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Billet de blog 5 juil. 2022

Le processus des boites noires et le paradoxe du rayonnement indigent

Formulée comme un éloge de la provocation, TIPÉD-amment argumentée et systémiquement modélisée, l’axiomatique de l'indigence irradie ses signaux faibles pour éclairer les contours de l'impuissance collective haïtienne. Une douce utopie en quête d’une brèche comme point de fuite pour s’orienter vers un possible régénéré comme ultime inespéré, dans ce total déshumanisé qu’est l’espace haïtien.

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Boite noire et rayonnement indigent © Erno Renoncourt

Le fondement de l’axiomatique de l‘indigence repose sur le postulat que le système décisionnel d’un pays, invariablement défaillant, est nécessairement déterminé ou séquencé par les intérêts sectaires des groupes dominants locaux qui, étant en instance de servitude vis-à-vis de certaines puissances étrangères, ne peuvent piloter les processus stratégiques de leur pays qu’en mode insignifiance ; c’est-à-dire, au mépris de toute intelligibilité, par résiliation de leur responsabilité, de leur intégrité, de leur dignité et parfois même de leur humanité. En retour, anoblis par les puissances tutrices, desquelles ils dépendent ou envers lesquelles ils ont voué allégeance, ces insignifiants, regroupés, en secteurs non étatiques, dans les différents espaces d’entre soi d’une société, culturellement vile et humainement servile, font régner à tous les niveaux des institutions publiques et des organisations privées de leur pays une auto-aliénation qui, par la corruption des médias et l’impuissance collective induite, est célébrée comme une heureuse résilience.

Défaillance par processus opaques et pilotes de l‘errance

Sur fond de cet impensé, un certain évangile magnifiant l’art de la survie se répand dans ces écosystèmes comme une célébration de l’agonie, et promeut un idéal d’abandon des territoires de la résistance, une culture de désengagement de citoyenneté et une utopie de la fuite vers d’autres ailleurs comme unique voie de réussite.

Telle est la topologie de ces univers invariablement défaillants que nous appelons les espaces shitholiens dans lesquels, entre postures de dépendance et d’insignifiance, la survie s’organise en spasmes intermittents de rêves blancs d’ailleurs et de cauchemars noirs d’ici. Rêves boostés par des processus opaques, lesquels sont pilotés par des acteurs qui se performent de manière irresponsable et inconsciente comme dans une comédie de ratés à succès. Dans le spleen de leur succès minimal insignifiant (SMIC), ces groupes précaires ont désappris à penser avec intelligence. En amont, ils reprennent les injonctions de leurs tuteurs étrangers et assument qu’Haïti échappe à toute rationalité. Ce qui leur permet de mieux s’engouffrer, en aval, dans un déni de complexité qui conforte leur incompétence, leur insignifiance ou leur inconscience. Là, dans une sorte de dissonance cognitive, par facilité et adaptation au simplifié, ils en viennent à systématiser l’improvisation, le rafistolage et le bricolage comme modèle de management pour répondre à la permanence du cycle de l’état d’urgence instauré comme minimum vivable et seuil de stabilité pour un écosystème-poubelle en total et continuel effondrement.

Le syndrome du scarabée comme modèle de management

La performance de ce modèle repose sur une application du syndrome du scarabée. En effet, à tout management économique indigent, il faut des ressources techniques inhumaines insignifiantes, inconsciences et / ou incompétentes. Car les processus stratégiques des institutions et des organisations des pays, dits défaillants, doivent fonctionner comme des boites noires, dans une totale opacité. À l’entrée de chaque processus, il y a un producteur de précarités. Celui-ci a besoin d’un gestionnaire irresponsable et servile pour normaliser et systématiser les médiocrités qui sont produites pour des bénéficiaires déshumanisés, désengagés et rendus impuissants. Ceux-ci, aliénés par l’évangile résilient de la survie, ne cherchent, en majorité, qu’à se projeter dans les rêves blancs en imitant les postures des évaluateurs académiques et culturels anoblis par les représentants des puissances étrangères.

