Les vieux Rad-Soc dépouillent la primaire

La politique locale en milieu rural est confisquée par les retraités, les cacochymes, les podagres et les valétudinaires.

Depuis que je suis revenu habiter le bourg des Cévennes où j'ai grandi, j'ai l'habitude de me rendre aux dépouillements de scrutins, même si je ne vote pas toujours. C'est souvent intéressant, parce que pendant cette besogne fastidieuse, on blague pour se désennuyer un peu, des réflexions fusent, on entend des choses. La dernière fois, pour les Cantonales, deux "scrutateurs" du FN se sont pointés, père et fils, crânes rasés et vêtus de treillis de combat et Rangers. Ils avaient eu la délicatesse de laisser leurs fusils de chasse dans leur 4x4, je suppose.

Hier soir, je n'ai pas fait défaut. Non seulement, pour une fois j'avais voté, mais j'avais envie de voir l'ambiance du bureau de vote de la primaire de la Belle Alliance Papotinicole en live.
L'endroit où je réside est un gros bourg voisin d'une ville naguère industrielle, que la fermeture des mines et des entreprises réputées de métallurgie a transformée en station bronze-cul de l'Europe et en vaste rocade commerciale. Le village sert de cité-dortoir, cadastré en parcellaire en touches de piano, deux piscines pour trois maisons en ratio moyen. Il est peuplé à 80% de seniors, dit-on quand on est poli.
C'est à dire de gens n'ayant presque plus aucune vie sociale, et qui ont appris à conduire dans les années 50, donc qui ignorent l'usage du clignotant et des rétroviseurs. Nous passons beaucoup de temps à patienter derrière eux et à eviter des accidents avec leurs 4X4 amoureusement briqués.
Hien soir, dans le petit local de la Maison des Associations, triste ambiance : que des vieillards, bedaines, rides flasques, restes de seins en gant de toilette et postérieurs en goutte d'huile affaissés. mais ne faisons pas de racisme esthétique, l'important c'est le regard qu'ils portent sur le moindre non-porteur de Carte Vermeil quand il prétend assister au dépouillement. (Et je suis encore à deux ans de la Limite symbolique)
Je suis accompagné d'un ami peintre, vêtu à cause du froid d'une veste en fourrure de mouton retournée à la Michel Polnareff. Le regard vire maintenant à celui qu'ont les langoustines quand elles voient passer un bol de mayonnaise, comme disait Jacques Faizant.

Inutile de proposer nos services en tant que scrutateurs : les vieux ont déjà retenu leurs places, et entendent les défendre chèrement.
Six ont pris place autour de la table, l'urne pas encore vidée, tandis qu'on recompte les votes sur le registre.
Un autre, sous les regards méfiants, compte les participations des votants : un carton de pièces de 1 et 2 €, plus les pièces jaunes. Il fait des piles, pour ne pas perdre la face.
Quelqu'un dit, pour rire, "pourvu que personne ne parte avec la caisse, ce soir..."
Un autre réplique, désignant le chef du bureau de vote : "Oh ben si, c'est lui qui va l'emporter."
Un troisième murmure "C'est pas l'ancien maire ?"
Je hausse les sourcils de l'ignorance, que j'ai moins fournis que Fillon, mais plus expressifs.
Une vieille se retourne et nous fusille du regard : "On ne dit pas n'importe quoi, ici !"
Le reste de la compagnie gérontologique abonde du chef, presque menaçante.

-Ah. On ne peut pas dire ce qu'on veut ? demandé-je. Eh bien, pour l'exercice de la démocratie, nous on se barre, on sera mieux au bistrot;
Et , prenant congé, je fais rapidement une photo de leurs trognes courrouçées avec mon téléphone portable, pour ma collection.
On y lit clairement leur joie de voir Hamon largement en tête et l'appareil du vieux PS tétanisé.

Mais je m'explique mieux pourquoi on voit de moins en moins de jeunes actifs dans les vieux partis politiques.
Je n'ose pas vous montrer la photo, c'est pas ragoûtant. Et puis il y a le droit à l'image.

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