NOUVEAUX PROFS

GALERIE DE PORTRAITS (Extrait d'un récit sur un an d'expérience comme Médiateur de la Violence Scolaire)

 

Pour Daniel Pennac Je n'ai pas envie de ré-écrire l'Esquive, Entre les murs ou la Journée de la jupe.On commence à être saturé de ce malaise, et beaucoup de gens connaissent les causes. Beaucoup moins veulent agir, et la nature-même de la structure pyramidale les paralyse ou les décourage. Même s'il y a 80 ou 100 personnes dans un collège (c'est déjà rare, mais admettons) qui veulent vraiment travailler, qui ont le courage, la lucidité, l'endurance pour vraiment sortir les gamins de leur ornière, il suffit de deux ou trois crétins à la tête de la hiérachie pour tout bloquer. Et comme par hasard, un prof qui ne tient pas le coup devant les élèves, en général se retrouve Chef.Ou alors en HP, ou en congé de longue maladie (près de 40 %, m'a-t-on dit). Pour être Chef, il suffit de passer un concours de circonstances, c'est à dire de répéter en Pédagogol ce que les Grands chefs veulent entendre, puisqu'ils l'ont déjà dit. C'est le principe de Peter conjugué au Pyramidal. L'Education Nationale est la plus grosse entreprise publique du monde. Plus grosse que la CIA ou le KGB, pardon, le FSB. Ce n'est pas un mammouth à dégraisser. Il est paralysé par nature, comme un vieux chien dont les vertèbres se soudent. Il faut le piquer, et en faire naître d'autres, plus petits, plus agiles. Et surtout pas le cloner ! De plus, quand on supprime des postes, c'est toujours les bons qui partent. Ceux qui revendiquent, râlent, font grève, mais aussi proposent, travaillent, inventent. Ceux qui restent sont les lèche-culs, les approuve-hiérarchie, les oui-not'bon-maître, qui essayent de ramasser les miettes et les récompenses, ou la promotion. Ils sont prêts à n'importe quelle bassesse pour récupérer quelques heures supplémentaires, quitte à saboter le travail qu'un “contractuel' ou un personnel extérieur pourraît faire bien mieux, même moins payé, et ils ont toujours la priorité. Sauf si le budget est externe, comme pour les “Médiateurs de la Réussite Scolaire”... Un demi-Smic, et si vous leurs proposez autre chose, ils croient qu'on vole leur gâteau. Un prof titulaire est à peu près impossible à licencier, quoi qu'il fasse, à moins qu'il n'ait violé trois élèves devant cinq témoins. Et encore... Extérieurs. Sinon l'esprit de corps risque de jouer, et les “syndicats” aussi.Des exemples ? Il y a ce prof de maths, dans un autre Collège, qui est tellement débordé que sa classe est une véritable foire, on n'entend pas sa voix débiter la leçon au-delà du deuxième rang. Des gamines qui voudraient bien travailler demandent à être devant, quitte à laisser les cancres au fond, elles voudraient juste entendre le cours. Réponse de la direction : impossible, les places sont attribuées en début d'année, et immuables. Le prof est maître après Dieu dans sa salle de classe. Deux ans comme ça, et les gamines coulent définitivement en maths, elles ne rattraperont jamais le retard. Sauf, peut-être, si leurs parents peuvent leur payer des cours particuliers. La sélection se fait par les maths. Il y ce prof en fin de carrière qui revient des Antilles, il 'est fait attribuer le “Dispositif Alternatif”, c'est à dire que sur demande des parents, et après avis d'une “commission” (formée de lui-même, de l'assistante sociale et d'une surveillante) il a un petit groupe de décrocheurs scolaires, moins de dix, rétifs au cours normaux ou incapables de se concentrer une heure si on n'est pas dans leur dos. Il ne fiche strictement rien, les aide à peine aux devoirs, les gosses ont le casque à musique dans les oreilles, le portable allumé, font des mots croisés, des sudoku ou lisent et commentent l'horoscope. En revanche, lui a souvent les mains posées sur les filles un peu formées, et leur demande volontiers leur numéro de portable, au cas où. Il gagne près de 3000 € par mois. Pour 12 ou 15 h par semaine. Il a un ami au Rectorat, paraît-il. On ne peut rien faire. On le sait parce qu'on a essayé. Il y a cette Assistante Sociale qui a son secteur sur deux collèges, je crois. Comme beaucoup d'AS de terrain, elle a l'air fatiguée, peut-être pas très bien payée. Elle a la parano du “secret professionnel”. Si on veut lui dire un mot d'un élève en difficulté, il faut prendre rendez-vous avec elle (elle n'est pas là souvent, mais souvent en retard) et s'enfermer derrière deux portes, le temps qu'elle trouve le dossier. Elle a tellement peur qu'on entende un nom dans sa bouche qu'on ne peut pas lui parler. Pas le temps. On la zappe. On se passe d'elle, ou on va voir les AS du quartier. L'année dernière, elle a dû recevoir cinq ou six parents, je crois. J'en vois autant en une semaine. Mais moi je ne suis pas tenu au secret professionnel. J'essaie d'être discret, voilà tout. Sinon les élèves me le font remarquer, sans ambages. Elle aussi, malgré des demandes de changement motivés, est invirable du poste. C'est son “secteur”. Il y a ce prof qui a son bar derrière la salle de cours, dans l'atelier. Il est plutôt respecté des élèves, mais il leur donne un truc à faire et il les laisse, va dans la réserve, réglant