L'acclamation des fans, une drogue qui fait décoller de la réalité.

Essayez de vous retrouver devant un Zénith plein qui vous acclame debout, pour voir l'effet que ça fait. Une euphorisation addictive dont il faut se méfier. Récit d'une expérience imprévue et tentative d'explication de la bunkerisation de François Fillon.

Parmi les nombreux citoyens ou blogueurs qui s'interrogent quotidiennement sur l'obstination forcenée de François Fillon à maintenir sa candidature, de nombreuses hypothèses d'explication ont été avancées.
Au vu du récit qu'a fait Médiapart de son dernier meeting à Nîmes, j'en explore une autre, à cause d'une expérience imprévue mais pleine d'enseignements pour moi.

Nous sommes en été 2003, je prends une part active au mouvement des intermittents du spectacle, jusqu'à en être désigné comme un des porte-paroles, dans une coordination d'une grande ville de province. Parmi de multiples actions publiques pour sensibiliser à notre lutte, nous apprenons qu'un concert de Patrick Bruel va se tenir au Zénith local. Nous prenons contact avec sa production pour négocier une intervention en lever de rideau. Bruel n'est pas joignable, et la production nous oppose un refus cassant et catégorique.
Nous optons donc pour une autre stratégie : le matin du jour prévu pour le spectacle, nous nous présentons discrètement aux abord du Zénith, sévèrement barricadé et gardé, prétextant un casting de figurants pour un film que préparerait Patrick Bruel. Alors que les vigiles, pas informés, hésitent, les camions des techniciens se présentent à la grille pour le déchargement et le montage. Trois semi-remorques.
Nous profitons de l'ouverture pour nous engouffrer à trois cents environ sur le site, et nous précipitons sur la scène par l'entrée de la technique préalablement repérée. Et nous asseyons calmement sur la scène, empêchant de facto le montage.

Le régisseur songe à appeler la police pour nous faire évacuer, quoique très mal à l'aise, mais c'est ce que lui demande la production.
Un inspecteur des Renseignements Généraux, présent on ne sait pourquoi, l'en dissuade : "Vous ne verrez pas un policier en tenue, je peux vous l'affirmer. C'est un mouvement pacifique, démocratique et spontané. Désolé, mais il n'y aura pas d'évacuation par la force."

Nous tentons une nouvelle fois de négocier un temps de prise de parole au début du spectacle : nouveau refus de la direction, qui décide d'annuler, de rembourser et de reporter le concert.

Les camions repartent, nous évacuons sous les huées des fans de Patriiick.

Quand il apprend cela, Bruel fulmine contre sa production et exige un rendez-vous avec la coordination. Nous discutons au téléphone, il invite une délégation à le rencontrer lors du concert suivant. Nous nous mettons d'accord : il accepte de nous donner la parole en début de spectacle lors de la date de report.

Nous rédigeons un plan, et je suis désigné pour prendre la parole. Je vais voir Patrick Bruel dans sa loge, lui soumets le contenu de l'intervention, qu'il approuve, tout en me disant : "Tu sais, mon public n'est pas très politisé, tu risques de te faire huer après l'annulation, mais je te présenterai en voix off et je te laisse le micro, tu fais comme tu sens."

Le soir, devant un public encore un peu rancunier, je déroule mon discours, avec la complicité des techniciens de Bruel qui m'éclairent, me sonorisent et font un black-out avant de rallumer la salle. La sauce prend : au bout d'à peine dix minutes, le Zénith bourré se lève et me -nous- fait une standing ovation de trois minutes, mes camarades derrière moi tenant une banderole en fond de scène.
Il m'est déjà arrivé de saluer en fin de spectacle, bien sûr, mais voir 7000 personnes vous acclamer, dont deux tiers de jeunes filles énamourées, mains, bouches et poitrines projetées vers vous, provoque un sacré effet, une vraie montée d'adrénaline.
Je rends le micro à Bruel, nous évacuons la scène, et je rentre à la coordination à vélo. FR3 a diffusé la séquence en quasi-direct, et en traversant le quartier "chaud", je me vois applaudi, sur ma bicyclette, en même temps par des flics et des prostituées, chacun d'un côté du trottoir. Mon discours a manifestement percuté.

Lorsqu'on m'a proposé de renouveler la performance quelques jours plus tard lors du concert d'un autre artiste, j'ai décliné et passé le relais à quelqu'un d'autre : j'avais l'impression d'avoir goûté à une drogue dangereuse et addictive.

Pardonnez ce récit un peu long, mais c'est là que je voulais en venir : quand on est depuis des mois promené en voiture et avion dans des lieux pleins de gens prêts, par conviction ou par conditionnement, à vous acclamer quoi que vous disiez, on vit dans une réalité modifiée, un solipsisme, une construction mentale.

Et l'isolement de François Fillon par rapport à l'hostilité de ses détracteurs, à cravate ou à casserole, renforce l'illusion : à force d'être protégé de toute contestation par les organisateurs de sa campagne, il a sans doute l'impression que la France, c'est ce qui remplit les gradins de ses meetings, et que les autres sont fous, comploteurs ou manipulés. Ce qui renforce la bunkerisation.

Hypothèse qui vaut ce qu'elle vaut, mais que je soumets aux lecteurs, pour avoir goûté la sensation de façon imprévue.
Je ne sais où s'arrêtera la bunkerisation.
Souhaitons que la malheureuse Pénélope Fillon n'en subisse pas les conséquences, à la manière d'Eva Braun.

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