Tout un chacun, préoccupé par ses petites opportunités d’affaires, reste rivé sur sa zone de confort, et plus personne ne se soucie du risque que l’enchaînement de ces médiocrités, générées par rétroaction pour se protéger des précarités, puisse verrouiller la vie sur un invariant cauchemar noir : médiocrités culturelles, précarités matérielles, instabilité institutionnelle, opacité processuelle, indignité humaine. Voilà le sombre tableau de l’errance anthropologique haïtienne.

Certains de mes contacts, amis, parents me disent qu’en révélant ces vérités, je compromets mes chances de trouver des opportunités d’affaires dans un pays précaire. Mais, c’est justement pourquoi je me mets à découvert pour assumer ma parole : je ne suis pas un professionnel précaire. La peur de perdre un contrat ou une opportunité d’affaire ne me contraindra jamais à laisser éroder ma dignité et ma liberté. Du reste, je sais que le profil précaire des mécréants qui dirige les institutions du pays et contrôle les ressources nationales les conduira à travailler avec mille médiocres plutôt que de collaborer avec l’intelligence éthique. Affreuse réalité que feu le professeur Lesly François Manigat avait compris, puisqu’il avait dit avant sa mort qu’il avait compris sur le tard combien le lettré haïtien, précaire humainement, pouvait être haineux envers la vraie intelligence. Mille fois sur mille, un diplômé haïtien, en situation de responsabilité, préfèrera travailler avec des médiocres corrompus plutôt qu’avec une seule compétence éthique. De 2006 à 2022, je l’ai expérimenté dans plus de 20 projets dirigés tous, par des gens qui sont vent debout contre le système, soit dans les universités, les droits humains, la société civile, les associations socioprofessionnelles et les médias. Tous ces exemples de cas sont illustrés dans le récit de l’indigence pour prouver combien l’imposture est une variable déterminante dans l’espace shitholien.

Des boites noires au rayonnement indigent

C’est justement là que se situe le bug de l’errance anthropologique haïtienne, la nature immonde de ceux qui sont devenus influents, par leur dépendance et leurs accointances avec les puissances étrangères, a transformé la société en un fumier vil, servile où le savoir se plait à être futile par son désir d’être utile au statu quo. Nous assumons, avec l’axiomatique de l’indigence, que le drame du collectif haïtien se structure par les processus opaques de ses institutions/organisations. Celles-ci ne sont plus pilotées comme des interfaces systémiquement et contextuellement dimensionnées pour agir sur les incertitudes de l’écosystème, mais comme des portes dérobées vers des réussites faciles, paradoxales et précaires. Ainsi, par la dépendance, la résilience s’est installée en verrou de l’impuissance pour mieux conduire à l’insignifiance nourrissant la résiliation des devoirs comme verrou de Défaillance.

Dépendance, Résilience, Impuissance, Résiliance, Insignifiance, Défaillance. Une conjonction de médiocrités qui, en s’appuyant l’une sur l’autre, s’est structurée en une force puissante, indigente et invariante. L’axiomatique de l‘indigence objective si bien le réel défaillant haïtien que ses axiomes, ses variables s’imbriquent dans une parfaite reliance autosimilaire comme les motifs d’une fractale qui se répètent pour donner la même image, telle une copie d’une image miniaturisée inscrite dans une reproduction de l’image qui s’agrandit par une transformation géométrique laissant invariante la forme initiale. Chaque axiome porte la perspective du suivant et ajoute un corollaire qui amplifie l’idée originelle sans changer la perspective globale. Preuve s’il en fallait de la pertinence et de la cohérence de cette problématique. En effet, puisque la nature est écrite en langage mathématique, toutes les problématiques anthropologiques et sociologiques intelligentes doivent pouvoir s'énoncer dans une grande cohérence mathématique tout en offrant des perspectives conceptuelles d’une géométrie de leur vraisemblance.

