Quand l'apprentissage fait défaut à l'engagement militant en Haïti

Quand un écosystème est traversé par des précarités, qui conduisent à des logiques de survie au prix de lourdes déformations culturelles, cela perturbe le climat propice à l'apprentissage et nourrit les enfumages ; ce qui appauvrit l’engagement militant et permet la reproduction des structures de la barbarie.

Observation : Les exemples pris ici ne sont que des prétextes pour faire vivre une réflexion sur l'apprentissage, ils ne sous-entendent aucun conflit avec quiconque.

Détecter le comptences par les Postures éthiques © Erno Renoncourt Détecter le comptences par les Postures éthiques © Erno Renoncourt

Dans une publication[1] parue sur le site Le monde du Sud // Elsie News, je retiens, entre autres, une phrase que je vais tenter de contextualiser dans une perspective pédagogique. L’auteure du texte nous invite à une observation qui semble traduire une déficience cognitive (ignorance) chez les Haïtiens : « Notez que généralement les Haïtiens ignorent totalement le passé de ceux, ambassadeurs et autres, qui sont envoyés en mission dans leur pays ».

Mon propos n’est pas ici de juger de la valeur de vérité de cet énoncé, mais de faire remonter à la surface ce qu’elle sous-entend en filigrane et qui, sans doute, ne relève pas de la pensée profonde (intentionnelle) de l’auteure. Car, par cet énoncé formulé d’une manière générale (universelle), l’auteure laisse sous-entendre (j'interprète) que tous les autres peuples connaissent profondément le passé des ambassadeurs envoyés en mission dans leur pays. Ce qui est manifestement faux, car l'auteure n'est pas en mesure d'apporter la preuve qu'en général les Canadiens ou les Français connaissent totalement le passé des gangsters diplomatiques du PHTK en mission dans leur pays. Ce qui fragilise la proposition de départ en la recouvrant d'un manque de rigueur pour ne dire que cela. Car on pourrait en dire plus, mais je doute que ce soit ce que pense réellement l’auteure du texte.

En trouvant une explication non défavorable à l’auteure, pour dissiper ce non-dit, comme lecteur je fais vivre la pensée de l’auteure dans un contexte pédagogique, je mets en suspens mon jugement en privilégiant la compréhension de l'expression formulée. J’essaie de dire que dans le processus de construction d’une idée, il y a toujours des nuances de formulation qui nous échappent et induisent souvent des équivoques qui ne sont pas intentionnellement nos propos. La production de la pensée laisse toujours quelque part des erreurs, car ''on ne connait que contre une connaissance mal faite" ( Gaston Bachelard). Seule une personne profondément bienveillante et respectueuse du contexte de création de la pensée de l’autre peut résister à la tentation d’émettre un jugement pour privilégier la compréhension. Ce faisant, cette personne laisse le texte de l’auteure dans son contexte sans chercher à déformer ou à interpréter sa pensée. Cela s’appelle un exercice pédagogique de la démocratie.

J’ai choisi à dessein cet exemple, somme toute banal, pour commenter une citation d’Alain Gilles (2008) qui, dans son livre État, conflit et violence en Haïti, nous dit que « les conflits dégénèrent en violence […] selon la nature de l’agent de résolution qui y intervient ». Autrement dit, selon les intérêts en jeu, selon les motivations des acteurs, selon leur compétence, telle situation peut être source de violence ou source de connaissance. Ce qui me permet de me placer dans la perspective pédagogique sur laquelle je souhaite intervenir.

En effet, en évoquant l’ignorance des Haïtiens, l’auteure ne fait preuve d’aucune mégalomanie, d’aucune suffisance, d’aucun mépris envers eux, du moins je pense. Elle essaie, avec son style et ses humeurs, d’attirer l’attention sur un déficit d’apprentissage qui est manifeste dans l’écosystème haïtien : absence de curiosité, indifférence les acteurs qui interviennent pourtant dans leur processus décisionnel, Et quand bien même, selon un certain angle de lecture, on en viendrait à préférer une autre formulation, plus rigoureuse, pour dissiper l’équivoque sous-jacente, cela n’enlève rien à la pertinence de ce qui est clairement formulé. Une façon de dire que ce qui est émis n'est jamais perçu de manière fidèle sans un effort cognitif que je postule comme une démarche éthique ( aspect traité plus en profondeur dans notre axiomatique de l’indigence).

