Haïti 7 février et la mise en scène du monde !

En ce 7 février 2021, Haïti s'affirme plus que jamais, dans son indigence entretenue, comme un prisme reflétant la médiocrité par laquelle l'occident s'affirme dans son rôle de fabrique d'impostures. Voici venu le temps des challenges pour la dignité et la liberté !

 L’indigence révélée

Le temps des colères © Erno Renoncourt Le temps des colères © Erno Renoncourt

 Les évènements, qui surviennent sur les théâtres politiques d’Haïti et d’ailleurs, se succèdent avec une telle régularité chaotique qu’ils préfigurent pour le monde, par leur enfumage, un destin fumeux. Car, ils s’inscrivent dans une trame logique et cohérente qui révèle l’ossature odieuse et la nature putride de l’indigence triomphante. Une indigence qui, tout en sévissant au Sud de la vie, notamment en Haïti, pour conforter les succès de la mondialisation, par précarisation et déshumanisation des écosystèmes où vivent les « populations jetables » aux yeux de l’occident démocratique et civilisé, n’est pas moins appelée à se propager au-delà. Pour cause, les quantificateurs de cette indigence ne sont pas une singularité des shitholes. Ils ne sont qu’une humaine défaillance partagée et, comme tel, ils structurent la fragilité des écosystèmes précaires sous l’impulsion des écosystèmes sécuritaires. Or ces deux écosystèmes sont fortement reliés et, malgré leur différence apparente, ils forment un écosystème isolé qui conserve la quantité de mouvement animant leurs interactions. Il suffit que les écosystèmes précaires apprennent à résister aux précarités venant du Nord pour que l’indigence soit redistribuée selon le principe universel de la conservation de l’inertie. Cette axiomatique porte le nom de la grande uniformisation.

 Cette prédiction, que je partage depuis un temps déjà sous le postulat de l’indigence pour tous, reste encore imperceptible et insaisissable pour une grande partie du monde. Celle-ci, s’étant installée dans une confortable et tranquille inertie, a désappris à relier les évènements ; et conséquemment, elle perd toute intelligibilité du monde. Mais pas que !  Sa conscience effondrée sous le poids d’une insoutenable charge de médiocrités, elle n’est plus interpellée par ce qui choque et ce qui révolte. Ce qui permet à l’indigence, en absence de toute résistance de prendre forme et de s’imposer comme une impasse fatale qui ne laisse plus le choix qu’entre l’entêtement aveugle vers un naufrage collectif ou l’intranquille insoumission pour un sauvetage collectif.  Fini le temps du marronnage précaire pour la réussite individuelle.

 Pour cause, cette indigence porte en filigrane les strates de ces médiocrités qui, une fois installées dans la conscience, creusent et évident les fondements des valeurs fortes pour faire plonger l’humain, ou ce qu’il en reste, sur ses supports septiques. Ce qui ramène sa dignité au ras le sol. C’est ce que nous laisse croire tout au moins la sociologie par la théorie de la vitre brisée[1] qui peut s’extrapoler au-delà des incivilités. Ce qui nous pousse à généraliser que la moindre indignité qui germe dans l’esprit d’un groupe finit par structurer dans la conscience de lourdes failles qui plombent et déforment les postures. C’est cette indignité, entretenue depuis quelque temps, qui s’est embrasée dans l’écosystème haïtien.

  La médiocrité occidentale

 En effet, comme une horloge réglée pour dérailler selon un cycle structuré, l’étouffoir haïtien est entré en activation. L’enfumage qui s’en échappe est si nauséabond que certains envoient des SOS de détresse à l’endroit d’un monde lointain et distant espérant une solidarité improbable. Pour cause, ce monde aussi virevolte sous le poids de ses propres impensés. Et telle une épave indigente, Haïti sombre un peu plus profondément dans son affaissement dans l’indifférence totale. Cette situation angoissante dit l’indicible impuissance d’un collectif qui, n’ayant pas de leadership national pour orienter sa trajectoire défaillante, s’abandonne à un marronnage empreint de débrouillardise individuelle et d’indignité collective pour éviter le naufrage.

 Mais, dans sa trajectoire défaillante, Haïti ne livre pas seulement les échos de son agonie. Elle révèle aussi une part de la médiocrité occidentale. Car cette indignité qui déshumanise Haïti est nourrie et structurée par une partie de la communauté internationale et de l’opinion publique mondiale. La même communauté internationale, qui, vent debout, se réclame démocratique et civilisée quand elle fait pression sur le président russe pour le respect des droits humains ou sur le président chinois pour la promotion des libertés démocratiques en Taïwan, est celle qui instrumentalise les gangs et stabilise la corruption pour consolider la dictature en Haïti. La même opinion publique internationale, qui s’est indignée contre le désir totalitaire de Donald Trump de prolonger son mandat dans l’irrespect des principes démocratiques chers à l’Occident, est la même qui se moque éperdument qu’un gangster placé à la tête d’Haïti par les gouvernements des USA, de la France et du Canada détruit toutes les institutions démocratiques d’un pays et viole tous les principes constitutionnels. Et ce malgré que toute une population ait exprimée et continue d’exprimer son rejet de ce pouvoir corrompu et gangstérisé.

