Le contexte, toujours le contexte, rien que le contexte !

Malgré des missions d'expertise déployées sur des années, à coup de milliards de dollars, au renforcement des institutions haïtiennes, aucune performance notable et aucune valeur ajoutée ne sont au rendez-vous. Cette errance est due à l'obsolescence de l'expertise mobilisée, indifférente au contexte d’un écosystème perturbé par des quantificateurs d'indigence porteurs de causalités circulaires..

J’ai été notifié par un contact de la sortie, le jeudi 22 avril 2021 dernier, d’un nouvel ouvrage de Jean-Pierre Olivier de Sardan dont le titre, La revanche des Contextes, rappelle ma pédanterie méthodologique de CAS par laquelle je cherche systématiquement à Contextualiser les Activités Sociales dans un écosystème selon les intentions des acteurs. Ô bonheur d’avoir des passeurs tout à coté qui veillent à la floraison des grains ensemencés !

Mais, que d’insultes cela cette approche de CAS m’a valu ! On m’a fait des leçons de marxisme et de structuralisme. On m'a prêté des aigreurs, on m'a reconnu des états d'idiotie. Mes donneurs de leçons n’ont même pas pris le temps de comprendre le sens de la démarche de CAS. Ils n'ont rien cherché à savoir, confortés par la certitude de leurs diplômes et de leurs accointances. Ils n'ont pas cherché la pertinence qui eut pu leur montrer que la démarche de CAS participe à la fois d'une dynamique structurante qui prend en compte la complexité, la globalité, les flux informationnels et les finalités des acteurs dans un écosystème.Que chacun de ces éléments entaient des sous-systèmes dont la plus petite défaillance pouvait impacter le système global. D’où le concept de causalités circulaires.  C'est fort de ce contexte de complexité que la pensée Systémique pose le postulat que l’individu est un système à lui tout seul par sa complexité et que ses motivations, ses actions, ses intentions, ses défaillances peuvent impacter grandement les collectivités, les sociétés et les institutions. Dès lors, les individus deviennent des nœuds majeurs dans le graphe d’évolution des sociétés. Chercher les failles de ces nœuds ne relève pas de la provocation gratuite, mais d'une démarche structurante. Évidemment, il faut une disponibilité vis-à-vis de l’intelligence pour comprendre cela.

Heureusement ce livre de Jean-Pierre Olivier de Sardan, par son titre et par son sous-titre évocateurs du rôle du contexte dans toute démarche de qualité, par sa description montrant la place centrale des individus dans les structures sociales, vient apporter un éclairage sur ce que je ne cesse de faire : provoquer l’indigent chez les individus pour faire ressortir leur authenticité dans une perspective de régénération. Vu que le livre n’existe qu’en format papier, il est encore indisponible pour le lecteur haïtien, mais le titre, le sous-titre et la description complète partagés sur le site de l’éditeur laissent imaginer le contenu et l’argumentaire. Contenu que  dont je peux aisément Concevoir par Approche Simulée : à la question, pourquoi les projets des ONG et des agences internationales échouent partout en Afrique et dans le tiers monde ? J’imagine, Jean-Pierre Olivier de Sardan, directeur de recherche émérite au CNRS, répondre sans complaisance : parce que les contextes (d’incompétence et de corruption) ne sont pas intégrés dans la gouvernance et la gestion des risques de ces projets. Une telle lacune entraine un détournement systémique des finalités théoriques de ces projets vers des objectifs individuels.

Haïti et le contexte d'indigence

J’ai passé environ 10 ans à sensibiliser les managers des projets de l’USAID, du PNUD, de la Banque Mondiale, de l’OIT et de l’UE, en Haïti sur ces risques et sur l’insignifiance des projets qu’ils mettent en œuvre. Ils ont préféré ne plus travailler avec moi en me trouvant trop peu flexible. Pourtant, selon l’éditeur quand on demande à Oliver de Sardan que faire de ce diagnostic lacunaire ? il répond : « Mettre les normes […] au centre de toute intervention et […] valoriser les ‘‘experts contextuels’’ aujourd’hui invisibles ».

C’est étrange, car au PNUD, un manager m’avait dit qu’Haïti n’a pas besoin de normes et que le Projet État de Droit qu’il dirigeait pouvait se passer de ces pédanteries : regardez le résultat ! C’est étrange, car les experts haïtiens avec lesquels j’ai travaillés, et qui m’ont toujours mis en échec sur ces projets,  n’ont jamais pris au sérieux ma démarche de contextualisation, ils ont trouvé que c’était trop original. Mais comme c’est un blanc du CNRS qui le dit à présent, sûrement, ils seront plus à l’aise pour le répéter. Et c’est là la première marque de l’incompétence des milieux académiques haïtiens : ils sont plus prompts à reprendre ce que dit le blanc plutôt que d’accorder un moment d’écoute à ce que dit de pertinent un Haïtien ou une Haïtienne et surtout s’il ou si elle n’évolue pas dans leur petit entre-soi. Un brillant ingénieur m’avait dit un jour que pour protéger son salaire si le blanc lui dit qu’il est mort, il arrêtera de respirer. Pensez-vous qu’avec de tels individus, on peut réussir l’apprentissage démocratique ? Et pour le malheur de ce pays ce sont ces gens qui sont légions.

