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Billet de blog 10 janv. 2022

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Dans le prisme monochrome et déformant des observatoires des institutions haïtiennes

Haïti s'est installée dans la mémoire universelle comme un lieu maudit, un ''bazar du bizarre'', ''un pays qui fatigue'', ''une énigme''. Tous ces narratifs sont biaisés : ils viennent d'experts et de milieux intellectuels qui, de par leurs liaisons malsaines avec des intérêts géostratégiques transnationaux, ont façonné la déshumanisation de ce pays. Cet article éclaire les contours de ce biais.

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Le linguiste Robert Berrouëtt-Oriol a produit une réflexion brulante sur le système éducatif haïtien. Une réflexion problématisée autour d'une

Le prisme monochrome et déformant des observatoires des institutions haïtiennes © Erno Renoncourt

question contextuellement brûlante : Haïti a-t-elle besoin d’un Observatoire national de l’éducation ? 

Un écosystème structuré d'improvisation et de corruption

Au-delà de cette charge documentée contre l'insignifiance des projets de renforcement du système éducatif haïtien, c'est toute l'ingénierie du renforcement institutionnel haïtien qui doit être diagnostiquée. Un tel diagnostic ne peut être conduit que par de véritables observatoires dimensionnés méthodologiquement et éthiquement pour fouiller les strates des stratégies, des activités, des financements et des résultats des projets portés par le réseau de managers internationaux et d’experts nationaux et internationaux qui travaille comme portefaix de puissants et douteux intérêts géostratégiques. Or, comme l’a démontré M. Robert Berrouëtt-Oriol dans son article, derrière les projets d’observatoire en construction, ou conçus dans le passé pour Haïti, il y a de lourdes failles stratégiques, méthodologiques et éthiques.

Pour avoir travaillé de 2006 à 2021 sur plus de 15 projets financés par des agences internationales comme l'USAID, la Banque Mondiale, le BIT, le PNUD, l'UE, l'OMS et le Fonds Mondial, je me sens en résonance avec l'article de M. Robert Berrouëtt-Oriol, et je veux y ajouter mes propres échos. Ce faisant, je cherche à répondre aux narratifs et discours des experts et/ou observateurs qui ne cessent de renvoyer d’Haïti l’image d’un pays maudit et non gouverné, un pays qui reste une énigme, un pays qui fatigue les donateurs, les bailleurs, les experts. Or ces discours portent un biais commun : ils proviennent d’experts et de milieux universitaires, intellectuels et artistiques qui, de par leurs accointances mafieuses et leurs liaisons malsaines avec de puissants intérêts géostratégiques, ont façonné la déshumanisation de ce pays.

De fait, de nombreux projets touchant aux différents domaines stratégiques de la gouvernance haïtienne, que ce soit la justice, l’éducation, la santé, la sécurité publique, la sécurité sociale, l’État de droit, les technologies, ont été impactés par des failles d'improvisation, de déni de méthodologie et d’absence de qualité. Mais empressons-nous de dire que ce n’est pas tant que l’expertise mobilisée sur ses projets est académiquement et techniquement médiocre. Mais, elle a été entretenue pour ne pas prendre en compte les paramètres contextuels qui peuvent permettre d’approprier les problèmes dans leur complexité. L’improvisation et le simplisme qui caractérisent l’ingénierie des projets de renforcement des institutions haïtiennes sont des portes dérobées pour la corruption et pour la perduration du cycle des dysfonctionnements.

D’ailleurs, chaque fois que des experts contextuels, courageux et intègres, se mettent en danger, pour faire remonter aux experts et aux administrateurs de ces projets, les sources des blocages, des stagnations, des errances et des invariances, le management et la supervision les ont toujours renvoyés à leur pauvreté. Tantôt c'est un haut cadre du bureau du PNUD en Haïti qui dit avec mépris, dans des rencontres privées, que : « si l'expertise internationale envoyée à Haïti est si médiocre, c'est parce que ce pays n'a pas de leadership". Tantôt, c'est un directeur de projet de la même agence qui, exaspéré par les rapports d’un de ses experts nationaux s’évertuant à documenter les failles du projet qu’il dirige, lance avec l’arrogance d’un racisme assumé et déconfiné : "Haïti n'a pas besoin de qualité, la simplification que nous apportons est à la mesure de ce dont ce pays a besoin". On peut généraliser le raisonnement avec un brin d’insolence : à pays de merde, managers internationaux et expertise internationale de merde. Car on imagine très mal des pays comme la France, le Canada, les USA, l’Allemagne, la Belgique, le Brésil, etc…disposer de reluisants experts et les envoyer moisir dans un shithole qui n’a pas de leadership et n’a pas besoin de qualité.

