L’esclavage en héritage légitime de la barbarie humaine

Un blues lancinant rythme à fleur de peau la mémoire de ma douleur devant les faits relatifs aux migrants haïtiens au Texas. Mais l'indigence de ces évènements ne saurait occulter le chant de la PoÉthique. Il doit, au contraire, se répandre comme une semence résistante dont la germination fera éclore un leadership humaniste capable de guider Haïti vers une terre effective de dignité et de liberté.

La mémoire sénile de l'esclavage © Montage Erno Renoncourt  / Photos Omar Ornelas, El Paso Times La mémoire sénile de l'esclavage © Montage Erno Renoncourt / Photos Omar Ornelas, El Paso Times
Comme une épreuve du temps venant sonder la solidité de la foi en l’humain qui émane du shithole, les évènements migratoires, mettant aux prises des réfugiés haïtiens avec les gardes frontaliers américains, se sont précipités près de la frontière entre le Texas et le Mexique. Telle une rumeur d’invasion migratoire des mégapoles de l’Empire par les barbares du shithole haïtien, les médias du monde entier ont montré des scènes angoissantes et terrifiantes :  des milliers d’Haïtiens, fuyant l’enfer d’un pays improbable, sont rassemblés sous un pont, tandis que d’autres traversent un fleuve a la recherche d’une terre d’accueil plus clémente. Comme d’autres évènements avant eux, ces faits migratoires projettent Haïti dans un nu intégral et affreux. Un nu absolu que seule une anthropologie de l’indignité, innovante, courageuse, authentique et vraie, peut décrire objectivement.

Le prisme stratégique du récit

C’est là un congruent, mais non moins paradoxal, retour de choses qui permet à l’axiomatique de l’indigence de résonner avec plus d’éloquence et d’insoumission dans ce contexte putride et inhumain. Et dire que hier encore, certains croyaient que le récit sur l’indigence n’était qu’une banale provocation ou même une certaine aigreur cherchant sa place dans la lumière du fumier, sous la cendre brulante de l’enfumage., au rayon du copinage des espaces d’entre soi. Heureux contexte qui donne à ce récit sa pertinence narrative, comme pour confirmer le mot d’espoir laissé par Karen Blixen dans La ferme africaine et que nous interprétons ainsi : dans les déboires les plus sombres de la vie, il y a toujours un possible humain à extraire, si on sait en faire une histoire authentique d’apprentissage et d’engagement. Et ce n’est pas qu’un simple optimisme bon enfant, puisque le discours (le langage, la communication) est reconnu comme un rayon du faisceau scintillant qui doit traverser le prisme stratégique du management décisionnel pour construire de la valeur. Et dire qu’aujourd’hui encore, certains ne comprennent toujours pas, malgré tout, l’impérieux besoin de faire de cette démarche narrative d’authenticité et d’engagement le tremplin pour aller vers ce possible humain dans le chaos, la base de l’infrastructure éthique qui devra permettre d’ensemencer cette écologie de l’apprentissage et la transmission.  Heureuse démarche de provocation qui permet de révéler les traits subtils et invisibles d’un contexte troublant.

La barbarie en héritage

Contexte de barbarie qui vient rappeler la perspicacité de Simone Weil dont la lecture s’impose plus que jamais aujourd’hui, car elle semblait avoir été l’une des rares de son époque à avoir compris que la barbarie n’est pas une exception de l’histoire humaine mise, hasardeusement, en musique par les Hitler, les Staline, et leurs héritiers de tous bords, comme les Pol Pot, les Pinochet et les Duvalier. Lucide et incarnant l’engagement humain véritable, elle voyait dans la barbarie un « caractère permanent et universel de la nature humaine qui se développe plus ou moins selon que les circonstances lui donnent plus ou moins de jeu[i] ».

Et manifestement le jeu est là : désarmant, impactant et contrastant d’indigence dans la main des puissants. D’un côté, les progrès technologiques et économiques célébrés par l’humanité blanche, cultivée et prospère s’en allant vers un transhumanisme par l’Homme Augmenté (Human Enchancement by IA). Comme vous voyez, le dieu technologique est de leur côté. Car de l’autre, c’est le joyeux bordel du diable : misère, famine, instabilité, révocation, privation et violation des droits, pourtant prétendus inaliénables, d’une autre part de l’humanité. Pauvre, noire et non rentable, pour les mythes jupitériens, elle est jetée à l’expérimentation d’une expertise humanitaire obsolète et totalitaire. Contexte infamant qui laisse croire qu’il n’y a plus rien à espérer pour les pauvres au Sud de la vie.

