Questions d'éthique animale : lait et viande, cette boucle macabre

Compte-rendu d'une conférence-débat organisée par l'antenne L214 Alsace. Le thème "Questions d'éthique animale" est nourri par Elise Desaulniers, auteure de "Vache à lait", et Jean-Luc Daub, auteur de "Ces bêtes qu'on abat". Alors que le Parti Animaliste a fait sa première expérience élective ce dimanche 11 juin 2017, les questions élaborées ici renvoient aux rapports de nos sociétés aux animaux.

Institut Lebel, Strasbourg, 5 mai 2017

Conférence-débat organisée par l'association L214 sur des "Questions d'éthique animale" avec Elise Desaulniers et Jean-Luc Daub  

 

Cette conférence, autour de "Questions d'éthique animale", est ouverte par Elise Desaulniers, auteure de plusieurs ouvrages sur la question animale, pour parler en particulier de l'industrie laitière. Elle se base donc essentiellement sur son ouvrage Vache à lait - Dix mythes de l'industrie laitière (2013). Canadienne, engagée dans la cause animale, elle se présente aux législatives de 2017 sous l'étiquette du récent Parti Animaliste, dans la 1ère circonscription hors de France (ayant obtenu 0,07%, score s'expliquant par une circonscription sans bulletins PA, les électeurs devaient les imprimer eux-mêmes, faute de coût pour ce jeune parti, et une abstention de 81,36%). Pour plus de détails son site est consultable ici. Lors de son intervention elle développe une remise en cause de l'industrie laitière et des schèmes de pensée qui la font fonctionner.

Après cela, la parole est donnée à Jean-Luc Daub, auteur de Ces bêtes qu'on abat - Journal d'un enquêteur dans les abattoirs français (1993-2008). Ancien enquêteur indépendant en abattoirs de 1993 à 2008, il revient sur ce qu'il a vécu à l'intérieur même du système dénoncé précédemment par Elise Desaulniers. Nous voyons alors un homme marqué par les bêtes et leurs regards, ces individus invisibilisés par un système violent à leur encontre, mais aussi un homme marqué par la violence inhérente à cette industrie, assommant bêtes et hommes. Il peut aujourd'hui être considéré comme l'un des premiers lanceurs d'alerte dans ce milieu. Il a en effet stoppé son activité dès 2008 alors que l'association L214 - Ethique et animaux naissait, celle-ci même qui est connue depuis pour ses vidéos d'abattoirs dévoilées dans les années 2010.

Pendant près de 2h30 et à l'écoute d'une centaine de personnes, cette conférence-débat a eu pour principaux sujets le rapport de nos sociétés à la production de produits animaliers, la production elle-même et notamment laitière, les animaux concernés et l'apport sociétal de ces questions. Enfin il est nécessaire de rappeler que cette conférence ("Question d'éthique animale") a été organisée par l'association L214 - Ethique et animaux et plus particulièrement par le groupe de bénévoles de l'antenne Alsace, notamment Fabien Badariotti (Campagne vegOresto Colmar et candidat Parti Animaliste aux législatives, dans la 1ère circonscription du Haut-Rhin - 1,66% des voix avec une abstention de 51%) et Fabienne Morgenstern Woelfflin (référente de l'antenne L214 Alsace).

 

Elise Desaulniers, la dénonciation d'un système : l'industrie laitière

De l'habitus à l'ethnocentrisme : Des produits construits en évidence...