Tout s’explique donc contextuellement, pour reprendre le mot de Jean Pierre Olivier de Sardan, comme une revanche : l’expertise au chevet d’Haïti ressemble à s’y méprendre au profil des premiers conquistadors qui, en voyant la terre de cette ile à l’horizon de leur observatoire sur les caravelles, avaient osé la première jonction délétère : Terre-Horizon, entendez Terrorisons ! Et on connait la suite : ils ont fait régner la terreur et la barbarie.

Haïti, oser le choix du courage et de l’éthique

C'est donc en connaissance de sujet que je rebondis sur cette thématique, pour épingler cette expertise d'escroquerie et d'obsolescence jonchée sur les tours de ces observatoires monochromes et déformants, que l’on conçoit à dessein pour voir Haïti dans sa robe rose indigente de gangstérisme légal. En portant cette charge en complément de l’article de Robert Berrouëtt -Oriol, j’essaie aussi de dire au monde entier qu'il y a en Haïti et hors d’Haïti, des ressources compétentes et des voix courageuses et dignes qui luttent et se sacrifient pour faire valoir dans les actes, et non dans les slogans des impostures militantes, la nécessité d'orienter les projets de renforcement institutionnel vers plus de qualité, plus de méthodologie, plus d'intégrité, plus de transparence, pour qu’ils soient plus contextuellement adaptés aux vraies problématiques haïtiennes. Mais hélas, ces personnes sont invisibilisées, leurs voix sont mises en sourdine et en résonance faible par les médias et les réseaux culturels dominants qui vivent justement de l'enfumage faisant errer la gouvernance du pays.

Le récent livre, La revanche des contextes, de l’anthropologue Jean Pierre Olivier de Sardan raconte justement les mésaventures, les forfaitures et les impostures de ces projets internationaux qui se fourvoient depuis 70 ans en recyclant les mêmes errances, les mêmes défaillances, parce que méprisant les experts contextuels qui osent faire le choix du courage, de la vérité et de l’éthique. Dans cet article, j'essaie d'aborder la problématique de l’invariante défaillance haïtienne en traitant les thèmes qui fâchent et qui condamnent à un suicide professionnel. Car, en Haïti et aussi ailleurs, quand vous avez été en contact avec le management qui structure l'indigence et que vous osez montrer les failles de ce management, vous risquez de ne jamais trouver un emploi, quand ce n'est pas les gangs qu'on envoie rôder près de chez vous pur vous intimider ou vous kidnapper. Un suicide professionnel qui ne se limite pas à Haïti, puisque, comme l’analyse Camille Riquier dans cet article de la revue esprit du mois de mars 2021, c’est qui est arrivé à Didier Raoult en France : il a brisé l’omerta de la mafia de la médecine et des laboratoires en révélant les failles éthiques de leur prise de position, alors il a été lapidé, traité de charlatan. Une prestigieuse revue scientifique (Lancet) a même osé falsifier les résultats d’une étude pour mieux en finir avec l’hérétique Didier Raoult.

Si en France, pays dit-on de grande culture démocratique et de transgression élue, on peut aller si loin contre ceux et celles qui portent une pensée critique contre l’institution scientifique, on se demande ce que ne feront pas les experts indigents en Haïti pour protéger leurs réussites précaires ? D’ailleurs, comme me l’avait fait comprendre un jour un pompeux et illustre doctoré à qui j’avais osé montrer les failles de son management, «   on ne critique pas le management ». En Haïti, les puissants, parce qu’insignifiants par nature et par choix, vivent dans une peur viscérale de la vérité. En 1991, un professeur de la faculté des sciences, à qui j’avais osé écrire une lettre pour contester l’approche du corps professoral dans la gestion de la grève contre le pouvoir militaire lors du coup d’état, m’avait fait comprendre que cette lettre me suivra toute ma vie. Je porte les stigmates de mes corps à corps avec l’indigence, et je me sens compétent pour parler de l’indigence.

