Les prolos de l’Éducation Nationale sont folles.

Pendant que nos éminences grises et futurs agrégés d'immunologie s'échinent à refaire le monde tout pareil qu'avant mais en pire, des prolos proposent de faire avancer notre monde dans tout ce bourbier. Les fadas.

Folles. Oui. Folles au féminin parce que, comme les prolos en général, elles sont une majorité de femmes. D’où l’écriture au féminin pluriel de ce billet (sans volonté d’usurpation, n’étant pas moi-même assigné au genre féminin). Cela permettra aux personnes utilisant un logiciel de lecture de ne pas souffrir des inconvénients des points bas et médians.

Prolos parce qu’elles sont dépendantes de contrats précaires pour survivre, parce qu’elles sont essentielles à la production de l’Éducation Nationale.

Folles, oui, parce qu’elles ont osé soumettre une idée terrible, inimaginable, inconcevable pour nos chefs (masculin pluriel et concours de crânes chauves).

Une avancée sociale. En réponse à une crise sociale. Oui, je sais. Pourquoi pas proposer une avancée sanitaire en réponse à une crise sanitaire tant qu’on y est ? Ou plus con encore, de changer de modèle économique en réponse à la tétrachiée de crises invariablement provoquées par l’actuel ?

Hystériques, on vous dit. Les prolos de l’Éducation Nationale sont folles. Et dans le détail ?

Les Assistantes d’Éducation (AED), prolétaires de l’Éducation Nationale

(Pas les seules mais quand même)

     Qu’est-ce qui a trente piges, un ou des enfants, un CDD à temps partiel imposé renouvelable six ans max et un salaire de merde, tellement merdique qu’il faut une « indemnité compensatrice » pour qu’il atteigne le SMIC ? Une pionne, une surveillante, une Assistante d’Éducation. Jean-Michel Blanquer, du haut de son luisant crâne, estime que c’est un boulot d’étudiant, destiné à des étudiants, qui eux-mêmes se destinent à être enseignants. Déjà, il faudrait s’assurer qu’on ait encore des candidats au métier d’enseignant, hein, parce que les démissions commencent à se voir, citoyen Jean-Mi. Et pour que des gens quittent un poste de fonctionnaire en pleine crise économique, c’est que t’as dû faire fort, citoyen Blanquer. Ensuite, les étudiantes, c’est plutôt un quart des effectifs d’AED, en étant très gentil, c’est-à-dire en suivant les vieux chiffres d’un syndicat pas forcément révolutionnaire, le SNALC. On est pas dans l’islamo-gauchisme à tout crin. Du côté des remontées de terrain à la Coordination Nationale des Collectifs d’AED créée en décembre, ça varie plutôt entre 10 % et 15 % selon les départements. En même temps, va recruter des étudiants pour des mi-temps en Ardèche. Ou à Méru. Notre moyenne d’âge, c’est plutôt 30 ans. Dans mon équipe, c’est Bac+2 de moyenne, avec parfois quinze ans de métier dans le social. Et c’est pas du luxe. Ailleurs, c’est moins diplômé et encore plus précaire.

     Si les CPE recrutent ces profils, c’est pas pour la frime. Déjà, c’est parce qu’ils sont disponibles. Chômage de masse, ma p’tite dame. Ensuite, c’est parce que nos cheffes de service (oui, ce sont aussi des femmes en majorité, avec pas mal de contractuelles) ont bien conscience de la réalité du métier. Enfin, pour certaines. Les cheffes, c’est comme tout le monde ; comme dirait Didier Super « Y en a des biens ! ». Les autres… Nos missions, depuis la création de notre statut en 2003 (youpi, il va fêter ses 18 ans ; pas sûr qu’il ait son bac cela dit), se sont multipliées. Et avec la crise sanitaire,c’est pompon sur la Garonne : et vas-y que je te fais du tracing d’élèves, et que je t’applique un protocole sanitaire absurde et, disons-le très gentiment, fortement variable…

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Déploiement du protocole sanitaire dans les réfectoires de l’Éducation Nationale

     On ne va pas rentrer dans le détail, il faudrait un texte entier. Disons simplement que l’on assure un grand nombre de tâches et sommes souvent les premières à alerter sur un ou une élève en souffrance, sociale, psychologique, scolaire. En somme, et notre chauvissime général Blanquer l’a reconnu lui-même lorsqu’il balayait d’un revers de main une énième question parlementaire à notre sujet (car oui, même dans la majorité, on relaie notre combat), nous sommes centrales dans le fonctionnement des établissements scolaires. Et c’est là que nous gagnons nos galons de prolos.

Que produit l’Éducation Nationale ?

Un service de gardiennage d’enfants de prolos. On l’a bien vu pendant cette crise, il faut que les écoles ouvrent pour que les parents bossent.

De la discipline sociale. On apprend aux enfants des prolos à se tenir et à penser comme il faut. Pour paraphraser des spécialistes improvisés de l’éducation :

« Voilà une classe qui se tient sage »

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De la discrimination et de la valeur par des notes et des diplômes. Non, pas du savoir, des notes et des diplômes. Si les profs arrêtent de faire cours, Jean-Mi continue sa boum avec François Baroin (ouais, ils ont fondé une boîte de DJ pour rallyes BCBG ensemble, ça continue de me perturber). Par contre, si les profs menacent les notes ou pire, les diplômes, alors là, Jean-Michel Boule-à-facettes se raidit, menace, tempête, envoie la garde (nous n’avons pas oublié les molosses des rectorats agressant les élèves et les flics surveillant armes à la main l’entrée des établissements pendant le mouvement contre la destruction du système des retraites).