L'auteure débute par sa propre expérience vis-à-vis de la consommation de produits laitiers. Petite, au Canada, cela était une évidence, une fierté même de pouvoir consommer autant de lait. Et ce sous toutes ses formes, comme le grand pot de glace présent sur une photo d'enfance projetée dans la salle. Le lait animal est en effet présenté depuis plusieurs siècles comme un  produit de première nécessité et propre à nos sociétés contemporaines. Ce qu'Elise Desaulniers développe par sa propre expérience nous renvoie à la notion sociologique bourdieusienne d'habitus. Notion que l'on peut définir comme désignant "un système de dispositions intériorisées par un individu ou un groupe et induisant des pratiques sociales spécifiques"1. Le lait en est un bon exemple. Dès l'enfance il nous est expliqué que le lait est nécessaire à la santé avec pour explication des besoins nutritionnels (le calcium). Lorsqu'on cherche à expliquer à l'enfant d'où provient ce lait, il lui est dit par des livres ou d'autres supports qu'il vient de la vache. Les belles images de la vache sont rassurantes, la vache donne son lait à ses petits et aux humains car cela est dans sa nature, mais surtout dans l'ordre des choses établi par nos sociétés. Or justement, l'auteure précise que le lait est une construction occidentale. Cette précision se fonde sur le fait que seulement un quart de la population mondiale est capable de digérer le lactose. En somme l'intolérance au lactose est normale et la tolérance au lactose est due à l'habitus répété depuis des dizaines de générations, depuis que les sociétés occidentales ont exploité le lait provenant d'autres mammifères pour en faire des produits de consommation. De ce fait, la mise en avant de produits laitiers n'est autre que de l'ethnocentrisme qui pousse aujourd'hui les sociétés occidentales à exporter leurs marchandises laitières dans d'autres sociétés (Afrique, Asie) pour étendre leur marché.

Des acteurs aux intérêts financiers... 

Cela ne serait pas possible sans d'importants moyens pour mener une campagne pro-lait, par la communication mais aussi par les commandes d'études scientifiques. Les groupes de recherche indépendants donnent très peu, voire pas du tout, de place aux produits laitiers issus de l'animal dans notre alimentation. Le lait se trouve sous différentes formes végétales avec tous les apports nécessaires, avec l'avantage de ne pas être contre-nature. Car en effet, consommer du lait animal tout comme du lait humain est inutile et mauvais après le sevrage de l'enfant. Tout comme les chatons, les chiots, les veaux, les porcelets, les agneaux, le petit humain n'a plus besoin du lait de sa mère, ou celui d'autres mammifères, après son sevrage. Ce sont donc les lobbys de l'industrie laitière qui ont tout intérêt à financer des études pour que celles-ci tirent des conclusions prouvant la nécessité des produits laitiers. Pour appuyer cette idée Elise Desaulniers présente, à l'inverse, une étude indépendante d'Harvard qui ne définit pas de catégorie "lait animal" dans l'alimentation humaine, ne manquant pas de faire remarquer au passage qu'il n'y a pas non plus de catégorie "Viandes" mais une catégorie "Healthy Protein". En bref, il n'a été nullement prouvé de la nécessité et du besoin vital du lait animal dans l'alimentation humaine. Mais ce biais pour l'industrie laitière est comblé par une communication forte et omniprésente. Le lait est systématiquement lié à l'idée d'une bonne santé : dans les publicités et même chez le médecin. L'auteure ne revient pas sur ce dernier point, mais supposons ici que la formation que reçoivent les médecins en diététique est proche des études (majoritaires) financées par l'industrie laitière. Pour en revenir aux pubs, chacun d'entre nous est capable de citer au moins une publicité prônant les bienfaits du lait ou au moins une publicité reliant lait et bonne santé, par l'idée de calcium notamment. "Les produits laitiers sont nos amis pour la vie"... Ou encore l'exemple que l'auteure donne d'une publicité (ici) alliant rap, humour, sexisme, lifestyle et lait.