 N’est-ce pas un signe évident d’indigence de voir le bon vieux démocrate Joe Biden, si fougueux et si à cheval sur les valeurs démocratiques face à Donald Trump, s’aligner sur le même mépris et le même irrespect que celui-ci témoignait vis-à-vis du peuple des shitholes ? Alors que tout l’occident démocratique désignait Donald Trump comme un dictateur pour avoir manifesté le désir de ne pas respecter les principes constitutionnels et démocratiques des USA, c’est le représentant du nouveau président américain, gardien du temple de l’occident, qui vient de contester au peuple haïtien le droit de refuser d’être dirigé par un président illégitime et inconstitutionnel qui se trouve à la tête d’un gang qui dispose, par ses accointances diplomatiques, du droit de vie et de mort sur tout un pays. Ainsi, en autorisant un président impopulaire, inculpé pour corruption, illégitime, impliqué dans des massacres contre sa population, à poursuivre son mandat dans la négation des principes constitutionnels et démocratiques, l’occident confirme cette médiocrité qu’on lui soupçonnait déjà : il ne sait réfléchir et mettre en valeur que la médiocrité qui nourrit ses succès. Dès lors que l’occident, par le biais de ses puissants relais politiques, médiatiques, économiques et culturels, soutient quelque chose, il y a de fortes chances que ce soit une indigence.

 Haïti et la mise en scène du monde

Dès lors, Haïti ne peut se révolter intelligemment contre ce mépris de la communauté internationale qu’en projetant son drame sur ce repère d’indigence qui permet de mesurer l’ampleur de la putréfaction ravageant la conscience d’une humanité en défaillance. Ce constat doit amener le peuple haïtien à comprendre que son cri d’agonie ne trouvera nulle écoute dans des oreilles indulgentes dans quelques mégalopoles s’il n’apprend pas lui-même à se révolter contre la vague d’indignité qui précarise son pays et lui donne ce statut de shithole méprisable. Car cette attitude méprisante des acteurs internationaux vis-à-vis du peuple haïtien doit être analysée sous un angle plus global que politique. Et elle ne peut vraiment être combattue que si ceux qui ont le savoir consentent aux sacrifices pour renoncer aux zones de confort qu’ils sécurisent par leurs accointances avec cette même communauté internationale.

Objectivement le mépris de la communauté internationale envers Haïti n'est pas hasardeux, il est en lien avec l’indignité qui règne dans ce pays. Laquelle indignité, du reste, rend compte de la déficience du leadership national haïtien. Non pas seulement du leadership politique, mais aussi du leadership porté par les différents groupes dominants de la société. En ce sens, la communauté socio professionnelle d’Haïti doit se questionner sur ses rapports professionnels avec cette même communauté internationale qui tout en méprisant politiquement Haïti prétend renforcer ses institutions par une incertaine assistance technique. Au vrai, c’est une seule et même stratégie qui préside aux intérêts des États dans leurs rapports bilatéraux avec Haïti. De sorte que la chaine des projets portés par les Agences Internationales est aussi traversée par ce mépris.  Car il est hautement improbable que des agences internationales, comme le PNUD, l'USAID, l'UE et les autres, peuvent s'impliquer aussi ardemment, depuis 10 ans, à soutenir des délinquants et des gangsters au pouvoir pour que les projets qu’elles mettent en œuvre en Haïti ne soient pas aussi traversés par une grande médiocrité humaine et conséquemment technique. Car on ne peut pas « en même temps », n’en déplaise au président jupitérien qui règne sur la France, soutenir un pouvoir politique indigent et apporter une expertise technique intelligente pour renforcer les défaillances induites par cette indigence. Il y a là un paradoxe qui nourrit l’indignité de la communauté internationale envers Haïti.

Une manière de rappeler à la communauté socioprofessionnelle d’Haïti que l'expertise technique qu’elle apporte par sa collaboration avec les agences internationales est une caution technique qui permet à la criminalité et au gangstérisme de perdurer. On ne peut pas combattre la bêtise politique tout en collaborant avec l’expertise technique qui la finance et la soutient. C'est un paradoxe qu’Haïti doit impérativement résoudre ! C’est ce paradoxe qui entretient les mille foyers d’indignité empêchant toute résistance collective contre l’indigence. Car le diplomate blanc qui soutient la criminalité en Haïti à travers son appui indéfectible aux gangsters et bandits légaux au pouvoir sait qu’au-delà de quelques notes de protestation dans les médias, aucun des groupes socioprofessionnels haïtiens et aucun des acteurs non étatiques en Haïti, qui travaillent avec leurs agences techniques n’oseront aller plus loin. Pour cause, tous vivent de leurs accointances avec le blanc, tous ont construit leur succès en agissant comme des nègres d’un blanc.