Sinon quel délit peut justifier qu’un État, prétendument dirigé par des démocrates qui voyaient en Donald Trump le chef des racistes et des suprémacistes, traite si inhumainement des hommes, des femmes et des enfants, dont le seul rêve est de trouver une terre d’accueil pour fuir un lieu d’enfer ? Un lieu jadis paradisiaque, transformé, au hasard des métissages, en une géographie de la douleur et une histoire de déshumanisation par les prédateurs occidentaux qui s’y sont succédé pour piller ses ressources. Un lieu qui subit l’indigence la plus extrême depuis la terreur des conquistadores espagnols jusqu’à la gangstérisation béatifiée diplomates néo-esclavagistes du Core Group et de l’ONU.  Mais où est le crime ?  Dans l’acte migratoire qui dit le désir éminemment humain de vouloir vivre mieux ? Pas sûr, puisque dans le même temps, l’Amérique accueille à bras ouverts et en nombre supérieur, d’autres peuples à la peau claire, et même ceux qu’elle considérait, hier encore, comme ses ennemis jurés.

L’éternel crime d’être noir de peau

Alors qu’est ce qui peut valoir ce traitement infamant donné par l’Amérique, championne de la démocratie, aux réfugiés haïtiens ?  N’en déplaisent à ceux qui ne croient pas au racisme anti-noir, je le dis haut et fort : rien d’autre ne justifie ce traitement donné aux Haïtiens sinon que l’éternel crime d’être noir de peau ! Rien d’autre que ce délit indicible de ne pas être de la lignée des peuples élus forgeurs de mythe ! Oui, le crime qui vaut au peuple haïtien son éternelle déchéance est celui d’être un peuple errant sans leadership pour le guider dans la traversée des mers d’incertitudes qui le séparent d’une terre de liberté et de dignité.

Ah j’entends les murmures de ces doctes haïtiens qui ont réussi dans l’accointance des blancs, j’entends gronder là-haut la colère de ces dignitaires, de ces immortels, de ces papes qui réfutent la thèse du racisme. Mais, nous gens du shithole, nous savons que ceux qui ont appris à sucer du blanc sans se fatiguer pour leur dignité n’ont pas de verticalité pour voir, avec lucidité et objectivité. Et encore moins ce que ceux qui boivent du Noir se tiennent debout, dans les matins de déboires et de désespoir voient de loin avec l’intelligence de leur engagement à l’abri des souillures. En conséquence, ils ne peuvent pas s’ériger en donneurs de leçon de l’histoire. D’ailleurs, leur strip-tease à plat ventre devant le blanc pour sécuriser leur succès précaire, a infléchi leur mémoire et les empêche de se souvenir que Nat King Cole chantait derrière un rideau, invisibilisant sa couleur de peau, tandis qu’un blanc sur le devant de la scène singeait sa voix qui résonnait de pureté.

Ah, c’était il y a longtemps, me dites-vous, comme si quelque chose avait réellement changé pour les noirs. Comme s’il n’y avait pas qu’une mise en scène inversée où le blanc a compris qu’il n’était pas confortable dans ce rôle du singe chantant. Alors, il a mis sur le devant de la scène des nègres de service, dans le rôle de vrais singes, à qui il dicte le récit de l’histoire qu’i veut entendre. Ainsi se fabriquent certains des succès littéraires, académiques et économiques qui privent certains noirs de leur capacité et de leur autonomie de jugement. Mais alors me disent les plus futés, après ce constat, comment continuer de croire au lyrisme de la fraternité humaine d’Armstrong ? au chant de l’Oiseau qui berce la vie d’espérance ? et aux arbres musiciens de Stephen Alexis qui se réinventent dans la lumière des saisons ?