Et soudainement, dans cette éclaircie pédagogique, on voit comme le monde serait meilleur, si chacun apprenait à comprendre au lieu de juger. Comme tout serait prétexte à apprentissage si on essayait de se mettre à la place de l’autre, de lui trouver des raisons favorables pour mieux faire émerger le sens de ses propos plutôt que de privilégier nos propres interprétations. Car comme dit Morin, « Enseigner la compréhension entre les humains est la condition et le garant de la solidarité intellectuelle et morale de l'humanité ». Et cette morale humaine, c’est Chomsky qui nous la résume : "C'est la responsabilité des intellectuels de dire la vérité et de dévoiler les mensonges."

Pourquoi voir de l’agressivité dans celui qui dénonce l’incompétence des diplômés, quand cette compétence est avérée ? N’est-ce pas par incompétence que l’apprentissage échoue ? Un apprentissage ne sous-entend-il pas en amont un projet de formation ? Qui a ce rôle formateur dans une société, sinon les élites culturelles, académiques ? Pourquoi voir un ‘‘prétentieux progressiste’’ chez celui qui regrette le manque de cohérence et d’intelligence dans la résistance que les militants offrent à une situation manifeste d’indigence ? Pourquoi être sur la défensive chaque fois qu’on fustige les réseaux de savoir pour leur insignifiance ?  Qui est garant des la résistance d’un collectif contre ses défaillances sinon ses réseaux de savoir ?  Si cette résistance est insignifiante, n’est-ce pas un manque d’intelligence ? Et où chercher les causes de ce manque d’intelligence, sinon dans les liaisons enchevêtrées tissées dans les espaces d’entre soi faits d’accointances, d’allégeances et de redevances ?

Sont-ce là des faits objectivables et vérifiables ou des divagations agressives ? et quand bien même qu’il y aurait des excès dans la manière de dire cette vérité, pourquoi ne pas simplement montrer ce qui sonne faux dans ce raisonnement pour mieux faire émerger les erreurs à ne pas commettre ? Pourquoi rabaisser l’engagement de l’autre quand il ne fait que dire ce qu’il comprend ? Citons encore Chomsky : « Si l'on ne croit pas à la liberté d'expression pour les gens qu'on méprise, on n'y croit pas du tout ». Car « la liberté d'expression n'a de sens que si elle s'applique aux opinions qui vous répugnent ».

Si tout est si confus en Haïti, n’est-ce pas parce que les révolutionnaires d’après 1986 n’ont rien transmis d’éclairant pour guider la mémoire collective dans son cheminement vers la lumière ? Où sont les lieux culturels laissés par les vrais progressistes haïtiens pour que la mémoire collective continue de faire vivre comme apprentissage les crimes des Duvalier ? Où sont les outils culturels de la résistance collective pur s'auto défendre contre les manipulations innombrables d'un écosystème qui vit de déshumanisation ? Où sont les médias progressistes qui ont vivre sans imposture la pensée critique en Haïti ? Où sont les éditions pour divulguer les œuvres et les idées des penseurs progressistes ? Où sont les centres de formation construits par les progressistes haïtiens pour permettre la transmission des valerus d'une autre culture d'affaires ? Peut-on construire le changement sans outils mémoriels, culturels et médiatiques échappant à l'influence perverse de la publicité et des subventions ? Où est l'erreur dans le fait de dénoncer ces manquements ? En quoi l’erreur est-elle un obstacle aux luttes démocratiques et au progrès, quand l’acte de connaitre est intimement lié à l’erreur (Gaston Bachelard) ? Qui permettra la transmission pour l’apprentissage du collectif si les éducateurs n’ont pas conscience que c’est en se trompant seulement et seulement qu’on apprend. Le rôle du bon formateur n’est pas d’empêcher les erreurs, mais de les contextualiser pour permettre d’en tirer un apprentissage. Contester à l’autre le droit d’exprimer sa pensée, sous prétexte qu’il se trompe, n’est ni pédagogique ni démocratique, et encore moins révolutionnaire. Du reste, seule la vérité est révolutionnaire (citation attribuée à Lénine). Et quand la peur de la vérité devient obstacle pédagogique à la transmission, c’est dans la pensée, dans les consciences qu’il faut d’abord faire la révolution.