S’il faut de manière provocante résumer l’errance anthropologique haïtienne, on peut la formuler ainsi : le premier énergumène ou le premier insignifiant haïtien, qui se propose à la servitude du blanc, trouvera l’appui indéfectible de puissants relais académiques, médiatiques, intellectuels et culturels de la société haïtienne pour s’imposer comme leadership et s’instaurer comme vecteur de nuisance pour le collectif. N’est-ce pas ce qui s’était passé en 2004 et en 2006 ? N’est-ce pas ce qui s’est renouvelé en 2011 ? N’est-ce pas ce qui s’est perfectionné en 2017 ? N’est-ce pas ce qui continue depuis 2022 ?

Et c’est pourquoi il faut se méfier de ceux qui gonflent la voix, scandent et brandissent les étendards du changement dans les oppositions. Ils sont tous des éléments d’un même processus erratique, paradoxaux, dépourvus d’éthique. Il y a une obligation éthique qui doit accompagner tout engagement véritable. Cette obligation stipule que les engagements authentiques doivent être exemplaires et guidés par un souci de réciprocité, en ce sens qu’ils doivent servir d’exemple en toute situation similaire et les décisions que je soutiens contre mes ennemis doivent pouvoir s’appliquer à moi. Dès lors que l’on a admis que le blanc pouvait interrompre en 2004 le mandat constitutionnel d’un président (qu’on l’aime ou qu’on le déteste), on ne doit pas s’opposer à ce que le blanc décide dans quelles conditions les élections doivent avoir lieu dans le pays. Dès lors qu’on a admis que le blanc pouvait décider en 2006 qu’il n’y aurait pas de second tour et qu’il fallait donner le pouvoir à x au détriment de y, pourquoi se plaindre quand en 2011, 2017, 2022, pour ses intérêts géostratégiques, il systématise l’expérience.

On ne peut pas aimer l’indigence seulement quand elle nous est profitable. Si c’est le blanc qui donne et qui ôte, que le nom du blanc soit loué ! Ce sont ces impostures qui m’ont toujours tenu très loin de la militance politique en Haïti, et cette distanciation m’a permis de me concentrer sur les postures culturelles qui soutiennent ces impostures. Et c’est là que j’ai vu émerger un motif structurel qui fait le lien entre les courbures du corps social chancelant qui disent les flétrissures des âmes indigentes de ceux qui pilotent les processus institutionnels. Décréter la permanence de la lutte contre le système et soutenir que Saint Jean, l’économiste anti néolibéral en théorie, et Saint Benoit, le sympathique aliéné qui en situation de responsabilité signe des documents officiels sans les lire, peuvent en un mandat de 2 ans changer les structures d’un État plus inexistant que défaillant, est un aveu de grandes impostures. Aveu par lequel on sous-entend que toutes les oppositions ne sont que des caisses de résonance des mêmes injonctions qui méprisent le contexte de la problématique de la défaillance pour mieux laisser dans l’opacité les processus. Cela m’a toujours fait sourire d’entendre les militants parler du changement des structures sociales sans comprendre qu’une structure est modélisable et donc accessible par ses processus et modifiable par le niveau de conscience de ceux qui les pilotent. Voici comment nous avons dans nos ateliers TIPÉDANTS modélisé les structures pour les transformer non plus en nébuleuse invariante , mais en interfaces de décision et d'action, mobilisant les informations pour des processus. Hélas , les responsables organisationnels, les responsables des centres de formation n'y ont pas vu un créneau pour repenser et recontextualiser leurs processus organisationnels et leurs processus de formation. Ils continuent de réciter les crédos de la Gestion axée sur des résultats erronés.

L'innovation en double hélice: Apprendre et Transmettre © Erno Renoncourt

C’est du reste pourquoi Margaret Mead a suggéré aux acteurs du changement de « ne jamais douter du fait qu'un petit nombre de gens conscientisés et engagés peuvent changer le monde ». C’est en ayant conscience des enjeux d’un contexte donné, des contraintes d’une problématique et des perspectives de valeurs des finalités d’une mission que l’on peut dimensionner les processus des institutions pour qu’elles soient performantes. Et cela se pose en termes de processus décisionnels qui sous-tendent trois composantes : Décision = (Entité informationnelle, Entité humaine, Valeurs) ce qui peut nous ramener à un réseau de graphe bayésien. Ce n’est pas à coup de slogans qui maintiennent les institutions dans une nébuleuse inaccessible pour mieux déresponsabiliser les pilotes décisionnels que l’on peut construire l’innovation. C’est avec des données de qualité, des processus contextualisés et des hommes de valeur que l’on produit l’innovation. D’où cette formule qui paraphrase une citation attribuée à Henry Ford, sans ses données et ses ressources humaines, une organisation n’est que médiocrités structurées.

