En finir avec les impostures culturo-militantes

Haïti s'enlise dans un bourbier infect par l’effondrement de la conscience de son collectif : les ressources humaines peinent à trouver la posture adéquate de dignité entre le corps et l'esprit pour sortir de l'indigence. Il faut transformer les colères authentiques, d'ici et d'ailleurs, en éclairage pour désenfumer cette part d’humanité recroquevillée sous les décombres des réussites précaires.

Impostures Culturo-Militantes © Erno Renoncourt Impostures Culturo-Militantes © Erno Renoncourt
Un parfum d’authenticité

Depuis quelque temps, j’ai l’heureux privilège de recevoir, soit directement dans ma boite de messagerie, soit par contact interposé sur WhatsApp des commentaires d’un petit nombre de lecteurs qui s’intéresse à deux choses à propos de mes textes : la constance que je mets à défendre ma théorie de l’indigence et la dimension pédagogique qui revient sans cesse dans mes contenus. Avant de placer un mot sur ces deux thèmes, constance et pédagogie, je profite, une fois de plus, pour remercier tous ceux et à toutes celles qui lisent mes tribunes et qui les diffusent dans leur réseau personnel et professionnel dans l’espoir d’une meilleure contextualisation de la réalité haïtienne. Je remercie autant ceux et celles qui, au-delà de la lecture, trouvent aussi le temps de réagir par un commentaire, une observation, une question, un encouragement. Je leur rappelle que tous les échanges sont nourriciers et que c’est à travers eux que l’on se structure, progresse et s’améliore. Voilà du reste pourquoi, ceux qui sont dans le marronnage et dans l’imposture ne peuvent pas apprendre pour se transformer et transformer leur environnement. Car, si c’est par l’autre que l’on est ce que l’on est, c’est pour l’autre que l’on doit devenir meilleur. Et c’est donc pour l’autre que l’on écrit d’abord. D’où ce besoin d’échange authentique pour faire vibrer ce que Claudy Delné appelle « l’éloge de l’altérité ». Comme le dit l’auteur qui revisite tout un pan de la littérature afro-américaine, et pas que, pour structurer sa quête, « c’est dans la littérature (échanges littéraires) que l’on peut appréhender la façon dont l’altérité se construit ». Un ouvrage qui sera disponible bientôt et qu’il faudra lire pour se ressourcer si on veut s’armer humainement pour mener la lutte contre l’indigence. Car comme je le postule, dans ma complainte de l’indigence, quelque chose s’est effondré au sein du collectif haïtien et lui vaut son enlisement dans le marasme de cette médiocrité plurielle qui nous déshumanise. Pour sortir de ce bourbier, il faudra trouver les ressources humaines compétentes pour relever la conscience collective et désenfumer cette part d’humanité recroquevillée sous les décombres des réussites précaires.

Je tiens à insister sur le fait que je ne reçois pas toujours des commentaires flatteurs. Loin s’en faut ! Certains lecteurs ne partagent pas mon côté provocateur et ils me le reprochent souvent dans des termes très accrocheurs. Mais, qu’importe la tonalité des commentaires que je reçois, qu’ils soient encourageants, méprisants, déconcertants, insultants, je les prends tous comme autant de marques légitimes de réactivité. Ce sont ces retours qui me permettent de mieux argumenter mon récit sur l’indigence en trouvant souvent des exemples de cas qui illustrent ma théorie. Tout en respectant l’opinion de tout un chacun, je me dois de dire à ces lecteurs que la provocation est une démarche pédagogique contextuelle, en ce qu’elle permet de démasquer certaines impostures. On ne peut pas prendre pour acquis les professions de foi exprimées pour le changement, dans un pays programmé pour être défaillant, sans soumettre à l’épreuve de la provocation les heureux proclamés. Je revendique cette phrase de Georges Raby, pour moi, l’écriture n’a jamais été une vocation, mais un désir authentique de provocation. J’ai appris beaucoup plus à travers la provocation que pendant mes longues années d’études. Car dans la provocation, j’ai eu des échanges qui n’ont pas été des attitudes de fausseté. Car, comme le dit Berthold Brecht, provoquer, c’est souvent remettre la vérité sur ses pieds.

Comment ne pas remercier ce lecteur qui m’a dit, avec force sincérité, après maintes provocations, que, tout en étant gêné par cette polémique qui revient sans cesse dans mes écrits contre ceux et celles qui ont un parcours académique prestigieux auquel il s’identifie, il reste parmi les rares Haïtiens qui me lisent fidèlement. Une telle confidence ne peut pas vous laisser indifférent. Comment ne pas aussi revenir sur ce lecteur qui m’a dit combien il se sentait mal dans la peau d’un indigent après chaque lecture de mes chroniques. Preuve s’il en fallait que ces gens ont la lucidité de comprendre que les douleurs qu’ils ressentaient en me lisant ne venaient de mes dénonciations, mais de leurs propres blessures internes qu’ils devaient soigner. Heureusement, ils ont l’intelligence de comprendre que les fissures ne restent pas toujours des failles, mais peuvent se transformer en ouvertures pour laisser entrer la lumière afin qu’elle terrasse l’obscurité. Ce qu’il y a de noble dans ces échanges est la marque d’authenticité qu’ils dégagent. Je me retrouve avec des gens qui se sentent froissés par mes écrits mais qui ont l’élégance de me le dire sans m’exclure de leurs relations, sans m’invectiver, sans même contester la pertinence de ce que j’écrivais. Hélas, je dois avouer que j’ai perdu aussi de nombreux amis qui se sont éloignés de moi, à mesure que ma charge éthique s’irradiait.