Manifestement, il faut du courage et des compétences distinctives rares pour renoncer à des contrats de 3 à 4 mille dollars américains par mois en priorisant le sens des valeurs dans un pays comme Haïti, et cela sans jamais avoir envie de quitter son pays. Et c'est parce que ces exemples sont rares, même chez ceux qui revendiquent le changement, que l'on tient à faire passer ceux et celles qui peuvent les brandir pour des gens qui veulent paraitre. Car dans certains contextes, sous certaine angle académique et culturel, c’est ce qui enfume qu’il faut médiatiser.

Évidemment, si l’on travaille exclusivement pour satisfaire ses intérêts personnels, on n’aura pas le temps pour voir que le problème n'est pas Haïti en soi, mais les solutions indigentes qu'on apporte à sa réalité séculaire complexe. Et c’est justement pourquoi je m’acharne non pas sur le système, comme le font d’autres par imposture ou incompétence, mais sur le jeu des acteurs, des pilotes, des stratèges, sur leurs motivations, leurs œillères, sur leurs intérêts. Car les systèmes n’ont pas de réalité que celle que nous projetons sur les structures, or celles-ci ne sont que sont des interfaces permettant d’interagir avec son environnement. C’est donc les individus, et en particulier ceux et celles qui ont réussi, qu’il faut prioritairement responsabiliser quand on analyse la débâcle haïtienne. Car comment expliquer, autrement que par l’indignité et l’inconscience des personnes influentes, que ce pays soit devenu ce haut lieu de médiocrités, de corruption, de criminalité, de gangstérisme ; et ce, malgré, une expertise reluisante et des milliards de dollars dédiés au renforcement de ses institutions sur les 30 dernière années ?

Il est difficile de croire les analyses des experts et des acteurs des réseaux universitaires et académiques haitiens, et de tous ceux et celles qui revendiquent le savoir et la culture en Haïti. Car, ces gens, en grande majorité, nagent dans des conflits d’intérêts, des compromissions et font preuve de tant de soumission et d’indignité qu’ils dégagent une médiocrité qui enfume la lumière qu’ils devaient apporter. Pourtant, sans savoir, sans culture, il n’y a pas moyen d’agir sur les défaillances. Or voilà que depuis 4 décennies, Haïti voit vertigineusement augmenter sa population de gens cultivés, lettrés, diplômés, doctorés ; pourtant, dans le même intervalle de temps, les dysfonctionnements institutionnels, l’instabilité politique, la misère économique, la précarité sociale, le désengagement citoyen, l’irresponsabilité professionnelle ne cessent de s’amplifier. Les turbulences ne se succèdent pas, elles s’enchevêtrent et perdurent dans un cycle qui conforte les irresponsabilités et les médiocrités.

Aveuglé par ce brouillard intense, qui induit une précarité permanente, chacun agit dans le sens de la sécurisation de ses zones de confort et de maximisation de ses intérêts personnels. Chacun s’octroie la légitimité d’imposer aux autres et au collectif entier ce que ses pulsions, ses peurs et ses médiocrités l’amènent à prendre pour des opportunités de réussite du moment. Chacun cherche à s’infiltrer dans les espaces de passe-droits, à peupler les réseaux d’entre-soi, gardés jalousement par les portefaix de la communauté internationale pour garantir les succès, en échange d’abandon de dignité et d’humanité. Nul n’accède à la célébrité, à la richesse, à la médiatisation et à la réussite, quelle qu’elle soit, en Haïti, sans créer un peu de sa dignité.

