Aux frontières du shitole :  entre paradoxes et complexité !

Quand le vrai, le faux et l'incertain cohabitent dans un shithole, cela vous donne un univers paradoxal aux frontières de la complexité qui fait vivre la théorie du chaos comme approche de modélisation d'un réel flouté par l'indigence. Allons-y jeter un œil, chers lecteurs et chères lectrices.

Paradoxes aux frontières du shithole © Erno Renoncourt Paradoxes aux frontières du shithole © Erno Renoncourt
Dans mon dernier article, j’ai glissé une phrase qui peut résonner dans l’esprit de certains comme une arrogance, comme une suffisance si je ne prends pas le temps de la contextualiser pour donner la mesure de sa pertinence comme l’assumation d’une exigence de qualité. Car la qualité est avant tout une affaire de contexte. Et c’est du reste pourquoi les projets des agences internationales dédiés aux pays du SUD, malgré tout leur montage financier, toute leur méthodologie de gestion axée sur les résultats et toute leur sophistication d’opérationnalisation, ne sont que des échecs flagrants. C’est ce que reconnait à juste titre Jean-Pierre Olivier de Sardan, dans son dernier ouvrage intitulé La revanche des contextes.

Évidemment, comme c’est un blanc qui le dit, cela semble aller de soi pour tout le monde. Mais cela fait des décennies que des voix du Sud essaient de trouver des espaces dans les éditions universitaires du Nord et du SUD pour dire la même chose en apportant force exemple de CAS de leur Contexte Anthropologique et Sociologique. Mais le racisme et les rapports d’allégeance qui sont caractéristiques des milieux universitaires occidentaux, l’insignifiance et le clientélisme qui sont propres aux milieux universitaires des pays du SUD sont autant d’obstacles qui empêchent à de nouvelles idées, venant du SUD, d’émerger pour dissiper le voile d’enfumage qui obscurcit ces mondes et d’y apporter une lueur scintillante pour de nouveaux possibles humains.

D’insolence et d’insoumission

Mais, aux frontières de ces mondes au sud de la vie, il règne un chaos qui empêche l’exercice de la pensée critique et pousse sans cesse à de nouvelles fulgurances insignifiances pour répondre aux mille urgences de la survie. Or plus on habitue son cerveau à traiter l’urgence, plus il perd le sens de ce qui est nécessaire et intelligible. Car dans l’urgence, on s’interdit de trouver le temps pour penser la complexité et les antagonismes. On va préférer les simplifications abrutissantes, les convergences aliénantes au détriment des divergences structurantes et des sophistications intelligentes.

En disant cela, je cours à nouveau le risque de me faire passer pour un arrogant et un suffisant, mais ces étiquettes ne me font pas peur. Pour cause, je revendique, avec Agnès Muir-Poulle, le droit à l’insolence et à l’impertinence comme outil de lutte pour déconstruire l’indigence.  Et je me propose de montrer la pertinence de cette démarche qui s’inscrit dans une finalité rigoureusement pédagogique.

A plusieurs reprises, j’ai insinué dans mes articles que je me sentais compétent pour proposer une réflexion intelligible sur ce que les chercheurs appellent l’énigme haïtienne. L’assumation de ce rôle a poussé certains à voir en moi un certain besoin de paraitre et à reconnaitre un soupçon d’arrogance. Mais c’est là une erreur ! Car c’est la pensée indigente qui persiste à croire qu’il y a un crime à vouloir apporter de la lumière dans un écosystème submergé par l’enfumage. Que quelques-uns veuillent bien faire briller leur petite étincelle pour chercher la brèche offrant des lignes de fuite hors de l’obscurité ne devrait pas déranger un acteur du changement. Et ce prétendu besoin de paraitre reste un droit légitime, et encore rempli d’humilité, puisque selon le poète iranien Rûmî, la vérité n’est qu’un grand miroir brisé dont chacun détient un petit morceau qu’il doit impérativement présenter pour reconstituer, avec les autres morceaux disponibles, le reflet harmonieux de la vie.

