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Billet de blog 28 mars 2021

AED Blues, épisode 01 : Fany

Dans le système éducatif français, les élèves de collège et de lycée sont pris en charge au quotidien par les assistant.es d'éducation, souvent appelé.es pion.nes ou surveillant.es. La réalité confronte souvent ces individus à bien plus que ce que ces surnoms évoquent. Voici leur histoire.

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Récréation de 10h. 

Je fais mon tour habituel, les gamins discutent, sourient, rigolent, courent, sautent dans tous les sens. La joie sur leurs visages me fait sourire. Louise*, 12 ans, me raconte ses déboires amoureux avec Maxence, qui l’a quittée pour la troisième fois de la journée. Elle marche à côté de moi, m’accompagne dans ce tour de surveillance.

Et là...

Plus loin, un attroupement. Des gamins s’agglutinent, il se passe quelque chose. Je ne réfléchis pas, je cours en direction du bruit, de la foule.

Un gamin court dans ma direction au même moment, paniqué. Il crie.

« Bagarre, bagarre ! »

Je me fraye un chemin au milieu des élèves et ce que je vois me laisse sans voix.

L’élève syrien. Rami. 14 ans sur les papiers, 18 ans physiquement. Celui qui est arrivé en début d’année avec son petit frère, il y a maintenant 4 mois, ne parlant pas un mot de français, ne sachant ni lire ni écrire. 

Rami qui saute en l’air, pied en avant, technique de combat ; j’ai l’impression de regarder un film d’action en direct. En face de lui, Théo, grande gueule, grand défenseur de toutes les causes qu’il juge nécessaires et utiles. Toujours dans les bagarres, grand, costaud, beaucoup de force pour l’avoir déjà séparé lors de bagarres précédentes.

On ne réfléchit pas dans ces moments-là. Je cours entre les deux, je m’interpose, je pose ma main sur le torse de Rami pour l’arrêter.

Et là je bloque.

Son regard. Froid, dur, ce n’est pas un gamin que j’ai en face de moi. Non. C’est un soldat. Un tueur. Je suis frappé par autant de haine dans le regard d’un enfant.

Par chance il s’arrête. Me regarde, me reconnaît, se calme. Théo derrière moi s’agite et lui fonce dessus. J’ai juste le temps de l’attraper par le bras. Mais il est fort, vraiment fort et il commence à m’emporter avec lui. Par chance, un élève de 3ème tout aussi costaud que lui vient à mon secours. Il le ceinture et l’empêche d’avancer plus. Rami, qui n’a pas bougé, attend. Quoi ? Je ne sais pas. Il attend simplement. Campé sur ses positions de soldat, prêt pour un nouveau combat.

On réussit tant bien que mal à emmener Théo en vie scolaire pour qu’il se calme. Profil ULIS**, des crises de rage, on en a l’habitude, on sait ce qu’il faut faire.

Je retourne dans la cour chercher Rami. Il n’a pas bougé, toujours au même endroit.

Son regard a changé, il est redevenu « normal », celui d’un garçon de 14 ans venu au collège avec ses amis pour profiter de sa journée, comme si rien ne s’était passé.

Les élèves témoins me racontent. Ils me racontent la violence avec laquelle Rami a frappé Théo. Toujours dans la maîtrise, sans jamais s’énerver ni s’emporter. Des coups précis, ciblés. Les gamins sont choqués. Ils pensaient qu’il allait le tuer. Et là je réalise :

Il aurait pu le tuer.

Parce que ce gamin de 14 ans, Rami, est un revenant, un survivant. Arrivé de Syrie, là où il n’a reçu aucune instruction, à part celle des camps d’entraînement depuis son plus jeune âge, entraîné à tuer.

J’imagine ce qu’il a pu vivre, ce qu’il a pu voir, ce qu’il a pu faire, ce qu’il a DÛ faire.

On n’est pas prêt à ça. Pas prêt pour ça.

Et je réalise que je ne le connais pas. Qu’il aurait pu retourner cette haine contre moi au moment où je me suis interposée. Qu’il aurait pu finir ce qu’il avait commencé, avec moi. Il aurait pu. L’a-t-il imaginé ? Y a-t-il pensé ? Je ne le saurai jamais.

Je réalise simplement que je n’étais pas prête à voir ça, à vivre ça. L’instinct m’a fait agir, réagir. Doit-on suivre son instinct coûte que coûte ?

J’aurais préféré savoir tout ça avant d’intervenir. Est-ce que ça aurait changé ma réaction? Non. Je serai intervenue quand même. Mais je serai intervenue en connaissance de cause.

Je suis assistante d’éducation dans un collège de campagne en France. Collège paisible, élèves « tranquilles ». Je n’étais pas préparée à ça.


* Les noms des élèves ont été modifiés.

** Les élèves scolarisés au titre des ULIS (unités localisées pour l'inclusion scolaire) présentent des troubles des fonctions cognitives ou mentales : langage et des apprentissages, développement (dont l'autisme), fonctions motrices, fonction auditive, fonction visuelle voire troubles multiples associés (pluri-handicap ou maladies invalidantes).

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