Comment croire aux vertus de la culture et du savoir, quand elles s’éloignent des sphères hautes de la transcendance, de l’insoumission et de l’éthique pour se rapprocher des basses eaux de la soumission, de l’absence de courage, de l’indignité, du mépris de la vérité et du déni de justice ? Comment faire de la médiocrité académique le bouc-émissaire de l’invariance et de la trajectoire défaillante d’Haïti, quand ceux qui ont tous les titres académiques s’improvisent en de zélés serviteurs de puissants et riches médiocres, plutôt que de mettre leur savoir à contribution de valeurs fortes et de nobles engagements ? Difficile de se contenter du théorème improbable de la déroute de l’intelligence, quand l’intelligence préfère les convergences aliénantes aux divergences structurantes ?  Difficile de se contenter des slogans et des injonctions qui appellent au changement quand les voix qui murmurent ces échos ne sont pas authentiques et ne font que reprendre les injonctions des officines des ambassades étrangères.

Si la médiocrité triomphe partout et empêche à l’intelligence d’émerger, c’est parce que l’intelligence n’a pas su résister aux attraits de la médiocrité semée par les puissants. En effet, résister et s’insoumettre contre la médiocrité est coûteux, puisqu’il faut alors se singulariser et renoncer à des succès précaires. Ce coût humain et éthique se révèle trop élevé pour les épaules de ceux et celles qui revendiquent le savoir et la culture en Haïti. Ce qui conduit à la mutualisation des erreurs et à l'ignorance collective. Voilà l’angle d’analyse que nous voulons introduire dans le débat sur la défaillance haïtienne.

Il faut donc saluer le courage de M. Robert Berrouëtt-Oriol qui a su, avec force documents à l’appui, mettre en évidence l’imposture des politiques éducatives de renforcement menées par ceux et celles qui se présentent à l’opinion publique, grâce à des journalistes médiocres et corrompus, des réseaux culturels et académiques mafieux, depuis la chute des Duvalier, dans les mille attraits de la qualité, de l’excellence et de l’innovation. Avec des exemples de cas, on peut prouver que c’est le même modèle qui s’applique à tous les domaines des activités stratégiques haïtiennes. Dans la justice, les droits humains, la police, la santé, la sécurité publique, la sécurité sociale, c’est un même réseau d’entre soi qui se partage des passe-droits, se congratule et se renvoie l’ascenseur. Le paradoxe est que tout en se présentant dans les attraits du changement, ce réseau est celui qui tisse les nœuds de l’invariance et de l’indigence.

Ceux et celles qui réfléchissent dans la complexité, et prennent le temps de s’intéresser aux détails, pour ainsi dire aux signaux faibles, verront que dans les cabinets techniques, les commissions d’expertise présidentielles et/ou ministérielles, les directions techniques des ministères, les observatoires, les directions des institutions autonomes, il y a un même profil d’individus derrière la liquidation des institutions haïtiennes : ils viennent des mêmes écoles : Saint Louis de Gonzague, Centre d’Études Secondaires pour ne citer que ces deux-là ; ils  sont formés dans les mêmes universités par les mêmes professeurs: Faculté des Sciences, Centre Techniques de Planification et d'Économie Appliquée (CTPEA) pour ne citer que ces deux-là ; ils militent dans les mêmes réseaux d’organisations de la société civile : droits humains, associations de femmes, lutte contre la corruption ; ils se retrouvent dans les mêmes réseaux professionnels que j;invite le lecteur à découvrir dans ce passage extrait d'un article du Nouvelliste:

"Quand le Group Croissance avait lancé ses activités en 1994, personne ne savait qu’au moment de célébrer son vingtième anniversaire, deux de ses membres fondateurs seraient ministres de l’Education nationale et des Finances. Nesmy Manigat et Marie Carmelle Jean Marie ont parcouru un long chemin durant ces vingt dernières années. Fait anecdotique, pendant toute la durée du Sommet, quand ils ont été appelés à prendre la parole, ils se sont retrouvés sans cesse dans l'obligation de préciser à quel moment ils prennent la parole, en tant que ministres du gouvernement Lamothe ou comme membres fondateurs du Group Croissance". 

Ils se regroupent dans les mêmes partis politiques : OPL, Fusion, RDNP et travaillent pour des projets qui sont financés par les mêmes réseaux d’accointances internationaux. Et presque tous sont des portefaix du secteur privé haïtien à qui ils doivent leur survie économique dans un pays en sursis. Comment croire à la parole et aux écrits des lettrés, des diplômés et des doctorés haïtiens, quand ils résonnent en contre-haut dans la cacophonie du gangstérisme institutionnel ?