Prendre ombrage du fait que quelqu’un veuille présenter le murmure de sa vision du monde est profondément indigent, d’autant qu’en affirmant détenir une certaine compétence, on peut simplement revendiquer une plus grande disponibilité humaine pour se coltiner à la complexité et un plus grand courage pour chercher, assumer et brandir la vérité. C’est pour cela justement que la pensée complexe invite à regarder autrement l’intelligence pour ne plus en faire une affaire de diplôme et de prestige académique. Le flux de la connaissance n’est-il pas modélisé, selon Idriss Aberkane, par une équation simplifiée qui est proportionnelle au temps et à l’attention ? Que sont-ce le temps et l’attention, sinon les ressources de base de toute démarche intelligible pour comprendre, dire et agir sur le monde ?

Des axiomes pour dire l’indigence

Permettez que je revienne à nouveau sur l’assassinat de Jovenel Moïse pour montrer la pertinence de cette axiomatique de l’indigence que je propose pour expliquer l’errance du collectif haïtien. En effet, j’ai postulé la possibilité que cet assassinat puisse relever d’un pacte de criminalité ourdi par la communauté internationale et le PHTK pour perdurer leur alliance mortifère et leur projet de faire d’Haiti un haut lieu d’affaire pour sous-traiter le business de la criminalité financière. Ce pacte se présente comme une application d’un des axiomes de l’indigence : deux faiblesses s’appuyant l’une sur l’autre se structurent en une force invariante qui modélise la règle arithmétique moins par moins égale plus.

Le cycle de l’État de droit étant arrivé à son déclin, il faut que sur ses ruines émerge un autre cycle porté par le gangstérisme comme État de passe-droits. Et pour que rien ne change, il faut toujours renouveler l’imposture par recyclage des ordures en mettant en opposition les mêmes insignifiants. C’est encore une axiomatique de l’indigence qui s’applique dans la composition de ce gouvernement qui s’annonce comme un Jovenelisme sans Jovenel : c’est par l’équilibre des médiocres qu’on peut toujours justifier le pire. Ainsi dans les mêmes conditions de soumission, les mêmes espaces d’entre soi mafieux, font appel aux mêmes profils insignifiants qui vont agir avec les mêmes fulgurances et exaltations d’indignité pour continuer de ramener Haïti vers le cycle des basses eaux culturelles. C’est la une modélisation de la loi de Boyle-Mariotte, les mêmes ordures humaines, placées sous les mêmes pressions diplomatiques, et agissant dans les mêmes conditions d’opacité dépouillées de valeurs, produisent les mêmes senteurs.

Voilà deux des axiomes les plus récurrents qui permettent de modéliser le processus d’effondrement que nous appelons indigence et qui est à la base de cette absence d’intelligence collective expliquant l’impuissance et l’insignifiance du collectif haïtien devant l’invariance des cycles de crise qui génèrent cette instabilité chronique.  Notre démarche en proposant cette axiomatique est d’expliquer non pas l’instabilité, mais les processus à la base de l’effondrement qui empêchent de lutter contre l’instabilité. Car ce n’est pas l’instabilité en soi le problème, puisqu’il y a de l’instabilité partout. Le drame humain réside dans l’incapacité à mobilier les éléments de son contexte problématique pour affronter les incertitudes qui y surviennent.

Et c’est justement cette lacune que nous avons détectée qui nous rend si insolent vis-à-vis des réseaux de savoir haïtien. Alors qu’ils continuent de rejeter le système en accusant les politiques d’être les responsables de sa faillite et de son errance, ils ne sont pas moins les bras culturels et techniques de ce système. Car en travaillant avec les agences internationales ou avec les ONG qui apportent leur assistance au renforcement de l’État, sans recontextualiser ces projets pour plus d’exigence de qualité, ils ne font que poursuivre cette œuvre de défaillance. Et s’ils n’en sont pas conscience, c’est parce qu’ils sont incompétents. Car l’UE, l’USAID et l’ONU ne peuvent pas cautionner le gangstérisme comme système politique en Haïti et travailler à financer des projets de développement, culturels, académiques et technologiques qui ne soient pas des supports de ce gangstérisme.  Si les projets de ces agences ne sont pas des supports directs du gangstérisme, ils ne sont que des bricolages insignifiants qui n’auront aucun effet contre le gangstérisme. Ce qui ajoute une dimension d’imposture et d’escroquerie à l’indigence.  