ses affaires extérieures au téléphone, en buvant des coups. Des fois on le retrouve endormi, ronflant. Il a dépassé sa dose. Mais les élèves l'aiment bien. Moi aussi, au fond. Il y a les profs de sport, le Bras Armé des Choristes... Celui qui a écrit dans un rapport comment il a arraché de force un chewing-gum à une élève africaine qui traînait à le cracher, et le lui a collé dans les cheveux. Qu'elle a crépus. Il écrit dans le rapport qu'il “se réserve le droit de réïtérer la procédure”. Et il le dépose, tout fier, à la vie scolaire. Cette année, des petits sont venus se plaindre à moi : il a frappé à coups de pied, à plusieurs reprises, un gamin au sol qui ne se levait pas assez vite. Puis il a menacé les autres si ça sortait du gymnase. Les parents, les soeurs viennent me demander des explications. Je vais le voir, il me dit “il faut bien qu'ils gardent un souvenir de nous”. Je fais un rapport avec le nom des témoins, qui ne sont pas rassurés, je transmets à la patronne. Rapport enterré. On ne va pas se fâcher, les gamins ont sûrement mal vu. Celui qui pond rapport sur rapport, pour “reprendre le Collège en main”. Il accumule les heures sup', c'est sa spécialité. Il va être notre nouveau “référent” informatique, après un stage de formation en interne. Ca promet. Il y avait un type efficace, en CAE, qui réparait tout. On n'a pas renouvelé son contrat. Un jour à la cantine, il se lâche :-”J'en ai marre. Je m'en fous, à 40 ans, je serai Inspecteur.”-”Mais, si tu en as marre ... pourquoi pas un autre métier ? Pourquoi Inspecteur ?”-”Pour pouvoir faire chier les autres. Et puis, on démarre à 3700 €, plus les primes et les déplacements.” sic, verbatim. Une vraie vocation. Son amoureuse éconduite le regarde, admirative, la fourchette suspendue entre assiette et lèvres..Elle se tourne vers moi, et dit :-”Mais toi, tu as bourlingué, tu as l'air d'avoir fait pas mal d'expériences, plusieurs métiers... Pourquoi tu ne serais pas Conseiller d'Orientation ?”-”Tu veux une réponse polie, ou sincère ?”-”Ben, j'aime autant sincère...”-”Parce que je ne veux pas être mélangé à ces gens-là.”Elle n'en revient pas, cette fille. Et je dis ça à table ! Il y a ce cuisinier de la cantine, qui fait des grosses vannes racistes, dans un collège peuplé à 80 % d'immigrés. Il vote Front National et s'en vante. Un jour, un groupe de huit élèves, des agités notoires, mais pas bien méchants, viennent me voir, furieux, mais alors fous de rage. Ils sont musulmans, pratiquants. La cantine leur réserve toujours une alternative aux plats contenant du porc, et doit les leur signaler. Normal. Ce jour là, ce gros dégourdi Frontalement National n'a rien trouvé de mieux que de mettre des morceaux de saucisson noyés dans la mayonnaise d'une entrée. Sans leur dire, bien sûr. A la première bouchée, ils recrachent, horrifiés. Il vont protester. Le gars les envoie paître en disant qu'il en a rien a foutre, que c'est leur problème. Pure provocation de bas étage. A la limite de la faute professionnelle. Ils veulent tout casser. “Si ma mère apprend ça, elle me tue”. C'est leur plus grande peur. Je mettrai vingt bonnes minutes à les calmer. Je leur promets d'aller voir le cuistot et de faire un rapport. La médiation, c'est pour tout le monde. Il n'y croient pas. Ils vivent dans un monde d'injustice, d'arbitraire, toujours les mêmes, protégés, impunis. Je vais voir le type pour lui dire qu'il a commis, au minimum, une grosse bourde, et qu'il a le droit de s'excuser, quand il est en tort, même auprès des élèves, même arabes.Du plus loin qu'il me voit arriver, il baisse ses yeux fuyants, et file dans l'arrière-cuisine.C'est le chef cuistot qui arrangera le coup, après que j'aie remis mon rapport, et non sans râler, dans un premier temps. Comment voulez-vous que ces gamins aient confiance dans la moindre justice ou dans les règlements ? N'empêche, ils voient que je suis allé au charbon, et jusqu'au bout. Ca leur donne à penser. Ils me remercient. J'y gagnerai un nouveau surnom, mais je ne le connais pas encore. J'ai renoncé à monter un atelier Vidéo. Il y avait une dame parent d'élèves, ancienne journaliste, qui voulait faire un journal du collège, sur plusieurs supports. Ginny, enthousiaste, me l'avait présentée, en proposant qu'on attende le nouveau collège, prête à financer l'Atelier-Journal. On ne l'a jamais revue. Il faudrait que j'apporte du matériel perso, un logiciel de numérisation, on ne me filera pas un centime, à moins que Ginny ne prenne encore sur la caisse du Foyer Socio Educatif, qui est dans un équilibre précaire. La fois où j'en ai parlé, la seule réaction des gamins a été : “On va faire du Porno ?”. C'est la seule référence à l'image qu'ils ont. A(u) limage, avais-je écrit. On n'est pas rendus. On va en rester au foot, pour l'instant. Et aux perles pour les filles. Même le club théâtre bat de l'aile. Le prof qui l'animait tient trois jours et repart en congé maladie, pour des semaines. Déprime profonde. Pas de remplaçant, pour l'instant. La soi-disant “metteuse en scène” qu'il avait engagée pour l'aider vient une ou deux fois, puis renonce.

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