C’est dans l’enchevêtrement de cette spaghettification qu’il faut se glisser pour découvrir les liens formant les articulations de la structure indigente qui recouvre et protège impunément le réseau des intérêts particuliers dans lequel s’est diluée la gouvernance de l’État en Haïti. C’est ce que Norbert Elias appelle ‘‘la société des individus’’, cette grande fabrique de crétins doctorés. Récemment, l’ancien premier ministre Robert Malval avait publié, dans Le Nouvelliste, un papier dans lequel il fustigeait l’inconstance des leaders politiques haïtiens qui ont contribué à faire d’Haïti une république de transfuges. Je crois que pour bien comprendre, ce que M. Malval dénonce comme le mal capital qui « aide à retourner les consciences et à mettre à mal la loyauté. Cette épidémie de désertion [qui] a atteint son apogée avec le PHTK […] », il faut se ramener à la tectonique des réseaux d’entre soi et de passe-droits.

Pour être honnête, il faut dire que René Préval a été l’un des stratèges de ces appels à désertion de la loyauté. Mais au vrai, ce mal est un peu plus profondément enfoui dans la conscience collective haïtienne, puisqu’il est il l’expression d’une indignité dictée par un renoncement aux valeurs. Presque toutes les oppositions politiques et les postures militantes haïtiennes ont été motivées pour des intérêts personnels et contre des personnes. Des alliances conjoncturelles, hétéroclites et malsaines ont été formées pour renverser des gouvernements. Elles ont été toutes éphémères et ont donné lieu à de nouvelles alliances contre nature  entre ceux qui ont été renversés et une partie de ceux qui ont aidé à les renverser pour renverser ceux qui ont succédé à ceux qui régnaient : Du Front National pour le Changement et la Démocratie (FNCD à Lavalas, de Lavalas à  l'Organisation du Peuple en Lutte (OPL), de OPL à Convergence, de Convergence à Grenn Nan Bounda (GNB), de GNB au Parti Haïtien des Têtes Kalées (PHTK), il y a les mêmes personnes concernées, les même œillères (l'insignifiance), les mêmes jeux d'intérêts (argent, pouvoir, impunité), la même motivation : ne jamais s’éloigner du pouvoir pour garder l’immunité, la même frénésie de la quête de la richesse pour échapper à la précarité. La même absence de projets et de finalités stratégiques, puisqu’il n’y a jamais eu d’alliances autour d’idées, de valeurs et de conviction. L’exemple le plus reluisant est celui de René Préval qui a passé 10 ans au pouvoir, mais comme les éminentes personnalités universitaires et des droits humains qui formaient son gouvernement et peuplaient les cabinets techniques privés et l’administration publique n’avaient aucun projet, ils ont livré les institutions économiques du pays à des racketteurs de la bourgeoisie haïtienne et abandonné les institutions politiques au PHTK.

En portant cette charge massive, pour laquelle je m’attends à être traité d'aigri, lapidé, kidnappé, torturé et assassiné,  mon objectif est de montrer que l’échec de l’apprentissage démocratique haïtien (1986 - 2021), qui vaut à Haïti cette résurgence de l’État macoute, dans des structures encore plus putrides, est le résultat d’une bulle d’enfumage entretenue par des mafieux locaux et des corrupteurs internationaux qui ont su verrouiller le pays sur sa face immonde. Pour recycler la puanteur institutionnelle qui déshumanise le pays, ces mafieux locaux et internationaux s’assurent de mettre en avant des imposteurs, des crapules, des insignifiants, à qui, dans les saisons indigentes, ils ont décerné des médailles, des diplômes, des titres académiques et honorifiques et aussi de la richesse pour servir de caution intellectuelle aux affreux et aux gangsters. Ce sont eux qui apportent toujours les adjuvants aux médiocres, ils sont si nombreux qu’on ne peut pas les citer tous, d’ailleurs ils militent presque tous dans les mille réseaux du changement avant de se révéler : pensez notamment aux illustres insignifiants Claude Joseph et Pierre Mathias.  Évidemment, il y en a quelques autres qui sont plus académiquement reluisants, mais non moins insignifiants ; d’ailleurs, ils se passent de présentation. On peut citer, à tout seigneur, tout honneur, notre actuel ministre de l’éducation nationale. Puis, par ordre de ''grandeur insignifiante'' décroissante, on peut citer Wilson Laleau, Josué Pierre-Louis, Pierre-Louis Naud, Fritz Dorvilier, etc….Il y en a des centaines de milliers d'autres actifs et des millions en formation. Car le fumier est foisonnant, et c’est du reste pourquoi la bêtise fleurit en Haïti.