L’enfumage culturo-militant

Étrangement, ceux qui ont fui la chaleur de ma flamme sont tous ceux qui revendiquaient les mille fanions de la militance politique et de l’intellectualisme : ils se disaient tous de gauche, athées, communistes, anarchistes, maoïstes, marxistes et autres structuralistes. Ils peuplaient les nombreuses organisations étudiantes, enseignantes, populaires et partis politiques de gauche de l’après 1986. Pourtant, ils sont tous devenus entrepreneurs à succès, fonctionnaires dociles, cadres médiocres et promoteurs de projets à valeurs indigente dans les agences internationales. Ils sont tous mariés chez les curés, ils ont tous éduqué et communié leurs enfants chez les frères et les sœurs et espèrent tous le salut éternel. Quand je questionne cette incohérence, on me répond en haut lieu de la militance active que la maturité éloigne souvent des ferveurs de jeunesse et, quand on a une famille à nourrir, on appréhende la vie sous l’angle d’autres priorités matérielles, sans exigence de valeurs.

Voilà qui est bon à savoir. Pour ma part, j’ai constaté, avec joie, que ma flamme n’enfume plus depuis que je me suis distancié de ces réseaux militants, académiques et culturels. Il y a 17 ans, en 2004, j’avais l’intuition que ces foyers étaient des étouffoirs de la pensée critique, j’ai aujourd’hui, en 2021, la conviction que l’enfumage qui empêche à Haïti de trouver le nord éthique vient de cette mystification entretenue par ces réseaux académiques et culturels. Tout observateur lucide peut constater l’effet halo du rayonnement indigent : plus le rayon du succès culturel et académique dans un lieu est au voisinage proche du champ diplomatique qui entretient l’indigence politique, plus le cercle décrit se rapproche de la topologie des trous noirs.

Et oui, il y a de la constance dans ma démarche, car c’est le temps qui révèle la valeur des engagements et non les fulgurances des indigences médiatisées et programmées. J’ai misé sur des thématiques structurantes, car j’ai observé que plus on versait dans la facilité, dans le simplisme, plus on avait du succès en Haïti. Postez n’importe quel contenu, audio, vidéo ou texte, qui déverse des insanités sur Jovenel Moïse et le PHTK, vous serez promu à un succès foudroyant. Des médias et des sites en lignes ont refusé de publier mes textes, car ils les trouvaient trop longs à comprendre. Les éditorialistes de ces sites, très populaires, m’ont clairement dit, en plus de vouloir l’exclusivité, ils voulaient des contenus qui ne prenaient pas trop de temps à être lus et compris par les internautes.  Ce ne sont pas des gens illettrés qui raisonnent ainsi, mais des lettrés et souvent doctorés.

Et oui, je m’efforce de tout ramener à la pédagogie, car j’ai connu le bonheur d’avoir été enseignant et j’ai gardé le défaut de la démonstration. Hélas, j’ai dû depuis 2004 abandonner l’enseignement, car ce métier possède, surtout en Haïti, la grande difficulté de ne pas permettre aux enseignants d’acheter les ressources pédagogiques pour entretenir et renouveler le savoir qu’ils doivent partager avec les apprenants ; et encore moins pour vivre dignement. Mais comme le dispositif enseignement /apprentissage se vit surtout hors de l’école, je m’efforce autant que faire se peut de puiser dans la vie des exemples de cas pour en tirer des enseignements que je partage sous forme de récit pour enflammer l’imaginaire de ceux et celles qui s’abreuvent d’autres choses que du simplifié.

Déconstruire le mythe des diplômes

Et pour finir, j’aimerais dire à ceux et celles qui croient encore dans le culte du parcours universitaire et académique prestigieux comme gage de connaissance et d’intelligence qu’il est venu le temps de déconstruire le mythe des diplômes. Depuis 2004, j’essaie d’alerter sur l’imposture du savoir haïtien, mais comme ce sont les imposteurs qui tiennent les projecteurs, ils n’accordent pas grande importance à ce que je dis. Fort heureusement, les échos étouffés dans le shithole surgissent en d’autres lieux comme des déchirures et redonnent plus d’acuité à ce qui est occulté. Ainsi, Courrier International a publié, le 31 juillet 2021 dans ses prestigieuses colonnes, un éloquent article de James Marriott sur la surévaluation des diplômes universitaires.  Publié dans le Sunday Times de Londres depuis le 2 juin 2021, l’auteur revient sur l’imposture et l’inculture qui portent à surévaluer les parcours académiques prestigieux et à mystifier les détenteurs de diplômes de grandes écoles. Or les valeurs humaines, qui caractérisent l’intelligence, comme posture adéquate entre corps et esprit pour agir face aux incertitudes, ne sont pas enseignées à l’école. Il y a des trajectoires de vie remplis de dignité, de courage, d’authenticité et d’intégrité qui sont plus reluisants que des parcours académiques. Il suffit encore de regarder l’entourage académique prestigieux qui entoure le PHTK pour voir que détenir un diplôme en Haït peut à 97% être gage d’une profonde médiocrité. Je dois, par honnêteté intellectuelle m’empresser de dire que ceux qui étaient autour des Duvalier, d’Aristide et de Préval ne sont pas différents. D’ailleurs, ne sont-ce pas les mêmes qui  « switchent » à chaque saison vers les nouvelles fulgurances, empruntant les slogans à la mode, sans aucune constance et sans aucun souci de cohérence ?

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