Le pacte de la veuve noire

Le vivant est une entité complexe qui nous déroute, tant ses paradoxes choquent le sens commun. Ainsi, il y a une espèce d'araignée appelée veuve noire qui pratique le cannibalisme sexuel. Elle donne la mort à ses amants pour mieux assurer sa reproduction. Certaines cellules se donnent la mort pour assurer la survie de l'organisme qui les héberge. Et si certains crimes mafieux imitaient la vie.

 Comme une spirale diffuse qui déploie ses tentacules opaques, l’intrigue de l’assassinat de Jovenel Moïse avance et livre à ceux qui savent réfléchir dans la complexité des éléments structurants pour extraire un motif capable de donner à l’énigme initiale un soupçon d’intelligibilité. Mais puisqu’il s’agit d’un écosystème soumis aux lois de l’indigence, il faut retenir comme hypothèse de base que les paradoxes, les ambiguïtés, les contradictions, les incertitudes sont des éléments valides de l’univers des possibles. Ainsi, c’est au travers d’une modélisation complexe que nous allons essayer d’approcher les flous de cette réalité pour chercher la trame logique capable d’éclairer les ombres.

Modéliser les incertitudes pour éclairer le réel

Évidemment, je cours le risque de me tromper. Mais, Comme dit Bachelard, « une hypothèse scientifique qui ne peut se heurter à aucune contradiction n'est pas loin d'être une hypothèse inutile ». De même, une théorie qui ne rectifie aucune erreur, qui est platement vraie, sans débat, n’est qu’une imposture. Voilà pourquoi il faut se méfier des analyses post-factuelles qui viennent nous dire que l’assassinat était prévisible. Car selon la pensée scientifique « Les révélations du réel sont toujours récurrentes. Le réel n'est jamais « ce qu'on pourrait croire » ; mais, il est toujours ce qu'on aurait dû penser. La pensée empirique est claire, après coup, quand l'appareil des raisons a été mis au point. En revenant sur un passé d'erreurs, on trouve la vérité en un véritable repentir intellectuel ».

Et c’est en revenant sur les errances que les stratèges et les exécutants du crime ont laissé glisser dans leur théorie que la vérité se précise par-delà l’écran d’opacité qu’ils ont mis en place, avec leurs relais d’enfumage habituels, pour brider l’intelligence collective. Mais il semble aujourd’hui évident pour tout esprit lucide qu’il y a trois certitudes qui se dégagent comme des boucles structurantes de rétroactions dans les milliers d’incertitudes qui entourent l’assassinat de Jovenel Moïse. Et c’est là l’avantage qu’offre la modélisation complexe sur la pensée analytique cartésienne. En effet, la modélisation complexe nous invite à ne pas rechercher La Cause d’un événement en suivant une linéarité de cause à effet par décomposition en éléments simplifiants, mais à se focaliser sur le faisceau de causes probables pour mettre en évidence les boucles de rétroaction permettant de révéler la trame de la structure. Car certains évènements de la nature se présentent dans une structurale fractale (comme une spirale chargée des mêmes motifs) et il n’est pas nécessaire de remonter à l’origine des causes de ces évènements pour les comprendre, il suffit de se situer sur une boucle qui contient le code génétique de sa constitution. C’est pourquoi, le vrais data scientistes savent que l’intelligence est dans les boucles. Et c’est du reste pourquoi, l’écosystème informationnel haïtien est un foutoir, car les informaticiens pensent qu’il suffit de savoir programmer, les statisticiens pensent qu’il suffit de connaitre les grandes lois statistiques, de savoir faire une analyse de variance ou de régression pour modéliser une architecture de données. Mais cela est une autre histoire, et nous y reviendrons. Car je sais de quoi je parle quand je dis que la majorité des diplômés haïtiens travaille dans une incompétence réelle qui ne se ressent pas, car elle est atténuée par le contexte systémique de la corruption. C’est d’ailleurs l’une des boucles structurantes de l’indigence.

Mais pour revenir à l’assassinat de Jovenel Moïse, je disais qu’il y avait trois certitudes qui se dégageaient comme boucles de rétroaction qui peuvent nous guider dans l’océan d’incertitudes dans lequel nous baignons.

  1. La première est la certitude que l’assassinat de Jovenel Moïse est une mise en scène mafieuse et macabre pour assurer la succession du régime PHTKiste.
  2. La seconde est une conséquence de la première : cet assassinat a reçu la bénédiction de tous les acteurs diplomatiques, économiques et politiques du régime en place.
  3. La troisième est une conséquence de la deuxième : c’est la certitude que le PHTK se confirme de plus en plus comme une plateforme politique criminelle qui livre Haïti à la grande criminalité financière internationale pour le succès personnel de ses membres.

De ces trois certitudes, il découle un corollaire : tant que la réussite et le succès restent en Haïti une construction exclusivement garantie par accointance et allégeance aux intérêts étrangers, l’indigence restera le climat de l’écosystème culturel. Comme vous pouvez le voir, ce corollaire contient la clé de reproduction du système. Et c’est fort de cette clé que nous pouvons dire que tous ceux et toutes celles qui ont des intérêts, de quelque nature qu’ils soient, avec la communauté internationale ne pourront jamais aller loin dans leur indignation, dans leur contestation, dans leur révolte contre ce qu’il se passe en Haïti.

Voilà pourquoi, ce n’est pas au bruit de fond des fulgurances pour le changement et des slogans antisystème qu’il faut prêter attention, mais à l’autonomie réelle des acteurs, à leur courage et à la constance de leur engagement. Car pour défendre dignement et intègrement les intérêts d’Haiti, il faut être en mesure de savoir dire NON et s’opposer aux injonctions insensées du Blanc et de ses valets. Il faut savoir rester cohérent.