Tant que la bulle d’enfumage gonflée autour de cette imposture et insignifiance académique ne sera pas crevée, pour révéler le vide abyssal dans lequel elle prend son expansion, tant que le fumier qui étouffe la pensée éthique ne sera pas morcelé pour étaler le spectre médiocre de son enfumage rayonnant, rien ne changera ici. Je suis encore plus heureux de voir que certains commencent par comprendre que ce n’est pas en suçant l’indigent qu’on peut le changer, mais en le cognant, en allant au corps à corps avec lui, quitte à en garder les stigmates des blessures qu’on recevra. Ce sont ces stigmates qui justement peuvent témoigner de notre engagement véritable.

Ce n’est plus le temps des impostures militantes pour la culture, le changement et la démocratie. C’est par le courage et la dignité d’assumer la vérité, quitte à menacer ses zones de confort ou sa vie, qu’on pourra sortir Haïti de sa puanteur académique, culturelle, éducative, politique et économique. J’ai entendu avec tristesse des intellectuels haitiens dire qu’ils ont obligés de se taire pour protéger leur vie. Mais à quoi sert de vivre quand la vie qu’on protège doit être vécue dans une innommable indigence. C’est la culture du peu et de la survie qui fait de l’Haïtien cet être déshumanisé qui s’adapte à ce qui l’enlaidit au lieu de le combattre, qui se bouscule dans les rêves blancs pour se réveiller en pleins cauchemars noirs. Les réseaux d’entre soi et de passe-droits sont aussi dans les médias, les ONG et les agences internationales : tel journaliste est rédacteur en chef d’un média privé et est en même consultant dans le cabinet d’un ministre ou de la primature. Et c’est cet éditorialiste qui deviendra plus tard critique littéraire d’un livre écrit par ce ministre pour vendre un bilan prestigieux des travaux de son ministère. Et c’est ce journaliste qui produira des analyses sur l’État de droit. Tel universitaire de renom qui dirige les fonds de puissantes agences internationales, pour des projets exécutant des injonctions transnationales qui font errer la stratégie de la gouvernance nationale depuis environ 40 ans, pour faire court, est celui qui présidera les organismes nationaux chargés d’évaluer l’efficacité des stratégies de ces projets internationaux.

Comment ne pas rappeler les forfaitures ayant conduit aux échecs de deux précédents observatoires nationaux, qui ont été financés par la communauté internationale et peuplés d’experts nationaux, supervisés par des expertises internationaux, tous doctorés. Je veux parler de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES) et l’observatoire national de la violence et la criminalité (ONAVC). Dans l’un de ces observatoires, un éminent statisticien, démographe et professeur de méthodologie à l’université d’état d’Haïti, à qui je faisais voir les lacunes méthodologiques d’une étude statistique conduite par l’ONPES sur les projets sociaux du PHTK, m’avait fait savoir que je n’avais pas plus de connaissance en statistique que lui, mais que leur salaire venait du ministère de la planification et qu’il leur fallait satisfaire la volonté de celui qui payait. J’avais un contrat de 3 ans avec la Banque Mondiale, renouvelable annuellement, j’ai dû démissionner après 3 mois. Car le peu de connaissances que j’avais en statistique (à cette époque), et que j’essayais d'appliquer avec une grande intégrité professionnelle, pour faire remonter aux décideurs les signaux faibles porteurs de menaces pour les institutions haïtiennes, ne me permettait pas de rivaliser avec cette insignifiance doctorée. Car pour elle, ce n'est pas pour la performance des institutions qu'elle travaille, mais pour satisfaire les réseaux de pouvoir et sécuriser ses zones de confort.

