pour les modernes et voici le paquet emballé ! Filiation identifiée. Centriste, libéral, moderne ! Banal.
Pour les nuances on a vite réglé la question.
Certes il est "hors des partis". Mais, par les temps qui courent, c'est plutôt "rafraichissant", n'est-ce pas ?  Et puis quand on est soutenu à la fois par Bayrou, Madelin, Villepein,  Cohn-Bendit, Robert Hue, Delanoe, Collomb, Le Drian...sans compter ceux qui, comme Attali ou Minc, parlaient à l'oreille de Mitterrand et de Sarkozy, on n'est plus vraiment dans l'iconoclaste inclassable !  Un tel casting de vieilles barbes, ça vous relativise la posture "révolutionnaire ! " Et ça rassure.
Sa trop grande proximité avec la finance ? Vite balayée par Bayrou lui même ! Bayrou qui, après nous avoir dit exactement l'inverse, nous a assuré que Macron est totalement indépendant des forces de l'argent. Oui, indépendant ! Nous voici rassurés encore. Si Bayrou le dit...  Un bon "centriste" en somme !

Pourtant, si Macron était tout le contraire d'un centriste rassurant et rassembleur?  Et  si on voulait bien réexaminer de près de quoi son "centrisme"- qu'il nomme, lui, "progressisme"- est fait ?
Que nous dit ce " progressiste ?"
Que dit-il à Amiens ou ailleurs quand il ose, avec un courage qu'on peut lui reconnaitre, dire à des ouvriers en lutte qu'il ne peut rien faire pour eux ?!  Que les règles économiques sont ainsi faites qu'il n'y a chez lui  rien à promettre et pour eux rien à espérer...!  Quand il dit aux jeunes des cités que "nous" n'avons rien d'autre à leur proposer que de "tenir les murs" ou de vendre du shit et que, par conséquent, il leur faudra accepter de travailler 65 heures pour un smic ...!  Quand il dit qu'il aggravera la loi El Khomry qui a fait se dresser contre elle les deux tiers de France..!.  Quand il érige en modèle l'"ubérisation" du travail qui fera reculer d'un siècle la condition des salariés, en les ramenant au "travail à la tâche" ...  Que dit donc ce "progressiste ?!  Qui fera remarquer à nos experts en "étiquettes" que ce cynisme brutal  a peu à voir avec un centrisme classique, apaisant, rassembleur ?

Mais il y a plus inquiétant encore.
Que vient de nous déclarer Macron à propos du vote du deuxième tour ? Qu'il ne reconnaîtra aucun "barrage républicain" aucun "vote contre". Que, donc, toutes les voix qui se porteront sur lui seront considérées comme un vote d'ADHESION à l'ensemble de son programme ! C'est clair ! Pas de "rassemblement", pas" de  pacte républicain" mais un pur blanc-seing pour appliquer son programme et ses premières mesures de "réforme du travail". Et comment fera-t-il  passer ces mesures ? Par ordonnances ! Sans consultation du parlement !
Ne nous y  trompons pas ! Cet homme, que les circonstances et les perversions de la Ve république auront fait élire contre l'adhésion-même des électeurs à son projet, s'apprête à nous gouverner au bulldozer ! Cet homme, ce centriste, ce libéral, ce moderne se prépare à être une sorte de putschiste ! Un putschiste légal, certes, car les institutions de la Ve permettent ce genre d'oxymore. Mais quand De gaulle n'aurait jamais rien entrepris contre la volonté majoritaire du peuple, Macron, lui, s'apprête à faire passer en force ses mesures de casses sociales, en dépit même de la volonté populaire. Qu'on comprenne bien le sens que monsieur Macron s'apprête à donner notre vote. Ce ne sera pas un vote d'adhésion  mais un vote d'annexion !
"Centriste" ? "Progressiste ?"  

Un  mot, pour finir,  sur ce qui, à notre grande honte, a paru nous faire sourire et que nous avons moqué avec tant de désinvolture.  Ces meetings formatés, ces hurlements, cette exaltation, ces postures christiques ! Ces allures de rock star, ces discours creux, ces slogans vides ponctués de déclarations d'amour et, surtout, ce désir féroce de se faire aimer, lui !  Lui seul ! (avec Brigitte, bien sûr !)  Par quoi avons-nous répondu à ces singuliers symptômes ? Par des petits ricanements et des quolibets taquins !  Réalise-t-on que cette rock star, cet histrion moqué, cet illuminé buzzé  voulait être notre président ? Et que bientôt il le sera !

Alors, n'est-il pas grand temps de nous réveiller et de "débanaliser" Emmanuel Macron ?  De mesurer que cet homme est potentiellement dangereux ? Qu'il n'a rien a voir avec l'image du progressiste rassembleur qu'il prétend  être ? Que la brutalité de son libéralisme, l'autoritarisme de sa méthode de gouvernement, le narcissisme infantile de son rapport au "peuple" mériteraient autre chose que de réduire cet homme "à un moindre mal" ou à l'homme qui va nous sauver du diable ! Que cet homme, n'en déplaise aux colleurs d'étiquettes, n'est pas un centriste mais... un extrémiste !

Cet homme, j'en suis convaincu, est un danger pour le pacte républicain ! Mais face à lui,  le 7 mai, aucun barrage n'est possible ! Car en face il n'y a rien ! En face il y a Le Pen, c'est à dire rien ! Rien de possible. Rien de pensable. ! Pas d'alternative ! Et Macron le sait ! Il le sait si bien qu'il jubile et qu'il festoie déjà !  Il le sait si bien qu'il peut nous narguer de son "vote d'adhésion", son vote d' annexion ! Misères de la république monarchique!
Si ce pays parvient à se réveiller, il n'y aura, pour sortir de ce cauchemar, qu' une seule alternative démocratique : les législatives ! Non plus comme vote de "confirmation", mais comme vote de résistance et de reconquête ! Crise institutionnelle ? Bien sûr. Crise politique ? Evidemment ! Mais de cette crise, peut-être, viendra le sursaut qui nous délivrera de l'impasse tragique vers laquelle ce premier tour insensé et qui nous déchire tant est en train de nous conduire.
C'est après le 7 mai que tout peut recommencer. Et que, peut-être, enfin, cette Ve république finira par tomber ! Cette Ve république qui n'en finit pas d étouffer notre démocatie et dont monsieur Macron veut faire l'instrument de ses folies libérales !

 

Patrice Muller

 

 

 

 

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