Garde d’enfants ; discipline sociale ; notes et diplômes.La moitié des profs en grève pendant une semaine (ce qui serait une mobilisation très réussie), ça ne remet pas vraiment en cause cette production. Une vie scolaire morte, par contre...

     Cette place centrale dans la production de l’Éducation Nationale, comment est-elle récompensée ? Par des contrats précaires, une ancienneté maximum de six ans, des temps partiels en pagaille car très souvent imposés, 40 à 42h par semaine pour un temps plein (et oui, annualisation ma gueule, mais on a des vacances, sauf semaines administratives, faut savoir être objectif). Un SMIC (en fait, 886€ nets par mois en moyenne), sans prime aucune (oui, on a les mêmes gamins et conditions que les profs de REP/REP+, mais pas leurs primes ; et pour El Covido, ben on peut se la foutre dans le nez). Vous imaginez, virer une employée que vous avez patiemment formée, au moment où elle commence à être bien dans ses basques, à faire un boulot vraiment bon ? Dans l’EN, c’est un sport. On se retrouve avec des établissements qui ont du mal à recruter mais doivent dégager les personnes qu’ils auraient voulu garder. Pas besoin d’être une islamo-gauchiasse pour voir à quel point c’est stupide.

Mind-blowing idea (un peu d’anglais dans l’espoir de paraître disruptive) :

Une réponse sociale à une crise sociale

     Cette crise sociale, que l’on s’entende bien, dure depuis bien plus longtemps que la pandémie, qui n’a fait que l’aggraver et la révéler. Le Secours populaire, par exemple, aidait de plus en plus d’étudiantes et d’étudiants bien avant El Covido. Question de choix : avec le pognon balancé sans contrepartie aux entreprises depuis dix ans, on aurait pu sabrer un cinquième du chômage, juste en payant un million de chômeuses à ne rien foutre, mais ça c’est réservé aux actionnaires. Bref.

     Dans tout ce bordel, crise économique, sociale et sanitaire à la fois, un petit truc se passe. Alors je sais, Corinne a fait plus parler des cultureux avec deux tampons et un peu de verve que notre mouvement, mais faut croire que les médias sont plus en lien avec le monde de la culture que de l’Éducation. Merci Corinne au passage et courage à toutes celles et ceux qui se bougent dans les théâtres. En parlant de théâtre, voici ce que dit Dame Séli, pour celles et ceux qui apprécient Kaamelott, dans son entretien avec Sy Play sur Youtube : « On va pas refaire du théâtre comme avant, c’est une évidence. ». Citation non-contractuelle mais l’esprit y est. Et elle a raison.

     Les AED ne sont pas syndiquées. Ont des contrats ultra-précaires et sont sous pression des chefs d’établissements pour leur renouvellement. Ont besoin de bouffer et de faire bouffer leurs gosses. Pourtant, en pleine pandémie, un nombre non-négligeable d’entre elles se sont coordonnées pour faire grève. En pleine crise économique, quand les grèves sont structurellement à la baisse, aussi. Comme disent les camarades bretonnes « AEDéter’ ».

     La pandémie a montré l’importance des AED dans les établissements mais aussi autre chose. Une évidence. Les compromis sont rompus. De même que le théâtre subventionné, déconnecté du public a vécu, l’AED exploité sans rechigner n’est plus. Plus largement, cette société même a vécu. Les AED l’ont compris et proposent un début de sortie de crise par le haut.

On ne va pas refaire de l’éducation comme avant.

(N’en déplaise à Jean-Michel Dix-neuvième-siècle)

     Titularisation des AED au sein de la fonction publique. Plus de limite des six ans, plus de boniments sur un job d’étudiant, on assume que nous sommes des éducatrices scolaires. Ça bouleverse des trucs ? Tant mieux, un virus est venu nous inciter à s’arrêter pour réfléchir. Peut-être un peu moins de hiérarchie, un peu plus d’autonomie. Des missions reconnues et des formations qui vont avec. S’il y en a qui ne font que passer, ce ne sera pas empêché. Par contre, empêcher celles et ceux qui veulent faire ce métier et le font bien de le faire aussi longtemps qu’illes le souhaitent, c’est con. Et on en a marre d’une société con. Arrêtons de fliquer les gosses façon maton, commençons à en faire des individus autonomes et responsables. Ce serait pas mal dans l’idée d’une société écologique et démocratique.

     Un contrat stable pour faire des projets. Un salaire décent pour les réaliser. Ça fera tourner l’économie, tiens, c’est-y pas une bonne idée ?

     Et réinventer l’école, et réinventer la société. Moins vite, plus loin, sans chefs chauves pour nous dire comment faire un métier dont ils ignorent tout. Celles qui font, c’est celles qui décident ; celles qui décident, c’est celles qui font.

     A partir du 22 mars, la Coordination Nationale des AED et les syndicats de l’enseignement appellent à la grève dans les vies scolaires de France. Une belle façon de fêter l’anniversaire de la Commune ou celui de Mai 68 ? Peut-être. Une belle façon d’avancer dans le XXIe, surtout.

Nous ne sommes plus vos pionnes.

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