Lettre ouverte À Monsieur Frédéric Thomas,

Le déni et le pire, qui caractérisent la stratégie paradoxale de la communauté internationale en Haïti, trouvent une explication rationnelle par l’intégration de deux variables surdéterminantes dans l'équation de la défaillance haïtienne, le racisme culturel de l'occident et l'insignifiance des élites culturelles haïtiennes.

Erno Renoncourt

Citoyen sans titre et sans référence

En lutte contre l’imposture et l’indigence

erno.renoncourt@integraledatastats.net

 

Fréderic Thomas

Docteur en science politique,

Chargé d’étude au CETRI.

thomas@cetri.be

                                                                                   Port-au-Prince, le 1er mars 2021

 

 

Cher Monsieur,

Après lecture de votre dernier texte, Haïti, la France et la politique du pire[1], je ne peux m’empêcher de vous dire combien je regrette que ces vérités que vous avez énoncées ne soient pas venues des prestigieux d’universitaires haïtiens. Malheureusement, la plupart d’entre eux sont confinés dans un silence et une prudence qui les transforment en spectateurs de l’agonie de leur pays. Mais, que c’aurait été stimulant pour la mobilisation haïtienne si elle pouvait trouver parmi les Haïtiens et les Haïtiennes, déjà promus à l’immortalité ou promis à la célébrité et parmi les légionnaires récompensés par les pays étrangers, quelques-uns pour enflammer la conscience collective par leur engagement.

Un regret qui me pousse à demander : faut-il, en Haïti, que l’on soit étranger pour avoir le courage de la vérité et pour mettre sa renommée et sa réussite au service de la dignité de la population haïtienne ? Cette question n’est pas anodine, car, au vrai, vous êtes l'une des voix étrangères les plus assidues et les plus critiques à s'élever pour faire vibrer la dignité du peuple haïtien en dénonçant l'imposture de la communauté internationale. Même si votre engagement est plus constant, vous rappelez à ceux qui ont mon âge (53 ans) le courage d’un certain ambassadeur français Jean Raphaël Dufour, qui, dans certaines heures graves, comme celles du coup d’état de 1991, avait su se positionner sans ambiguïté du côté du peuple haïtien. Hélas, depuis cette époque la France n’a été représentée en Haïti que par une diplomatie à la frontière de l’encanaillement et du gangstérisme, dont d’ailleurs le Core Group, auquel elle appartient, en est l’expression. Il est vrai que Monsieur Dufour était le représentant d’un grand Président français qui ne se laissait pas intimider ou influencer même par les plus puissants de ses alliés.

 Pour revenir à votre engagement pour Haïti, il y a dans sa constance, et dans sa cohérence, quelque chose de douloureux pour un Haïtien authentique : l’indicible sentiment que l’engagement de certains étrangers auprès d’Haïti semble s'exprimer et se manifester de manière plus sincère, plus ferme et plus radicale que celui des forces progressistes haïtiennes. Et cela, dans leur diversité culturelle, intellectuelle, académique, artistique et politique. D'ailleurs, l'insignifiance de la résistance que ces forces offrent à la résurgence de la dictature en Haïti en est la preuve éloquente.

Dès lors, il me semble pertinent de penser que s’attarder à dénoncer la politique du pire, tant dans son opérationnalisation locale que dans sa conceptualisation internationale, ne permettra pas de sortir de l’auberge. Fort de ce constat, il me semble qu’une éclaircie ne poindra à nouveau à l’horizon pour Haïti que si elle trouve le courage et l’intelligence de crever la bulle d’enfumage portée par l’imposture, l’insignifiance et l’indignité des réseaux culturels et académiques haitiens. Ce sont ces réseaux qui forment l’ardent fumier où foisonne et grouille l’indigence politique. C’est d’autant plus urgent de crever cette bulle qu’elle est l’écran de fumée qui nourrit le déni et la politique du pire de la communauté internationale que vous dénoncez à juste titre. Car cette communauté internationale vit dans la certitude qu’elle pourra toujours trouver un vernis pour servir de caution intellectuelle, académique et culturelle à la puanteur politique disponible. Vous devez bien savoir que les héros, en particulier, les médiocres et les affreux, ne triomphent que parce qu’on leur offre des adjuvants. C’est la société civile haïtienne, dans ses multiples réseaux qui sert de passerelle et d’adjuvant pour faire triompher la criminalité politique en Haïti.

