La Reine des Voleurs

Nous l’observions tapis dans l’ombre.
Son panier d’olives sur la hanche, ses mains vives qui parlaient, la rue bourdonnait, elle passait.

Virevoltante de jour entre les coeurs et les poches, invisible la nuit.
Elle n’est pas chatte ni panthère, insaisissable, sans tanière.
Regarde sa jupe tournoyante et son oeil noir qui te paraît si bleu ; elle te dit qu’elle est la reine des voleurs et qu’elle est sans peurs. Tu ne connais pas son peuple mais tu la crois dès que tu la vois.

Solitaire dans son art, elle ne traine personne dans sa trace.
Qu'elle chasse ou qu'elle envisage, elle ne tolère que son reflet dans le regard de sa proie.
C’est une pierre noire née d'un volcan qui l'a crachée un soir d'été ; dans un crépuscule de lionne elle s'est parée de volutes et d'épaisses fumerolles, et n'a plus jamais regardé le sol. Au jour immaculé, elle était devenue femme d'albâtre.

Tu l'entends chanter. Ou est-ce ton ange qui crie "prends garde" ?
Derrière le voile de ses pensées déjà elle t'a oublié ; tu as eu ta chance, elle l'a emportée sans se retourner.
Où s’exile sa conscience ? Dans le carmin de son jupon, dans ta bourse emplie de laiton, dans les eaux jaunes du Danube, au sommet des monts Rhodopes ou sous la chaleur d'un sein sans nourrisson ?

Nous la précédons, nous l’attendons, sans qu'elle nous devine, elle sait où nous allons.
Nous avançons sans visages et sans nombre, nous sommes sa terre meuble et son tempo, c'est sur nos âmes qu'elle danse et rit, nous en sommes ivres.
Sitôt qu’elle quitte une rive commerçante pour un verger bigarré, elle n’y est plus ; l’or d’un voyageur l’aura appelée sur un chemin détourné. Econduite et malmenée, relevée de fierté que de douces brulures de soleil seules sauront apaiser.
Au soir elle s’évapore vers une indéfinie thébaïde, laissant l’esprit du larcin planer sur nous, nous enchaînant à l’envie de voir demain.

Nous formons un seul corps derrière notre Mère, nous sommes l’âme de notre Reine.

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