Moi aussi comme professionnel, j’ai travaillé pour certaines de ces agences, mais j’ai toujours priorisé une forte exigence de qualité et d’intégrité dans mes activités, ce qui d’ailleurs m’a toujours mis en conflit avec les managers de ces projets qui me reprochent toujours de leur faire perdre de temps avec des normes de qualité dans un pays qui n’en a pas besoin. Et c’est là la grande erreur de nombreux universitaires et socioprofessionnels en Haïti, ils croient que parce que le contexte haïtien est précaire et incertain, il faut réduire les exigences de qualité pour plus de simplicité. Or ce sont les contextes incertains précaires qui exigent davantage de qualité. Là ou un diplôme d’une prestigieuse université suffit pour soutenir un recrutement, dans un contexte de corruption systémique comme Haïti, il faut savoir combiner d’autres exigences pour construire un repère de qualité comme outil de gestion de risque.

Et là encore, c’est la complexité qui nous guide, car elle nous enseigne que dans un univers chaotique, ce n’est pas avec l’approche cartésienne qu’on peut appréhender le réel, mais avec une approche de logique floue pour intégrer les paradoxes, les contradictions, les ambiguïtés dans les paramètres de la prise de décision. Je crois que je vous ai assez dit pour aiguiser votre curiosité pour cette axiomatique de l’indigence. Mais Je ne saurais terminer cet article sans deux commentaires sur les nouveaux faits de l’actualité en lien avec l’assassinat de Jovenel Moïse.

Exemple de cas de l’indigence : le vrai, le faux et l’incertain

Le premier est pour signaler ce qui résonne comme un éloge de l’indigence. Quelle tristesse de voir homme qui, dans le rôle de premier ministre a.i. d’un gouvernement révoqué, signe un communiqué nommant officiellement la liste du nouveau gouvernement et accepte de se rétrograder au poste de ministre. Il n’y a pas longtemps pourtant, Haïti offrait des exemples d’homme qui agissaient avec plus de dignité. En effet, entre 1992 et 1993, René Théodore avait été choisi comme premier ministre pressenti du gouvernement en exil pour former un gouvernement, mais il n’avait pas bénéficié des faveurs du parlement et des autorités militaires en place. C’est Monsieur Robert Malval qui avait été retenu de préférence comme premier ministre, et celui-ci, en bonne courtoisie, a voulu intégrer Monsieur René Théodore dans son cabinet comme ministre pour bénéficier de ses compétences, mais monsieur René Théodore a décliné l’offre de ce portefeuille ministériel en estimant que quand on a été pressenti pour être Premier Ministre on ne peut pas se rabaisser sur un poste inférieur dans l’administration publique. Or depuis quelque temps, on a vu des anciens sénateurs devenir messagers de ministres qui étaient avant des messagers, des anciens ministres devenir courtiers de Directeurs Généraux qui étaient avant des agents sécurité. Il y a un réel effondrement humain en Haïti, et c’est lui que nous essayons de cartographier avec la théorie de l’indigence.

Le second est un paradoxe qui vient amplifier les études de cas de l’indigence. C’est l’annonce de Martine Moïse, la veuve de Jovenel Moïse assassiné, qui aurait refusé que des funérailles officielles aient lieu pour son mari. Elle décide de prendre en charge personnellement toutes les dépenses des funérailles de son défunt mari. Et je vois certains esprits prendre cette décision comme un fait qui infirmerait la théorie du pacte de la veuve noire. Pourtant, c’est tout le contraire. Car en agissant ainsi, elle se conforme au narratif de la légende de grandeur qui se construit pour elle sur mesure pour le prochain rôle en gestation. Un rôle qui semble lui revenir de droit comme nouveau bras droit du cartel Core Croupe- PHTK. Regardez l’image qui diffuse un exemple de cas de cette logique floue où le vrai, le faux et l’incertain se bousculent aux frontières de la complexité pour brouiller les pistes d’intelligibilité de la logique cartésienne.

Comme je le disais au début, si les milieux universitaires occidentaux n’étaient fortement pas racisés, ils auraient compris que l’univers du shithole haïtien est peuplé de paradoxes qui sont des exemples de cas de la théorie du chaos appliquée en sciences humaines. Et l’axiomatique de l’indigence est une démarche méthodologique complexe pour rendre compte de l’errance structurelle par la défaillance humaine.

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