Il va de soi que des processus imbriqués, corrélés dans une synergie d’opacité, ont besoin de cécité, de surdité, de complicité et d’impunité pour que les irresponsabilités, générant les médiocrités, soient validées d’un bout à l’autre de la chaine décisionnelle. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien comprendre, ne rien sentir afin de se passer du devoir de ne pas s’indigner.  C’est justement ce qui donne au vrai et à l’éthique leur faiblesse par rapport au peu de gens disponibles pour les défendre.  Ah, vous percevez enfin le fondement de ce petit goût de souillure généralisé !

Ce gout de souillure n’est pas spontané, il a été expérimenté et repose sur le processus des boites noires, qui est l'une des composantes de l'errance du collectif haïtien. Selon le processus des boites noires : dans certains écosystèmes humains, considérés par les puissances néo esclavagistes et néo colonialistes comme des espaces shitholiens[1], derrière la déclinaison des objectifs de renforcement institutionnel et la recherche de performance des organisations, il y a des processus opaques qui sont structurés pour entretenir une permanente défaillance pour la majorité, en apportant des rentes pour une minorité. Ces processus se performent en silos par les rétroactions des ressources humaines qui, soit par incompétence, soit par insignifiance, soit par insouciance, soit par négligence, soit par indifférence, adoptent des postures de désengagement éthique pour s'aligner, par allégeance et appétence pour la réussite individuelle, sur la culture de médiocrité d'un certain management qui lui-même, pour ses succès sectaires et précaires, assume la complicité avec la corruption et la criminalité. On peut, dans toutes les institutions publiques, dans toutes les entreprises privées, toutes les organisations de la société civile, toutes les ONG et toutes les agences internationales évoluant en Haïti, un même modèle qui présente un ou plusieurs motifs de cette séquence de boites noires. Quel que soit l'arc emprunté pour passer d’un objectif à des activités, on débouche sur des résultats erronés, consolidés par des nœuds d'opacité, de cécité, de surdité, de complicité et d’indignité.

Le processus des boites noires © Erno Renoncourt

Voilà le premier processus qui donne à l’axiomatique de l’indigence sa dimension cohérente permettant de comprendre que la rationalité politique, qui caractérise certains processus stratégiques dans certains pays, ne réponde à aucun souci de performance pour ces pays, mais répond aux intérêts des décideurs qui n'ont aucun lien ou ont rompu tout lien avec ces pays. Faut-il encore expliquer pourquoi tous les acteurs qui jouent les passerelles pour maintenir le statu quo haïtien vivent dans les espaces culturels, académiques et politiques financés et entretenus par la communauté internationale ?

Dans le prolongement du processus des boîtes noires, des paradoxes anthropologiques fleurissent et disent l'agonie des collectifs impuissants livrés à une expertise technique humainement médiocre, malgré ses palmes académiques, et à une assistance éthiquement précaire et redoutablement totalitaire, malgré ses prétentions humanitaires. Ainsi prend forme par exemple le paradoxe du rayonnement indigent par l’enfumage académique qui se formule ainsi : Dans un espace shitholien, normé par les lois indigentes de la réussite précaire, que sont la dépendance et l'insignifiance, toute promotion dans la lumière s'accompagne d’un enfumage qui, en émoussant la dignité, contribue à stabiliser l'écosystème dans un déséquilibre invariant en le fracturant en strates d’indigence corrélées. Un corollaire se dégage de ce paradoxe, celui de angles médiatiques de contre feux, dans un shithole, les perspectives de promotion académiques et culturels sont toujours des angles médiatiques d'enfumage et de contre feux cherchant objectivement à occulter ce qui est intelligent en promouvant ce qui est insignifiant.  