Au fond, s’il y a quelque chose qui saute aux yeux au contact de l’univers socio-politique haïtien, c’est sa capacité à s’autodétruire sans savoir se reconstruire. Pourtant, l’autodestruction n’est pas en soi mauvais, puisqu’elle porte en elle, selon la dialectique, si chère aux marxistes, les germes d’espérance d’un nouveau monde. L’indigence de l’autodestruction réside alors dans l’incapacité des forces d’avenir à triompher des forces de pourriture pour faire émerger le projet du nouveau monde. Ce constat du triomphe permanent de la mort sur la vie, de l’obscurité sur la lumière, de la médiocrité qui met en déroute l’intelligence traduit une panne profonde de la pensée et nécessite une réforme en profondeur de l’éducation. Feu le professeur Marcel Gilbert disait : « si tous les rafistolages n’ont pas tenu, c’est qu’il est venu le temps de reconstruire l'ouvrage sur de nouvelles bases ».

Mais que faut-il reconstruire, sinon l’homme, quand c’est sa pensée qui est en panne ? Sur quelle base reconstruire quand le matériau humain constitutif des fondements d’une société solidaire est complètement pulvérisé sous les décombres de 5 siècles de déshumanisation ? On n’apprend jamais qu’en symbiose avec son milieu.  Si les stimulus du milieu sont médiocres, tout sera toujours médiocre. Et quand bien même les stimulus seraient de qualité, si la conscience individuelle ou collective ne peut pas faire les bonnes interprétations pour les bons traitements, tout sera toujours indigent. Si la vérité est comme le dit Rûmî un miroir brisé dont chacun possède un fragment, faire briller mon fragment ne devait pas déranger un autre. C’est au contraire une invitation a faire briller les autres pour reconstituer le miroir.  

Et je ne saurais terminer sans exalter le droit à la folie, le droit à l’erreur et l’affirmation du ''je'' comme authenticité pour aller vers l’intelligence. Car affirmer son ‘‘je’’ n’est ni une mégalomanie ni un obstacle au ‘‘nous’’; c’est une manière de mieux se responsabiliser et de porter l’autre à se responsabiliser pour mieux construire la solidarité autour d'une éthique du nous portée par des jeux d'intégrité. Dans un contexte de manipulation et de déshumanisation permanente, certaines imprudences égocentriques sont la forme singulière de l’intelligence collective. Selon Morin, '‘La vérité humaine comporte l'erreur’’ et comme dit Bachelard, toute vérité n'est qu'une erreur rectifiée, il n'y a pas de vérité immuable. Sinon les révolutions ou les innovations n'auraient pas de sens.  Quand on fait l’éloge de la révolution et qu'on verse dans une approche si peu pédagogique, cela laisse ne facilite pas l'apprentissage. Le bon enseignant ne dit pas à l'apprenant qu'il se trompe, il l'amène par des échanges constructifs à découvrir le bug dans son raisonnement.

Encore une invitation à se laisser gagner par la PoÉthique de l’engagement authentique pour se régénérer. Une manière de rappeler l'urgence à s'affirmer pour résister aux tentations grandissantes d'asservissement. C'est toujours en voulant créer pour l'autre un univers différent du sien que les barbaries se reproduisent dans les structure mentales.

[1] http://elsie-news.over-blog.com/2021/04/parlons-pour-changer-avec-tt.l-incoherence-de-ceux-qui-entendent-negocier-avec-jovenel.sauf-que-tt-oublie-que.html

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.