Sur le Tartuffe contemporain

Qui est Tartuffe? Le kitsch dévoilé

Comment identifions-nous le Tartuffe contemporain, celui que chacun peut voir à sa porte ?

Ne serait-ce pas tout d'abord, quelqu'un qui avance masqué, mais pas pour tout le monde ?

Que deviendrait la problématique des trois premiers actes si chacun était abusé par un personnage à la stratégie sans faille ?

Au fait, le terme de stratégie est-il vraiment pertinent ? Tartuffe convoite-t-il sciemment la captation d'héritage, le mariage avec Marianne et les faveurs d'Elmire, ou se contente-t-il de saisir ce qui passe à sa portée, tel un petit escroc de l'abus de confiance, quitte à improviser sur les bénéfices éventuels ?

Et dans ce cas, quelle est la fonction de Mme Pernelle, à part un ressort comique évident, et pourquoi ouvrir la pièce sur son point de vue?

"Les méchants ont sans doute compris quelque chose que les bons ignorent" (Woody Allen)

Recensons les situations particulières qui font que, avec un éclat et une profondeur inhabituelles, Tartuffe, comme le Misanthrope se détache des canevas habituels de Molière.

Le sentiment de l'impuissance : rien ne semble pouvoir arrêter, jusqu'aux limites de la vraisemblance, le pouvoir de nuisance de Tartuffe, hormis la clairvoyance imprévisible et arbitraire du "fait du Prince".

Amours juvéniles contrariées : impuissance. Il est bien rare chez Molière, qu'à l'exposition d'un cas aussi absurde que les noces de Mariane et de Tartuffe, un réseau de complicités, de résistances, ne se mette aussitôt en place, valets rusés, servantes espiègles, amis dévoués, pour déjouer fût-ce dans la farce un aussi sinistre dessein. Ici, résignation, abattement, fuite au couvent ou projet de suicide. Même la tardive tentative de Valère est vouée à l'échec, le feu est déjà à la maison, on pourrait presque la qualifier d'élément de suspense formel.

Sentiment de la justice : impuissance. Molière développera brillamment dans Le Misanthrope cette façon de ressentir une Justice de Caste où le bon droit n'est rien, et l'influence presque tout. Magnifique prémonition des démocraties formelles à venir, préfigurant l'évolution inéluctable justice de Caste, justice de Classe, justice de Lobby?

Hypocrisie contre évidence du bon sens : fuite ou inhibition, pas de lutte.

 

Au vrai, il y a, dans toute cette histoire, quelque chose qui cloche dans le système de filiation

Les rapports du père au fils sont rien moins que distendus : les véritables enjeux passent tous par les femmes, en tous cas ceux de la jouissance immédiate ou future, des biens comme des personnes. Ce n'est peut-être pas seulement pour fonder le caractère fondamentalement séducteur de Tartuffe qu'il en est ainsi.

On peut à bon droit se demander pourquoi Molière prend soin de nous mettre le doigt sur cette donnée : contrairement à Alceste, Orgon a une Mère, ô combien présente.

Personne ne sera surpris qu'elle se montre la plus difficile à dessiller : en dehors de la charge jubilatoire contre cette version matriarcale du barbon, c'est bien elle qui a le plus peur, c'est elle qui risque le plus. Il suffit de remplacer dans le contexte "salut de l'âme" par "préoccupation générale du moment". En 2010, rien ne nous empêche de dire "insécurité".

 

Or, à vrai dire, quel est le véritable enjeu de cette "chute de la maison Orgon" ? Qu'est-ce qui pourrait bien justifier, dans l'ordre de nos valeurs actuelles, que l'on conjure une crainte suffisamment forte, étant socialement à l'abri du bon côté du manche comme l'est un Orgon, en acceptant de se dépouiller et de léser ainsi ses proches ?

N'est-ce pas une part de notre confort, de notre sécurité intellectuelle que nous sommes tous prêts, le moment venu, à préserver au prix de tous les aveuglements? Or, attention à la double détente. Bien sûr, un type qui avance masqué, qui se sert dans la caisse au moment où il pense ne courir aucun risque, qui ne cesse de dire qu'il agit au nom du bien public ou du salut de la communauté, qui, une fois mis en cause, met la main sur son cœur et lève les sourcils de l'indignation horrifiée, ça nous rappelle à tous quelque chose.

Quand vous croisez un couple Pernelle/Orgon, essayez de résister.

La vérité….chacun la sienne

On la cherche, même sur la scène

Les épiciers l'ont dans l'tiroir

Et les filous, dans leur miroir. (Bernard Lavilliers)

Chaque fois que vous verrez un personnage qui prend la parole entre des plantes vertes et un miroir, se nommât-il objectif ou microphone, regardez le mécanisme se déclencher, le miroir réflecteur de diables, comme on dit en chine.

Pal ou secam?

 

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