La fin de la publicité ?

Il y a peu, assez nombreux étaient les citoyens qui se plaignaient de la prise d’otage publicitaire, aux ciblages moins éthiques qu’approximatifs, aux discours mensongers et envahissants en plus de leur laideur dégradante.

Mais aujourd’hui, les entendez-vous se plaindre des longs tunnels d’écrans publicitaires qui se répètent à intervalle régulier, à la télé, à la radio ou sur le web, d’une annonce pour des jeux de poker pendant une émission pour enfants, d’une bande-annonce pour un film violent interdit aux moins de 12 ans avant un dessin animé au cinéma… ? Tout au plus une pétition émergera-t-elle pour épingler un contenu vulvaire d’une video pour serviettes hygiéniques. Le fond des publicités amuse toujours autant lorsqu’il est drôle, fascine encore lorsqu’il est originalement esthétique, est plébiscité lorsqu’il porte une cause et fait réagir lorsqu’il choque. Preuve que ces trémoussantes danseuses sont encore regardées.

Mais la forme et le principe même de la publicité semblent quant à eux avoir été digérés, occasionnant moins de remontées acides, probablement par l’arrivée de l’interactivité consumériste et de la multiplication des écrans. Le bouton « skip ads » a donné une nouvelle jouissance au citoyen qui se veut responsable. Et si le déroulé du discours publicitaire n’est pas stoppable, c’est le support physique tout entier qu’on zappe pour se reporter sur un autre pourvoyeur d’images, comme un nouvel onglet web ou assez généralement un boitier rectangulaire logé dans sa paume de main (smartphone ou télécommande selon votre âge).

Il semble que l’homme du XXIème siècle se soit accommodé. Peut-être même qu’un certain nombre s’en trouve valorisé, du moins apprécie d’être accessoirisé d’un panel autoportant lui présentant les produits frais du marché, tel un parterre de courtisans suivant l’empereur.
Le graal paraît même atteint lorsque l’empereur, et cela survient quels que soient l’individu, sa catégorie sociale ou son âge, parvient à se faire rémunérer pour se faire escorter. Payé pour séduire, induire, inciter. Payé pour faire consommer. L’empereur ne serait qu’une entraîneuse ? Oui, le féminin intervient à ce moment de l’histoire car un entraîneur a semble-t-il plus de lustre et probablement de savoir-faire, mais il ne s’agit que de vocabulaire car de toute façon la publicité aime torturer tous les sexes.

 

Impensable démantèlement

Pourtant.

A la suite de L.Calaferte qui prophétisait il y a presque 30 ans que le siècle à venir serait celui du refus, j’aimerais que vienne la fin des temps publicitaires.
Que les annonceurs servant leurs produits dans l’érection de leurs vertus, un à un, ensemble, tous, éteignent leurs projecteurs bavards.

Ce serait bien sûr le crime de lèse-majesté contre l’individu-empereur à qui l’on vient de donner les clés du capitalisme individuel, et qui, grâce à la pub, commençait à s’émanciper, à s’instruire gratuitement (merci Google), à accéder à une forme de liberté.

Ce serait paraît-il même préjudiciable à l’esprit démocratique, à l’égalité entre les classes, voire même une passerelle vers un darkweb de la réclame. Et les plus faibles en seraient les premiers suppliciés. Car telle est la matoiserie de notre économie : le garant de l’accès du plus grand nombre au bien commun, que dis-je son garde-fou, pourrait bien être une discipline, que dis-je un art, qui par définition n’est pas solidaire.

Ce serait, argument faux nous le savons mais hélas c’est là une autoroute pour avocats, un préjudice économique sans nom pour toutes ces entreprises qui se retrouveraient sans voix.

 

« La terre est peuplée de truqueurs et de bavards, qui se servent des mots comme d'une monnaie qu'ils sauraient fausse. » Françoise Sagan

La publicité n’est certes pas solidaire car son objectif est de faire sortir du lot.
Destinée à démarquer en brandissant une marque, blason moderne, la publicité consiste à faire miroiter l’exeat. Et dans l’éblouissement qu’elle suscite, elle laisse quelques éborgnés sur son passage.

Pourtant, ce n’est pour aucune de toutes ces justes raisons que j’espère un changement d’ère. La manipulation et le mensonge sont les chicanes de la civilité, et mieux vaut parfois qu’elles s’affichent en 4 par 3.
Le seul motif, le seul valable, celui qui, il me semble, n’appelle aucun débat, est celui de l’indécence.

Quand dans nos sociétés civilisées et fort bien équipées, notre double publicitaire est exalté par la perspective d’un changement de canapé, qu’il meure d’attendre pour partir au soleil cet hiver ou qu’il s’inquiète d’une légère perte de blancheur de sa dentition parfaite, que dit-il à celui qui reçoit ses gesticulations tandis qu’il n’est pas dans le même état d’esprit ? A celui qui a tout perdu ? A celui qui est perdu ? Comment peut-on encore supporter les infatigables guignols de ce théatre de faux-semblants.

De tous les maux que nous endurons, handicap, maladie, deuil, dépression, addiction, violence, exclusion… la pauvreté est peut-être celui qui dérange le plus et qui a le moins de visibilité dans le combat médiatique. C’est étonnamment celui pour lequel nous nous remettons le moins en question dans notre approche de l’autre, dans les habitudes de nos discours, et pour lequel nous avons peu de solutions valables. Peut-être parce que le pauvre, en sus de n’avoir rien à lui, n’a pas de visage à lui. Et cela parce qu’il n’a pas de pouvoir d’achat. Ouroboros capitalistique.
Peut-être pourrions-nous au moins de pas lui enlever son espoir en arrêtant de le pilonner de nos chimères, qui, avouons-le, ne nous rassurent même plus.
Arrêtons de faire danser ces poupées de chiffons, arrêtons-nous de parler pour vendre, écoutons la misère de notre époque qui appelle à l’aide.
C’est trop pour vous ? Rassurez-vous, Calaferte terminait sa prophétie en ouvrant une alternative.

« Ou le siècle à venir sera celui du refus, ou il ne sera qu'espace carcéral. »  L.Calaferte, 1992

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