On imagine l’immensité des conflits d’intérêt se glissant et se mouvant dans ces espaces d’entre soi et ces réseaux de passe-droits. Et ils sont tout puissants, car bénéficiant d’une impunité totale en raison de leurs accointances et de leur soumission aux intérêts transnationaux. Certains me reprochent de ratisser trop large et de labourer trop profondément, mais ils oublient que les terres indigentes sont des couches de fumier enchevêtrées dans le sous-sol et immergées jusqu’à proximité du noyau en déliquescence. Il faut déconstruire l’indigence dans ses réseaux d’insignifiance pour que l’intelligence puisse émerger en puissance. En portant cette charge contre l’intelligentsia haïtienne, et notamment celle qui supporte activement le gangstérisme d’état, je résiste à la tentation de me prendre pour un intellectuel et un lettré, et je récuse la thèse de la déroute de l’intelligence qui permet de désigner la médiocrité des politiques ou la fatalité comme bouc émissaire de malheurs haïtiens. Aucune médiocrité aussi puissante soit-elle ne peut dérouter pendant plus deux siècles l’intelligence. Je crois que plus contextuellement, il faut parler d’autoroutage de ceux et celles qui revendiquent l’intelligence vers les basses eaux culturelles pour leurs succès précaires.  

Avant son assassinat, John Fitzgerald Kennedy parlait de la responsabilité et de l’exigence éthique que la science, la culture et les arts doivent imposer aux véritables artistes, intellectuels et scientifiques. Précisément, dans son dernier discours, du 26 octobre 1963, prononcé à l’Université d’Amherst, Massachusetts, pour l’inauguration de la bibliothèque Robert Frost, Kennedy semble formuler un postulat : La nation qui ne possède pas suffisamment d’hommes libres pour penser à contre-courant des idées dominantes dans une société est une nation qui n’a pas d’avenir.

Je termine cette longue, mais pédagogique tribune, en rappelant que la science sans (conscience et) confiance fermente l’indigence. Et c’est justement ce fumier foisonnant que nous cultivons dans nos écoles, nos universités, nos organisations, nos institutions qui nous empêche de nous régénérer dans une dignité apte à produire des insoumis qui pensent à contrecourant de la médiocrité de leur époque. Le réel haïtien n’a d’énigmatique que la complexité dans laquelle elle apparait et qui est occultée, ignorée, méconnue, simplifiée. Depuis deux siècles, on applique des solutions simplistes, dans l’urgence, à des problèmes complexes, et on s’étonne qu’elles débouchent sur une errance innommable. Or comme le dit Jean-Louis Le Moigne, grand spécialiste de la pensée complexe chère à Edgar Morin, « la simplification du compliqué appliqué au complexe a pour conséquence une aggravation de la complexité ». Un écosystème de qualité n’est pas donné et ne s’obtient pas à crédit de courage et de dignité, il se construit dans la complexité, la durée et les choix courageux.

 Or nous le savons tous, les experts de l'urgence qui travaillent avec Haïti ne pensent jamais à la complexité quand ils abordent les problèmes haïtiens. Car pour eux, un peuple issu d’une lignée d'anciens esclaves n’a pas besoin de qualité. Peut-on faire appel à la théorie systémique pour réfléchir sur les problèmes d'un peuple qui se voit imposer par les agences internationales des droits à minima, des gangsters légaux comme gardiens de ses institutions ? J’ai entendu des gens bien-pensants dire que la communauté internationale était fatigué d’Haïti. Je me permets de dire à ces gens que le peuple déshumanisé d'Haïti, qui vit la violence au quotidien, notamment, celle imposée par les gangs et par les experts obsolètes de l'urgence, n'a que faire de la fatigue des bien-pensants. Car c'est Haïti qui, dans son écrasante majorité précarisée, est fatiguée des indigents qui la déshumanisent pour de petits succès académiques, littéraires, artistiques, économiques et politiques.

Oui, je sais, les gangsters légaux viendront rôder sous mes fenêtres, car ils savent où me trouver.....et pourvu qu'ils fassent vite, car j'ai encore beaucoup à dire.

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