Au vrai, ce qui se joue encore en Haïti n'est rien d'autre qu'une survivance de l'esclavage. Un esclavage par lequel le colon blanc s'efface derrière un affreux politicien noir, gangster et/ou médiocre, qui se propose d’obéir aveuglément aux injonctions du blanc pour s’afficher avec irresponsabilité dans l’exercice d’un pouvoir médiocre, corrompu avec la certitude de son impunité. Le président inculpé, illégitime, impopulaire et désormais inconstitutionnel haïtien est si assuré du soutien des indigents diplomatiques et politiques de la communauté internationale qu’il va jusqu’à narguer et provoquer le peuple haïtien en disant « {Mwen kroke nan gòj nou} » (Traduction libre : ce pouvoir est à moi pour toujours). Imaginez un Donald Trump, fort du soutien de la Grande Russie, disant au peuple américain « ce pouvoir est à moi et à mes gangs pour 50 ans encore ! ». Quel scandale ! Quelle barbarie innommable ! aurait crié l’occident…

Ainsi se programme la grande mise en scène du monde sous les feux de l’indigence ! Les mêmes qui, en chorale synchronisée, critiquent en contre haut et avec véhémence la présidence de Trump pour avoir "délégitimé l’ensemble des institutions américaines" et fait vaciller les valeurs démocratiques si chères à l'occident dont l’Amérique se veut le gardien, sont les mêmes qui soutiennent les gangsters, les inculpés, les toxicomanes, les délinquants qui délégitiment l’ensemble des institutions haïtiennes.

C’est en accédant à la compréhension de cette mise en scène qu’on peut bien saisir les marqueurs d’indignité, de médiocrité qui préfigurent l’indigence terrifiant l’écosystème haïtien. Ces marqueurs ne sont pourtant pas nouveaux. Ils sont les ferments d’une abondante germination qu’on a laissé fleurir et qui, arrivant à maturation, explose comme une semence dégoutante dans la gorge du peuple haïtien. Comment ne pas y voir une allusion à la graine semée en 2004 par les 184 fermiers qui avaient brandi l’étendard d’un nouveau contrat social pour s’imposer, à avec l’appui du maitre blanc, comme nouveaux acteurs de la déshumanisation d’Haïti ?

Voilà comment il faut comprendre le drame que vit aujourd’hui Haïti, la shithole ! Toute une population, à majorité noire, descendants d’esclaves africains, condamnée aux mêmes stigmates de l’esclavage qu’il y a 5 siècles. Pour cause : certains d’entre eux ont appris à troquer leur dignité, leur courage, leur responsabilité contre des succès précaires construits autour des intérêts étrangers.   

Le temps des colères engageantes et intelligeantes

 En ce 7 février 2021 qui voit Haïti entrer dans une nouvelle ère de dictature, c'est le même drame de l'esclavage qui se joue. S’il est encore et toujours porté par des représentants étrangers qui soutiennent les cauchemars noirs pour ombrer la médiocrité occidentale blanche dite civilisé, il est aussi entretenu par des affreux nègres qui se projettent effondrés dans des rêves blancs.

Haïti ne pourra résister contre ce paradoxe en noir et blanc que quand ceux qui ont le savoir cesseront de se projeter dans les rêves d'ailleurs et consentiront aux mille sacrifices pour faire naitre la légende de leur shithole en l’irradiant de dignité. Le mépris que les diplomates étrangers du Core Group témoignent envers Haïti n’est pas différent de celui que les groupes dominants en Haïti affichent envers les masses pauvres haïtiennes. Ce sont, du reste, ces groupes dominants qui portent dans leur conscience les failles et les vulnérabilités par lesquelles l’indigence s’impose toujours.

Il y a presque deux ans, j’avais écrit que la mobilisation des PetroChallengers avait échoué parce qu’elle était traversée par des fulgurances subventionnées et s’affirmait comme contre feux, aux mains du Core Group et d’une partie du secteur privé haïtien, pour désorienter la lutte du peuple haïtien contre la corruption et la criminalité. Certains de ceux qui vivent dans les légendes des blancs comme nègres à tout faire pour leurs succès professionnels m’avaient traité de « médiocre voulant paraitre ». Voici le temps où les compétents doivent briller dans le noir, sans éclairage blanc, pour montrer la route à ceux qui agonisent. Voici le temps où Haïti ne doit compter que sur son courage pour s’extraire de son chaos. C’est dans ce temps qu’on a besoin d’intelligence et de voix insolentes et courageuses pour s’affirmer rebelle et digne contre tous les enfumages. Qui fera partie de cette chorale ? Qui ira au corps à corps au prix de tous les risques ?

Voici le temps des challenges pour la dignité. Il faut sortir les hashtags et les banderoles pour la liberté. C’est le temps des colères non subventionnées.  C’est le temps de l’engagement véritable au-delà des impostures. Car si Haïti ne résiste pas pour relever cette indignité, la prochaine étape de son effondrement sera le rétablissement pur et simple du code noir.  Alors faisons vivre le nouveau marronnage de la dignité pour inverser le cours de l'indigence.

[1] https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_2000_num_50_3_395480

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.