Peut-on oublier que c’est un évêque du clergé catholique haïtien qui avait demandé, en 2011, que le pays soit dirigé avec les attributs de la délinquance qui avaient fait le succès du banditisme légal revendiqué par le président sélectionné d’alors ? Peut-on oublier que c’est un cardinal du clergé catholique haïtien qui avait offert, de 2014 à 2015, ses habits de couleur pourpre pour sanctifier, béatifier et dissimuler la laideur sanglante de cette monstruosité politique aujourd’hui toute puissante ? Peut-on oublier qu’en Haïti, les « droits humains », parce que justement portés par les gens de cette si vile société ne sont qu’une obscure aubaine de réussite et donc incapable de résister dignement aux assauts de l’État de passe-droit qui ont nourri le sabordage démocratique haïtien ?

Le rappel de ces faits me donne l’occasion de fournir une réponse provisoire à la problématique de la chute de votre texte poignant qui semble résumer le dilemme de la communauté internationale par une équation paradoxale : elle sait que sa politique en Haïti est vouée à l’échec mais elle la maintient en se confinant dans une stratégie du déni et du pire.

On ne peut comprendre ce paradoxe que si on ajoute à l’équation de la défaillance haïtienne une variable globale : le racisme et la barbarie qui sont les traits culturels latents des valeurs occidentales. Une relecture contextuelle des œuvres de Simone Weil et de Tzvetan Todorov, à l‘aune de l’histoire d’Haïti (de l’arrivée des Conquistadors au XVIème siècle à l’intronisation du CoreGroup), peut montrer que l’Occident n'a pas l'éthique pour reconnaître ses erreurs, et encore moins vis à vis d'une population noire descendant d’esclaves africains. En outre, l’occident ne sait valoriser et récompenser que ceux qui lui sont soumis, ou ceux qui lui permettent d’affirmer sa grandeur et sa puissance. Nul ne reçoit le soutien de l’occident, s’il n’accepte la posture de l’ombre projetée au sol.

En conclusion, j’essaie de dire, mais ma voix est si minoritaire, qu’il y a deux dimensions qui structurent l’agonie du peuple haïtien :

  1. Une dimension d’insignifiance, d’imposture et d’indignité portée par les élites locales ;
  2. Une dimension globale de racisme culturel et de barbarie portée par les acteurs internationaux.

Voilà les variables surdéterminantes sur lesquelles le peuple haïtien devra travailler pour que l’espoir revienne en Haïti. Ces deux variables se nourrissent comme deux faiblesses qui se structurent et se renforcent selon une pertinent loi algébrique : moins par moins égale plus. Ce qui nous donne la première loi de l’indigence en vogue en Haïti : Le racisme culturel, qui fonde la stratégie de l’occident envers Haïti, et l’insignifiance culturelle et académique des élites locales, qui sont promues par l’occident, sont deux faiblesses qui permettent l’émergence de plus de corruption, plus de criminalité, plus de défaillance. Or ces deux insignifiances, dans leur version locale et globale ne vivent que de défaillance. Simone Weil nous dit que partout où il y a effondrement de la raison , il  y a barbarie et déshumanisation.

C’est triste de le dire : mais, faire partir Jovenel Moïse sans toucher à ces variables, c’est ajourner l’agonie de la population, en permettant à d’autres monstres de revenir plus affreux chaque fois que le crépuscule poindra. D’ailleurs, pendant qu’Haïti affronte le gangstérisme politique sur le devant de la scène, en arrière-plan, sa jeunesse universitaire et scolaire ne jure que par les thèmes musicaux populaires qui célèbrent le culte de l’argent facile, la violence, le mépris et la banalisation du corps des femmes, le désengagement citoyen ; bref toutes les incivilités qui doivent permettre, dans 5 à 10 ans, qu’un Jimmy Chérizier émerge, acclamé et puissant, dans l’ombre des projets de la communauté internationale, notamment de l’USAID, du PNUD, de l’ACDI ou de l’AFD. N’est ce pas ce qui s’était passé en 2011 quand le plus ancien quotidien d’Haïti titrait : Martelly, l’idole des jeunes, va devenir président[2] ? S’il faut croire les fondamentaux de la science des données, ce qui s’est passé se passera à nouveau. Sauf si on agit au niveau de la conscience collective pour changer la donne.

Sachez, cher Monsieur, que le peuple haïtien prend acte de votre engagement à ses côtés dans sa lutte contre l’oppression et l’indigence.

 

Erno Renoncourt

 

[1] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/haiti-la-france-et-la-politique-du-pire-20210226_NZ2HOVAEB5D25LE75H7KEMVIRE/?fbclid=IwAR20phIV3RX_6pqfta0U-etMH_qfa093yODkkDa4K9blpG8_FLOqrZki4Ms

[2] https://lenouvelliste.com/article/90986/michel-martelly-lidole-des-jeunes-va-devenir-president-dhaiti

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