Je me rappelle avoir essayé de convaincre un manager d’un de ces projets de prendre une direction innovante pour s’offrir un véritable outil de pilotage basé sur une cartographie des processus de ses activités dans une cohérence avec la mission de son institution et le profil de compétence de ses ressources humaines, il m’a simplement dit qu’il avait besoin d’un petit rapport trimestriel pour le bailleur que c’était trop complexe ce que je proposais et que cela allait prendre trop de temps. Il n’a même pas évalué la pertinence de ma proposition pour l’institution et pour le pays, il n’a pas pris le risque de défendre les contours de cette innovation devant ses superviseurs, il a juste regardé les attentes de celui qui le subventionne. Voilà pourquoi 27 ans de réforme judiciaire et de renforcement de l’État de droit n’ont apporté que gangstérisme dans toutes les institutions sous le management de brillants universitaires et de brillants juristes.

Quel bonheur pour moi (et mon passeur !) de voir ce titre annoncer les mêmes arguments que je lance depuis 10 ans contre la médiocrité de ces projets internationaux, tous gérés  par de « prestigieux universitaires » aux titres ronflants ! De 2006 à 2020, J’ai travaillé comme consultant indépendant, sur plus d’une dizaine de projets internationaux, tous ont été impactés soit par des risques d’incomplétude, des risques de besoins mal diagnostiqués, des risques d’incohérence des processus, des risques de mauvaises structuration des documents d’activités et quelque fois par des risques de corruption. En tentant de mettre à jour ces risques, auprès des managers nationaux et des évaluateurs internationaux, j’ai été pris pour « un individu inflexible et conflictuel », « un homme qui veut secouer le cocotier », « un provocateur ». Quand j’ai essayé d’alerter la société civile sur ces risques, on m’a assimilé à un aigri qui veut paraitre. Or le bon sens eut permis à ces gens de comprendre que, là où j’étais, j’avais accès à ce petit monde dans la blancheur de qui se construisent presque tous les succès en Haïti. En conséquence, le fait de m’en être distancié, par rigueur professionnelle et engagement éthique, est une preuve que l’éclat dans lequel je veux briller n’est autre que la régénération de la conscience collective haïtienne pour une assumation de la dignité nationale.

J’espère que les managers et les experts qui travaillent sur ces projets se feront un devoir d’acquérir ce livre pour prendre connaissance des lacunes contextuelles qui minent les projets sur lesquels ils travaillent. Ce livre permettra aussi aux STRUCTURALISTES de comprendre le rôle majeur des INDIVIDUS dans l’évolution d’une société et que davantage que les structures, les conséquences des comportements irresponsables des individus sont pour beaucoup dans les défaillances politiques, économiques et institutionnelles en un lieu. Car comme le dit Olivier de Sardan :

« Les politiques publiques standardisées, telles les politiques de développement omniprésentes en Afrique [et aussi ailleurs], méconnaissent les contextes dans lesquels elles sont mises en oeuvre. Dans cette confrontation, les acteurs locaux jouent un rôle majeur. Les multiples stratégies de contournement des directives et protocoles officiels suivent des « normes pratiques » implicites ignorées des experts internationaux, mais que l’observation du terrain peut mettre en évidence.

Pour analyser ces processus, un dialogue est noué entre d’une part des données de terrain particulièrement riches, et d’autre part une vaste littérature en sciences sociales revisitée afin de mieux rendre compte des réalités observées. Ce livre constitue une contribution majeure à l’analyse des effets inattendus des politiques publiques.

Jean-Pierre Olivier de Sardan a publié de nombreux ouvrages, dont deux qui sont des références internationales : Anthropologie et développement (Karthala, 1995), et La rigueur du qualitatif (Académia, 2008).

 

Couverture Livre La revanche des Contextes © Editions Karthala Couverture Livre La revanche des Contextes © Editions Karthala

Il est temps que les universitaires haïtiens s’ouvrent à la connaissance en acceptant le principe que celle-ci n’est possible que par la quête de la vérité qui n’est accessible que par l’échange, la contestation, la pensée critique, la remise en question pour embrasser et renouveler les imaginaires. Toutes les autres attitudes qui sont dominantes dans le milieu universitaire haïtien, comme le silence, l‘indifférence, le marronnage, le mépris, l’entre soi, les intimidations, les impostures et la peur de l’autre, ne sont que des Quantificateurs d’Indigence (QI) dont il faut se défaire.

Il est des titres qui vous donnent un sentiment de spiritualisation en vous confirmant dans le sentiment de l’indigence de la bien-pensance académique en certains lieux.  Quelle plus grande preuve d’indigence que d’entendre, Boniface Alexandre, qui a été président de la république, président de la cour de cassation et qui enseigne à l’Université,  confier qu’il a écrit la nouvelle constitution pour donner des emplois aux jeunes de 25 ans !  Par quelle médiocrité académique un juriste peut-il penser que c’est avec une constitution qu’on doit créer des débouchés d’emploi en augmentant le nombre de postes de députés. Franchement, allez savoir si un analphabète en possession de sa conscience et de sa dignité peut répéter pareille ineptie.

Je m’en voudrais de finir sans rappeler à tout un chacun que l’indifférence vis-à-vis d’un signal pertinent et l’incapacité de se remettre en question sont les deux preuves manifestes de l’incompétence d’un écosystème. Car dans un monde complexe, où la plus petite interaction est porteuse de sens, il suffit d’un petit rien pour provoquer un tsunami, et l’indifférence face à ce petit rien peut être pleine de conséquence.

Ainsi va l'indigence, toujours elle ébruitera vos échecs, murmurera vos efforts et taira vos succès.

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