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Billet de blog 4 sept. 2022

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Civilisation : effondrement des structures ou renouvellement des impostures ?

Et si on abordait la théorie de l'effondrement d'un point de vue systémique, pour ainsi dire humaniste et non civilisationnel, en englobant dans l'analyse les intérêts des peuples qui sont les victimes des succès qui ont fait l'abondance de cette civilisation qui risque de s'effondrer. Un point de vue minoritaire qui ne peut que provoquer les indigents, et qu'il faut pourtant assumer.

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La perspective de l'effondrement © Erno Renoncourt

Des voix autorisées, élues, compétentes, de plus en plus nombreuses, s’élèvent pour indexer, compiler et cartographier les signes annonciateurs d’un cataclysme civilisationnel. Les faits semblent s’accumuler et laissent penser que les structures de cette civilisation semblent atteindre ce stade de pourrissement qui conduit toujours à l’effondrement.

Et, depuis, certains guettent, surveillent et craignent les sursauts qui acteront de cet effondrement ; tandis que d’autres ou les mêmes attendent, espèrent et nourrissent le vœu qu’un changement soudain nous éloignera de ce risque. Mais personne n’ose aller plus loin pour savoir si l’angoisse, que suscite chez certains cet effondrement, n’est pas liée à une nostalgie des temps de l’abondance ? Temps durant lesquels cette même civilisation s’est forgée sa renommée, ses lustres, sa grandeur et sa gloire au détriment des peuples qui ont été spoliés, exploités, déshumanisés et exterminés. L’histoire n’a hélas pas conservé de traces que ces multiples et différentes barbaries avaient suscité une once de la charge de conscience qui est aujourd’hui sollicitée pour sauver cette civilisation. La Rome dont on pleure la décadence doit sa grandeur aux traitements inhumains et barbares qu’elle infligeait aux esclaves. Serait-ce une attitude trop provocatrice de faire remarquer qu’en pleurant cette grandeur déchue, on est aussi en train de célébrer la barbarie qui était infligée aux esclaves. Dites moi donc de quel lieu vous contemplez la falaise, je vous raconterai comment je me suis retrouvé en bas, 5 siècles avant vous.

Contextualiser pour problématiser

Cette mise en contexte me permet de situer « humainement » et non point « civilisationnellement », pour ainsi dire culturellement, la théorie de l’effondrement. Car on ne peut pas demander à ceux qui ont été exclus des joies de l’abondance de pleurer la fin de l’abondance et de se mortifier sur l’effondrement probable d’une civilisation qui ne leur a accordé aucun droit, aucune dignité et encore moins reconnu une part d’humanité. Une manière de dire que les structures fissurées et lézardées de cette civilisation que l’on dit menacée par l’effondrement ne sont que la charpente visible que supportent les piliers d’une barbarie séculaire que nous nommons aujourd’hui le capitalisme sauvage. Or ces piliers que l’on invisibilise par le vocable système sont connus de tous car ce sont les mêmes qui ont soutenu la civilisation occidentale: l’exploitation qui ouvre la voie à la mercantilisation et ramène tout au stade de marchandise, la prédation qui autorise la course aux armements qui permettent de dominer et de mener les guerres de conquête ou de protéger ses monopoles sur les richesses de la planète, l’endettement qui permet d’appauvrir en masse, mais aussi de soumettre, de contraindre en limitant le recours à la violence. En conséquence la civilisation moderne, menacée d’effondrement, est la charpente d’une barbarie qui n’a que trop duré. Il va de soi que cette civilisation doit sa grandeur à un mode de production économique intrinsèquement basé sur des logiques d’exploitation, de prédation et de déshumanisation. Il me semble paradoxal de dénoncer ce modèle économique barbare et inhumain tout en pleurant la fin probable de cette civilisation.

L’histoire tend à confirmer que les structures de cette barbarie se sont toujours renouvelées dans de nouvelles impostures en préservant ces piliers qui sont encastrés dans des fondations souterraines qui sont protégées par les succès, les richesses et les modes de vie qui ont servi à discriminer les uns en peuples cultivés et développés, et les autres en peuples incultes et sous-développés. C’est le rougeoiement des flammes de l’enfer qui colore et illumine les cieux du paradis. Il est manifeste que ce système d’exploitation des plus faibles et de prédation envers la nature a pu traverser les épreuves du temps et de l’histoire parce qu’il a toujours su s’adapter, non pour repenser ses fondations barbares, mais en les surplombant de nouvelles impostures qui ont toujours été acclamées et célébrées par toutes les sociétés jusqu’à leur usure et leur pourrissement. Et c’est toujours hélas quand la pestilence devient insupportable et gêne le confort des puissants en limitant leur appétit que ceux-ci s'alarment des risques outre mesure, et souvent en sollicitant l’assentiment de ceux qui sont leurs victimes