Noir est le blues qui rythme ma dignité à fleur de peau

C’est justement ce que je disais au début, ce qui s’est passé aux USA cette semaine est évidemment un défi lancé à la foi humaniste. C’est comme un Nougaro, en version indigente, dont les notes de jazz ont été détournées et trafiquées à dessein, pour narguer l’optimisme enchanteur d’Armstrong. Voir des gardes frontaliers américains chassés au lasso des Haïtiens dans les eaux du fleuve Rio Grande, c’est Nougaro en version Trump-l ’œil mettant en musique les déboires de cette éternelle histoire qui s’écrit, sans trêve ni repos, par des Blancs piétinant les Noirs sur le rythme de chasse de leurs chevaux au galop. Et c’est là un vrai défi posé à l’engagement humaniste. En effet, à peine qu’il ait évoqué l'hymne à la beauté du vivant comme un contre haut dont le tempo doit être maintenu et amplifié pour donner espoir, le hiatus des tohubohus de l’histoire vient, en contre bas, perturber la mélodie par de notes cacophoniques d’une indigence assourdissante.

Mais, quelle tache sombre sur la peau lisse de la démocratie blanche qui se veut encore universelle jusqu’au bout des os ! Tache sombre, qui a le mérite de nous rappeler que l'humain, comme part du vivant, ne peut être beau sans la plénitude de sa dignité et de ses droits. Et qu’il faut regarder avec attention partout où les droits sont bafoués, il y a une possible indigence en cours. Aussi, cette scène honteuse pour l’humanité entière ne fait que nous donner conscience qu’il est là le temps de la grande indigence pour tous. C’est un tempo glaçant qui rejoue le tam-tam angoissant de l’esclavage. Ce qui confirme que le jeu est plus ou moins favorable pour que l’esclavage revienne en sourdine comme héritage légitime de la barbarie.

S’il est vrai que l’image de cette chasse aux nègres dans le Rio Grande, aux frontières du Texas, est flippante ; elle ne fait que ramener au bon souvenir de ceux dont la mémoire est effondrée par leur succès que les branches de presque tous les arbres des États-Unis gardent la trace des cordes au bout desquelles les nègres étaient pendus comme d'étranges fruits du haut des peupliers d’où venaient festoyer des corbeaux dans l’odeur des doux des magnolias. Là encore, c’est le thème d'une chanson de Marilyn Monroe achevant de prouver que le blues qui rythme à fleur de peau la dignité des noirs n’est pas pour autant un monopole des noirs. Il y a comme une mémoire du temps qui imprime la douleur sous la peau de tout un chacun, blanc ou noir, par le blues interposé., Tantôt Monroe, tantôt Nougaro et plus proche encore, c’est la voix de Patricia Kaas qui ressuscite la mémoire de Bessie Smith.

Seule l’indigence peut faire oublier que malgré la laideur, il reste encore des raisons de croire dans le genre humain. Et c’est cette foi inébranlable qui donne envie certains matins de devenir assassin de l'indigence pour extirper la puanteur de la mémoire de cette sous-humanité insignifiante, inconsciente et insouciante qui écorche et ternit la beauté du vivant.  Nous devons garder en mémoire qu’aussitôt que les circonstances historiques, économiques le permettent l’esclavage sera rétabli partout où vivent des peuples en déshérence de leur dignité et de leur liberté.

Non, ce ne sont pas les blancs qu'il faut seulement rendre responsables des malheurs d'Haïti, c'est surtout Haïti qui s'abandonne elle-même. Notamment, par l'incapacité de ses élites culturelles et académiques à se constituer en avant-garde organisée, intelligente, éthique et conscientisée pour guider, dans la nuit obscure, vers un possible humain le passage d'un peuple dont la conscience est effondrée. C’est justement ce que propose d’expliquer l’axiomatique de l’indigence en mobilisant le discours comme prisme stratégique pour chercher la brèche vers un possible humain dans le chaos.

Les évènements à la frontière du Mexique et du Texas me parlent comme à tout Haïtien, ils résonnent dans ma conscience d’une note vibrante qui continue d’égrener le tempo de l’indigence. Oui, Un blues lancinant rythme à fleur de peau la mémoire de ma douleur, mais l'indigence de ces évènements ne saurait occulter le chant de la PoÉthique. Il doit, au contraire, se répandre comme une semence résistante dont la germination fera éclore à maturité un leadership humaniste capable de guider Haïti vers une terre effective de dignité et de liberté.

 

[i] https://txt.abrupt.cc/antilivre/microantilivre_abrupt_weil_simone_reflexions_sur_la_barbarie.pdf

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.