Les silences complices

Dans le contexte de l'assassinat de Jovenel Moïse, il est manifeste que plus les acteurs locaux, en accointances avec la communauté internationale, livrent leur scénario sur l’enquête, plus ils mentent.  Et, paradoxalement, plus, sans le vouloir, ils révèlent l'ossature mafieuse du crime. Ainsi, en désignant Christian Sanon, obscur médecin en faillite, comme l’auteur intellectuel du crime et le fonctionnaire anonyme Joseph Félix Badio comme celui qui a donné l'ordre d'abattre Jovenel Moïse, la PNH révèle que le mode opératoire de l’assassinat appartient aux méthodes de la mafia. On a une cellule opératoire programmée comme une nébuleuse autour d’individus inconnus, pour exécuter un ordre émis en haut lieu et passant par des intermédiaires nombreux pour brouiller les pistes.  On sait du reste que l'incompétence est une valeur capitale des structures mafieuses. Donc, il n’y a rien d’improbable à ce qu’un illustre incompétent soit à la tête d’une puissante organisation autour de laquelle gravitent des cadres logistiques opérationnellement efficaces. Haïti n’a-t-elle pas été souvent dirigée par des éboueurs encadrés par d’illustres diplômés comme ministres soumis à leurs ordres. Les universités ont conçu des modèles expérimentaux redoutables pour conditionner les gens à se soumettre aux autorités (l’expérience de Milgram en est un exemple).

De même, en lisant ce qu’on nous présente dans les médias comme les premières déclarations de la veuve du défunt, on ne peut s’empêcher de relever des incohérences et silences qui résonnent comme des boucles de complicité. Des déclarations du reste très peu crédibles qui, si elles sont vraies, ne font qu’établir des liens de complicité ente le témoin et les assassins, tout en venant souiller l’image d’un couple présidentiel plus indigent qu’on le croyait.  Car en se faisant surprendre au-dessous d’un lit étroit pour être abattu, le président aurait agi comme un vulgaire lâche, alors qu’il se savait protéger par un cordon de sécurité à plusieurs niveaux. Et une femme qui fait semblant de mourir pour sauver sa peau, en sachant son mari en danger, agit comme traîtresse et complice. On voudrait nous faire croire que des tueurs professionnels, tous anciens militaires entrainés à tuer à distance avec une efficacité entre la probabilité absolue et la certitude, se seraient montrés incapables d’identifier une personne réellement morte à quelques millimètres d’eux.

Si ces déclarations sont vraies, elles ne font qu’accréditer la thèse d’un crime mafieux conçu comme un sacrifice propitiatoire pour assurer la succession du régime PHTK. En conséquence, il ne serait pas surprenant de voir le deuil de la veuve se transformer en culte de mobilisation de campagne électorale. N'avez-vous pas déjà vu des décérébrés, des écervelés, des cerveaux compostés nous présenter Jovenel comme une victime du système qu'il combattait ? Car ici, le premier qui crie : à bas le système ! est un héros, qu'importe qu'il ait passé sa vie à servir le système. C'est ainsi que toutes les mécréances du duvaliérisme sont devenus démocrates en 1987, tous les affreux de Lavalas sont allés gonfler les ailes du PHTK et nombreux sont les Grands Supporters  de Martelly qui avaient investi les quartiers de la contestation anti système des PetroChallengers. C'est comme cela que la bêtise se reproduit en Haïti. Même Kemi Seba a voulu partir de ses généralisations habituelles sans se donner le temps de maitriser le contexte de l'assassinat de Jovenel Moïse. Or ce crime semble porter un nom de code digne d’un polar politique à succès qu’aurait pu écrire un certain Robert Ludlum : Le pacte de la veuve noire !

Ainsi, on peut sans crainte de se tromper postuler que le premier qui cherchera à transformer Jovenel Moïse en martyr peut être considéré comme le concepteur de cet assassinat dont le seul objectif est d’assurer la mainmise de la communauté internationale sur Haïti par la perduration du régime criminel du PHTK à travers un nouveau candidat insignifiant. Comme je l’ai dit dans mes récents articles, plus l’intrigue se dénoue, plus les acteurs se dévoilent et plus leur caractère criminel se précise.

J’invite les lecteurs à se renseigner sur cette espèce d'araignée du genre Latrodectus appelée veuve noire qui occupe une place particulière dans l'imaginaire humain. Cette veuve noire possède un puissant venin et qu’elle l’utilise dans un rituel de cannibalisme sexuel. La mort qui donne le pouvoir ! Non, ce n’est pas mon imagination qui prend feu, c’est ma culture qui déborde et se rappelle de cette œuvre de Jean Claude Ameisen qui décrit la sculpture du vivant en mettant l’accent sur le suicide cellulaire : des cellules qui autoprogramment leur mort afin de laisser la vie se poursuivre. Pratique qu’un certain Héraclite avait déjà expliqué en présentant la mort comme créatrice de vie.Et si aux mains des affreux, la mort était génératrice de pouvoir. Il n'est donc pas improbable que certaines structures humaines reproduisent le comportement paradoxal du vivant. C'est justement la puissance que confère la pensée complexe, elle permet de voir ce que d'autres refusent de voir.

Je vous laisse avec cette citation de Robin Williams : "Tache de voir ce que personne ne voit. Vois ce que les autres choisissent de ne pas voir par peur, conformisme et par paresse mentale. Change ton regard sur le monde. Découvre-le."

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