La médiocrité politique qui déshumanise Haïti s’explique par une médiocrité humaine qui fissure la conscience en strates d’insignifiance, d’impuissance et d’insouciance. C’est la conjonction de ces deux médiocrités qui empêche à l‘intelligence éthique de germer pour faire émerger un possible humain. D’où l’axiome de l’invariance structurante :  Deux médiocrités s'appuyant l'une sur l'autre se structurent toujours en une force invariante. Ce qui rappelle une des règles algébriques du calcul des signes : moins par moins donne plus. Le processus des boites noires et le paradoxe de l’enfumage académique nous paraissent de ce point de vue structurants comme motifs anthropologiques pour expliquer sommairement l'invariante errance haïtienne. Conjonction médiocre entre des élites culturelles insignifiantes anoblies et redevables envers des puissances étrangères et des élites politiques indigentes dépendantes des mêmes puissances étrangères. Le résultat de cette conjonction est palpable : une errance qui déshumanise le collectif  par strates de médiocrités, de corruption et de criminalité:  Errance (Médiocrités, Corruption, Criminalité).

Processus errance collective par conjonction de médiocrités © Erno Renoncourt

Le blues de la résurgence

Faut-il encore que je prouve la pertinence de mon récit ? Combien faudra-il de temps alors pour que cette douce aigreur, complainte d’éloquence et d’insolence, soit disséminée dans les consciences pour devenir, dans la tradition des blues égrenés dans les champs de coton (Cotton ’s Blues), le chant de l’aigreur pour la résurgence ?  Haïti a besoin d’une nouvelle utopie : Un chant d’intelligence pour mobiliser le collectif, raffermir sa conscience par des vibrations éthiques, restaurer sa dignité et le motiver, pour qu'il apprenne à s’extirper de cette tenaille indigente, en se projetant, par de-là le chaos et les risques, vers un inespéré pour faire vivre un possible régénéré dans ce total déshumanisé.

J’entends la petite voix qui me dit tout bas : Jusqu’à ce que l’intelligence émerge et remette le processus d’apprentissage en marche ; jusqu’à ce que les médias aient d’autres journalistes, d’autres éditorialistes qui ne choisissent pas de médiatiser les récits favorables à leur zone d’intérêt selon la conjoncture, mais qui braquent les projecteurs sur tout ce qui honore l’intelligence. Car il est un fait que l’intelligence ne saurait s’accommoder de cette indigence crasseuse. En effet, parce que tout est défaillant aux mains du leadership national et que malgré une imposante assistance internationale, tout reste invariant, Haïti présente le contexte le plus intelligible pour l'émergence de l'innovation. Pour cause, en subissant la violence des forces précaires, le collectif haïtien est soumis à l'expérience de toutes les épreuves psycho-cognitives qui auraient dû offrir à ceux et celles qui ont le savoir des leviers d'action pour transformer l'écosystème en suivant l'exemple de la nature. Regardez la nature, elle offre l'écho d'un apprentissage :

  • Écrasez les raisins par une extrême pression, ils libèrent un nectar enivrant et exquis ;
  • Pressurez le graphite, et sa structure se réorganise pour laisser le diamant briller de mille feux étincelants ;
  • Broyez les olives, et des perles d’huile jaillissent d’une étonnante pureté cristalline ;
  • Mettez des graines sous la terre avec du fumier dans l’obscurité, elles ensemencent et deviennent, tour à tour, pousses, feuilles, racines, fleurs et fruits.

Si de simples éléments de la nature, dépouillés de conscience, peuvent aller au bout de leur chaos pour ressurgir dans une forme renouvelée, étincelante et prometteuse, pourquoi des gens ayant le savoir ne peuvent pas laisser l’éclat de leur intelligence refléter même une pâle lueur pour éclairer leur territoire, orienter leurs institutions, prendre en main leur destin ?

