AED Blues, épisode 02 : Ernesto ou la sève du mérite (Flashback)

Dans le système éducatif français, les élèves de collège et de lycée sont pris en charge au quotidien par les assistant.es d'éducation, souvent appelé.es pion.nes ou surveillant.es. La réalité confronte souvent ces individus à bien plus que ce que ces surnoms évoquent. Voici leur histoire.

     Mardi 8 septembre, le citoyen E. Macron a dit qu’il voulait « retrouver la sève du mérite », que « chacun ait la place qui lui revient ». Il était dans un lycée professionnel. J’espère qu’il n’a pas voulu aller aux toilettes. Ni imprimer quelque chose. Dans le mien en tout cas, il n’aurait pas pu, ce vendredi 11 septembre. Ce vendredi où je n’ai pu prendre mon premier café, ma sève peut-être imméritée, que dans l’après-midi. Je causerais bien de toutes les raisons pour lesquelles les discours du citoyen Macron et de ses acolytes sont complètement à côté de la plaque mais je n’en ai pas tellement envie. A quoi bon quand votre ministre déclare que la rentrée s’est faite « dans la joie ». Nature peinture, le citoyen Blanquer. Je préfère causer de mon boulot. Ça me refait penser au suscité citoyen Macron, tiens, qui a invoqué « le réel » ce même mardi. Pro tip : si quelqu’un vous parle de réel, c’est souvent qu’il n’y est pas. C’est comme les gens qui précisent qu’ils sont sérieux, matures ou pas racistes. S’ils se sentent obligés de le préciser, c’est sans doute que c’est pas si évident, ni pour eux ni pour les autres.

     Je ne veux pas de médaille. C’est pour les chiens. Je m’entends bien avec mes supérieures, mon équipe est top. J’aime mon lycée et ses élèves. J’écris juste parce que mes journées le méritent. Parce que quand on est un ours blanc qui essaie de bosser sérieusement, dans des conditions qui n’ont rien de sérieux, et qu’on voit son foyer disparaître à coups de 4x4 et BTP, on a bien mérité un café.

     La sève du mérite, je vais vous en écrire. Parce que je vous emmerderai bien tous pour retourner sur ma banquise, mais ma banquise, elle fond, et si j’y retourne, je nagerai jusqu’à mourir d’épuisement. Un peu comme certains des élèves de mon lycée, peut-être. Une certaine idée du mérite.

Ode à la joie

     Plus de photocopieuse. Équipe en sous-effectif depuis deux jours. Toilettes en panne. Élève en fugue. Aide pédagogique. Distribution de masques, de papiers, de formulaires ; on va bientôt faire des herbiers je pense. Je suis Aed, assistant d’éducation, un mélange de couleurs. Par où commencer ?

     Le portail, tiens. Vous pensez peut-être directement aux consignes liées au coronavirus. On est aussi en Vigipirate. Il faut contrôler l’identité de l’élève et le contenu de son sac, donc il doit enlever son masque. Mais il doit le porter (y compris devant le lycée, c’est la loi chez nous). Il fait comment ? Il enlève le masque, montre sa tête, son carnet, remet le masque, montre son sac ouvert, referme son sac, tend les mains pour le gel ? On installe une cabine transparente pour qu’il puisse enlever le masque et prouver son identité ? Je passe sur le reste côté sanitaire, la cantine et tout ça. La consigne est vite résumée : « Démerdez-vous, faites des trucs pour montrer qu’on s’en fout pas mais en fait, si, on s’en fout. Faut que les élèves élèvent, les profs proffent et les travailleurs de parents travaillent. » Voilà comment le grand chef cheffe.

     On contrôle le sac, le carnet, le masque, le gel. Au moins, pas de fusil d’assaut chez nous. C’est toujours ça de gagné par rapport aux drôles de piafs qui se sont dits qu’accueillir des gamins avec des armes de guerre (y a des armes de paix?), pour la première rentrée après le confinement, serait pertinent. Une certaine idée de l’éducation.

     Notre fusil d’assaut, c’est le respect. Aucune de mes collègues ne méprise nos élèves. 60 % de boursiers, lycée pro, des parcours divers et variés. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la population n’est pas uniforme. Ça rafraîchit plus qu’un parterre de costards-cravates sans sourire.

     La rentrée s’est faite dans la joie, donc. Je retiens l’insulte. Deux collègues ont pleuré cette semaine. L’équipe a ri nerveusement ce vendredi. Un petit rituel bien installé. On fait de la rigologie sans le savoir, faudrait penser à ça comme validation des acquis de l’expérience.

La sève du mérite

     La sève du mérite, c’est de faire un travail qui n’est pas un métier. Assistant d’éducation (mon logiciel m’a proposé « assistant d’épuisement », comme quoi la poésie machinique peut-être cruellement perspicace), assistant d’éducation, donc, n’est pas un métier. On ne peut le faire que pour une durée limitée, il n’y a pas de formation requise, c’est juste un boulot. Un petit boulot pour personnes ayant bac+2, la moyenne dans mon établissement, sans compter l’expérience. Assurer la sécurité (physique, psychique, sociale) des élèves, les aider, les rassurer, les encadrer, ce n’est pas un métier. Ce travail si social n’est pas un métier. Si vous faites bien votre boulot, vous n’aurez pas d’avancement, pas d’augmentation, pas de CDI. Six ans max, et au revoir. La stabilité, des gens qui connaissent le boulot, les profs, les élèves et l’établissement, ça ne sert à rien dans une école. Tout ce qu’il faut, c’est du mérite, n’est-il pas ?

     La sève du mérite, je la vois. Quand une élève dont le français n’est pas la langue maternelle, qui n’a pas d’imprimante chez elle, me demande d’imprimer un CV dans mon lycée où tous les moyens d’impression sont tombés en carafe les uns après les autres, elle en fait quoi de son mérite ? Elle la traverse, la rue, elle, c’est bien pour ça qu’elle a besoin de réimprimer un CV, et pas pour demain. Alors elle, et nous, on se débrouille. Une fois, deux fois… La troisième, c’est son professeur principal qui imprime, chez lui, bien après la fin théorique de son service. « On est prêt », a dit le citoyen Blanquer.

     La sève du mérite, ce sont ces petites larmes, discrètes, qui ont point dans les yeux de collègues harassées. Pas des larmes de faibles sans mérite. Celles de bonnes personnes travaillant dans de mauvaises conditions. En sous-effectif. Sous pression pour des petits riens. Dans des locaux vétustes. Avec un matériel antédiluvien, en panne ou inexistant. Avec des repas froids partagés dans un bureau. Des larmes de fatigue moins de deux semaines après la rentrée. « Dans la joie ».

     La sève du mérite, c’est d’arriver ou non à gérer des cas graves. Parce que oui, chaque problème sérieux pour un.e élève est grave. Une entorse, un blocage en maths, une fugue, des remarques blessantes, une suspicion de Covid, une crise d’angoisse, ad lib.

     La sève du mérite, c’est aussi de mettre de la joie là-dedans. C’est cette prof de sport qui fait un cours en musique, ce sont ces élèves super-sourire qu’on adore croiser, c’est blaguer entre nous et avec les élèves, c’est sourire. Le coq, seul oiseau capable de chanter les deux pieds dans la merde, disait Coluche. Finalement, ça nous fait un point commun avec les citoyens Blanquer et Macron. La différence, c’est que nous, on sent la merde, on est tellement dedans, surtout quand les toilettes lâchent, qu’on a bien chaud et des fois, quand on parle, ça fait « bloub bloub » à nos oreilles et un drôle de goût sur la langue.

Allez, un petit café.

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