Parmi ceux qui s’époumonent des risques d’effondrement de la civilisation moderne, n’y en a -t-il pas qui célèbrent encore le génie de Christophe Colomb, premier des fossoyeurs des peuples du nouveau monde ? N’y en a-t-il pas qui continuent de vouer un culte charnel à la gloire de Napoléon Bonaparte, premier génocidaire des noirs ? Il faut se demander en quoi toute l’humanité peut se sentir concerner par la disparition probable de la civilisation occidentale qui accorde plus d’importance aux statues des génocidaires des peuples indigènes, noirs et autochtones, en les vénérant pour perpétuer leur mémoire de bâtisseurs ? Appartenons-nous vraiment à la même humanité ? Sommes-nous tous concernés par l’effondrement de la structure qui surplombe le total effondré dans lequel a toujours vécu une grande partie au sud de la vie ?

Provoquer pour mieux Problématiser

De notre point de vue minoritaire, nous pensons que si la perspective de l’effondrement est avérée, c’est le moment pour chacun de se lancer dans une profonde introspection en se demandant si sa propre façon de vivre n’a pas apporté les adjuvants qui ont permis au système d’exploitation et de prédation de se renouveler et de perdurer. Une manière de se responsabiliser non plus pour ses besoins personnels, familiaux et nationaux, mais pour ceux de toute la planète. C’est pour nous une manière provocante de demander si cet effondrement n’augure pas au vrai la chance d’une délivrance pour la nature qui pourra enfin libérée de son plus mortel virus : l’homme occidental.

Dans cette tribune en trois actes, nous adopterons une posture problématisante pour élucider deux points et situer le lieu duquel on observe l’effondrement. D’une part, nous tenterons de comprendre si les fissures dans une structure augurent toujours de l’effondrement de celle-ci ; et d’autre part, nous tenterons de savoir si les mêmes causes conduisent toujours aux mêmes effets. Pour traiter ce double questionnement, nous ferons appel à la modélisation systémique comme outil d’objectivation de la complexité pour approprier la théorie de l’effondrement d’un point de vue local et global. Car ce serait imprudent d’aborder l’effondrement seulement du point de vue de ceux qui regrettent l’abondance. Comme l’écrit Edgar Morin, une analyse qui est incapable d’intégrer le contexte local comme une part du contexte planétaire est une analyse mutilante et aveuglante. Chemin faisant, dans ce contexte rivé entre local et global, ce n’est pas le moment de pleurer l’effondrement de la civilisation occidentale, mais celui de célébrer sa fin. Juste pour dire que l’effondrement se contemple toujours d’un lieu élevé. Et ceux qui sont dans l’abime depuis toujours et qui n'ont jamais connu l'abondance ne peuvent pas avoir la même perspective. Pour reprendre encore la pensée de Morin : le seul antidote à la tentation barbare de faire perdurer cette civilisation est le recours à un humanisme [1] vibrant.

Mais là encore, il faut se demander si cet humanisme occidental célébré englobe toutes les humanités ? Car nous avons vu que malgré la blancheur éclatante de leur siècle de lumière, les professions de foi « droits de l’hommiste » des philosophes du XVIIIème siècle n’englobaient pas l’humanité des nègres que le code noir déshumanisait pour les succès des propriétaires d’esclaves au nombre desquels se trouvaient des philosophes militants des droits de l’homme.

Entre effondrement des structures et renouvellement des impostures

Mais avant d’aborder la théorie de l’effondrement d’un point de vue autre que celui des acteurs vivant dans les écosystèmes qui ont connu l’abondance, il nous plait de préciser ceci. Nous croyons modestement que la culture occidentale est une culture d’imposture et comme telle, il ne faut jamais reprendre ses injonctions sans les contextualiser, sans les problématiser. Tout dans cette culture participe d’une ambivalence qui laisse fleurir des paradoxes et nourrit des indigences, car son culte de l’abondance et de la jouissance ne peut se satisfaire que par la déshumanisation et la barbarie. Ainsi, au moment où la chorale occidentale s’apitoie sur l’effondrement civilisationnel, il faut se demander si au vrai, on n’assiste pas à une demande de renouvellement des impostures qui ont fait jusque-là les succès de la barbarie sur laquelle repose la civilisation occidentale.