Puisque c’est de la rencontre entre des postures de dépendance et des postures d’insignifiance que naisse l’impuissance, nous croyons qu’il est temps que de ces flots indigents émerge une avant-garde contextuellement compétente, systémiquement conscientisée, humainement cultivée et intranquillement courageuse pour irradier l’intelligence collective. Il faut que le peuple se réveille de son hypnose indigente pour qu’il aille botter le cul de ces puissants corrompus et de ces insignifiants anoblis, qui peuplent les ONG, les agences internationales, les universités, le réseaux culturels, les institutions publiques et autres foyers de médiocrités dissimulés,  en leur disant : Nous avons assez vu vos diplômes obsolètes, vos titres ronflants et vos succès d'enfumage, montrez-nous à présent vos valeurs et vos compétences, faites jaillir une brèche d’intelligence comme un phare pour éclairer les incertitudes et nous permettre de naviguer à contrecourant loin des défaillances invariantes !

C’est cette douce aigreur nous amène à penser que dans certains écosystèmes, quand le savoir n’apporte pas son questionnement critique et son arsenal problématique pour orienter la décision vers des actions intelligentes, il devient obsolète et s’installe comme une fin en soi : c’est à dire futile pour être mieux utile au statu quo.

Mais il faut se garder de croire que tous ceux et toutes celles qui participent à la performance de ces processus ont conscience de leur rôle comme fumier de l’indigence. Le succès de ce modèle est qu’il a su découper ses activités en des processus isolés qui produisent en toute opacité des extrants appelés à devenir des intrants pour d’autres processus. Tous ces processus sont séparés par des boites noires qui empêchent aux acteurs de comprendre leur rôle. Ainsi, telle actrice, productrice culturelle et militante anti système peut refuser d’admettre que sa promotion médiatique sur la scène internationale, dans tel contexte donné, puisse n’avoir été qu’un élément de distraction pour invisibiliser la médiatisation des gangs pro systèmes. Tel universitaire doctoré peut ne pas comprendre que son titre académique promu, dans certains contextes infamants, puisse n’être qu’un adjuvant pour légitimer la médiocrité politique en poste.

Voilà pourquoi, il faut rendre disponible une intelligence systémique comme veille anticipative et intranquille pour amener chacun, dans ses activités professionnelles et personnelles à toujours inclure dans ses choix le contexte comme reliance indispensable entre ses actions et le système de valeurs de la structure qui le sollicite. Voilà pourquoi il faut rappeler aux détenteurs de savoir qu’il y a une « responsabilité et une exigence éthique que la science, la culture et les arts imposent aux véritables artistes, intellectuels et scientifiques » ( John F. Kennedy). Responsabilité qui pousse Edward Said (clin d’œil à Asselin Charles) à défendre l’idée que l’intellectuel doit utiliser le savoir, la connaissance et la culture pour provoquer, gêner, déranger et contrarier. Quitte à rester « dans une position d’outsider, le vrai intellectuel doit s’oublier pour ne faire primer aucun attachement, aucun intérêt particulier sur le devoir de vérité ».

Voilà qui nous conforte, en sachant que ces mots d’insolence contre l‘indigence ne seront repris ni par les médias dominants, ni par les intellos de service, ni les Éditollahs de la servitude, ni par les insignifiants anoblis qui dirigent nos institutions. Pourtant, bien qu’ils ne seront pas des succès pour livres en folie, ni pour les grands titres des émissions médiatiques, ni pour les colloques académiques, ni pour les thématiques de formation organisationnelle, ces mots d’insolence ne sont pas moins des mots d’intelligence. Et, c’est justement leur solitude qui fait leur victoire. Ils attendent le vent de la bienveillance qui souffle toujours silencieusement en précédant la venue des passeurs de dignité fera en sorte qu’ils seront murmurés, sanglotés, chuchotés par, qui les ébruiteront, les fredonneront intranquillement et frénétiquement, jusque qu’à ce qu’ils deviennent le chant des déshumanisés qui veulent trouver la brèche pour traverser l’enfumage et aller vers un possible régénéré comme ultime inespéré.

[1] Espaces précarisés, contraints à l’externe par la dépendance et à l’interne par l’insignifiance, et munis de lois indigentes qui assurent la réussite par soumission et déshumanisation.

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