En conséquence, les échos qui alarment sur les risques d’effondrement de la civilisation occidentale ne doivent pas nous faire oublier que le système de domination, qui est le vecteur-force de cette civilisation, qu’importe son nom historique contextuel (féodalisme, esclavagisme, colonialisme, capitalisme, néolibéralisme, humanisme augmenté), a toujours su se recycler, malgré les crises qu’elle sécrète, en sachant notamment se renouveler dans de nouvelles impostures que la majorité gobe toujours débilement jusqu’à leur pourriture. Hélas, la pestilence qui devait gêner l’humanité entière et la pousser à refuser la merde imposée à certains est toujours celle qui est commercialisée pour le succès des autres jusque-là épargnés. Aussi, il y a lieu de se demander si l’effondrement qui menace la civilisation occidentale, fer de lance du système capitalisme, peut réellement emporter les structures de celui-ci ? Ce qui nous autorise à postuler que cet effondrement imminent puisse être une simulation (artifice d’intelligence) pour entrainer l’humanité dans la spirale de l’indigence qu’elle déploie pour ses succès ?

Tout l’intérêt est de savoir si l’indigence qui se déploie est une voie vers l’extinction de l’espèce humaine ou un retour aux sources de la barbarie de l’esclavage sous bannière d’une humanité augmentée qui sous-tend logiquement une humanité amoindrie. Un esclavage virtualisé qui sera indétectable et que la majorité abrutie aimera volontiers. Ce qui nous permet de contextualiser la pensée d’Aldous Huxley [2] pour rappeler que les trois piliers de la prospérité occidentale ont toujours été et sont encore la déshumanisation (esclavage, exploitation), la prédation (guerre, domination), la paupérisation (dette, conditionnement). Le meilleur des mondes pour l’occident sera celui dans lequel ceux qui ont la haute main sur le troupeau conditionné n’auraient plus besoin de recourir à la violence pour contraindre, imposer et se faire obéir ; car celui-ci aura acquis l’amour de la servitude. Faire aimer la médiocrité, la barbarie, occulter l’intelligence pour faire perdurer le système, tel est l’objectif du néo-libéralisme qui a su donner le succès aux experts et chercheurs culturellement ajustés pour qu’ils jouent les étouffoirs communicants relayant en échos assourdissants les injonctions du système. Dans ce contexte, cette fin de cycle qui s’ébruite aux échos d’un effondrement annoncé peut n’être que le début d’un nouveau cycle d’impostures nous ramenant aux sources d’un esclavage numérique, virtualisé que des experts et des chercheurs éthiquement endettés, payés et auréolés de succès, viendront nous présenter comme l’ère d’un humanisme augmenté.

Dans le prolongement de la pensée d’Aldous Huxley, convoquons ces mots qui introduisent le livre visionnaire d’Eugene Zamiatine « Nous autres » pour contextualiser le récent discours du président français Emmanuel Macron qui reprochait aux Africains de ne pas suivre les Européens dans leur guerre contre la Russie. Dans cette arrogance de néo-esclavagiste blanc qui fait la leçon aux pauvres Nègres d’Afrique, on entend distinctement les mots qui débutent le livre de Zamiatine :  C’est aux Occidentaux qu’ « Il […] appartient de soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les êtres inconnus, habitants d’autres […] [lieux], qui se trouvent peut-être encore à l’état sauvage de la liberté. S’ils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur […] [parfait], notre devoir est de les forcer à être heureux. Mais avant toutes autres armes, nous emploierons celle du Verbe [3] ». Ce livre a été écrit en 1920 par un Russe qui anticipait déjà ce temps d’indigence dans lequel nous vivons aujourd’hui.

Notre propos dans le second acte sera de montrer que la perduration du capitalisme comme système repose sur sa capacité à abrutir une grande partie de l’humanité en la poussant à consommer les médiocrités que ses superstructures culturelles produisent pour ses succès. C’est là, il nous semble, une propriété émergente de ce système que l’on oublie d’objectiver en postulant l’effondrement.

[1] Edgar Morin, Le temps est venu de changer de civilisation, 2017, l’Aube.

[2] Adlous Huxley, Le meilleur des mondes, 1932.

[3] Eugène Zamiatine, Nous autres, 1920.

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