Occultant des réalités vécues et perceptibles : les vaches aliénées

Rappelant tout d'abord les aspects sociétaux et financiers de l'industrie laitière, l'auteure tient ensuite à parler des premières victimes de cette branche de l'économie : les vaches qui sont "utilisées pour produire du lait". Il ne faut pas oublier qu'une vache laitière est avant tout une mère, puisque pour produire du lait celle-ci doit avoir eu un  petit. Ce premier état de fait pousse l'industrie laitière à séparer la vache du veau mais aussi, pour que celui-ci existe, d'inséminer artificiellement la mère. Ces deux pratiques infligent à la vache des souffrances physiques : viols répétés au court de son existence (pénétration effectuée par le bras de l'inséminateur) et épuisement physique généralisé (dont des inflammations aux mamelles ("mammites")). A titre de comparaison il est alors souligné que "L'effort qu'une vache laitière fournit quotidiennement se compare à une course de 6 heures ou une étape du Tour de France pour un être humain, chaque jour", se basant sur des travaux de John Webster. En effet "Les vaches aujourd'hui - par la sélection génétique, dans n'importe quel type d'élevage, pour les mêmes races qu'on utilise - produisent 2 à 3 fois plus de lait que dans les années 60.". Les vaches produisent donc beaucoup plus de lait qu'elle n'en auraient besoin pour leurs veaux. S'ajoute à ces souffrances physiques des souffrances psychologiques, pour la mère comme pour le petit. La séparation n'est pas anodine, "les vaches pleurent leurs petits". L'éthologie sur laquelle Elise Desaulniers s'appuie permet de constater que les vaches sont des mammifères ayant une structure sociale complexe : amour, amitié, haine. Choses qu'elle a pu entendre de la bouche d'éleveurs, dont un qui lui expliquait que les mères pleurent (par de longs beuglements) des nuits entières après la séparation. Après de nombreux exemples permettant une comparaison entre vaches et animaux domestiques, tels que les chiens ou les chats, l'auteure déplore que l'"on attribue moins de facultés mentales aux animaux qu'on considère comme mangeables". Nul doute que cela s'explique par le fait que ces mammifères ont été "sélectionnés pour être de bonnes machines à convertir le grain en lait." Logique qui rejoint évidemment celle du profit et du rendement, de la productivité, ce qui nous permet de parler des vaches comme d'individus aliénés : la dépossession d'un individu par la perte de sa maîtrise au profit d'un autre.

L'auteure rappelle notamment l'urgence écologique, avec laquelle l'industrie laitière n'est pas compatible. Sans pouvoir reprendre tous les exemples et tout le développement d'Elise Desaulniers dans ce billet de blog, il est possible d'accéder à sa présentation, images et chiffres à l'appui, ici. A Jean-Luc Daub ensuite de prendre la parole pour un témoignage de ce qu'il a vécu au cœur même de l'industrie sœur de l'industrie laitière : celle de la viande.

 

Jean-Luc Daub : le système vécu de l'intérieur, la violence faite aux bêtes s'abbatant sur l'homme

Un homme marqué par la sœur de l'industrie laitière : l'industrie de la viande

Jean-Luc Daub est un homme marqué. Marqué par 15 ans de travail dans les abattoirs en tant qu'enquêteur pour l'association d'utilité publique OABA (Œuvre d'Assistance aux Bêtes d'Abattoirs), de 1993 à 2008. Bien qu'il ait changé de travail en devenant éducateur technique spécialisé, le monde des abattoirs - cet ancien monde, son ancien monde - le hante. Car pendant 15 ans il a pu parcourir plusieurs abattoirs sur les 263 existants en France, ces bâtiments où sont tués "plus de trois millions d'animaux chaque jour". Ce sont les regards des victimes qui le hantent. Une pensée pour elles, le souvenir d'un des regards croisés - un regard figé dans le temps entre une courte vie d'aliénation et la mort prochaine - empêche Jean-Luc Daub d'oublier. C'est pourquoi l'homme a choisi de témoigner à travers son livre ce que vivent les bêtes, et de venir à cette conférence pour compléter les propos d'Elise Desaulniers. L'industrie laitière dont parlait cette dernière envoie chaque jour de nouveaux veaux, de nouvelles vaches, gestantes ou non, dans les abattoirs que Jean-Luc Daub a pu observer. Un souvenir revient alors illustrer cet état de fait, photo à l'appui, celui d'une vache agonisante devant le poste d'abattage d'urgence. "Elle attendait qu'on vienne abréger ses souffrances. Je suis intervenu plusieurs fois pour demander l'abattage, mais ça traînait." Le silence s'installe devant l'image, puis il reprend. "Vous savez quand vous les avez regardés dans les yeux... Quand vous avez vécu avec les animaux dans les abattoirs... Moi j'en suis sorti, je peux vivre, je peux respirer..." Malgré la liberté retrouvée de l'ancien enquêteur, ses souvenirs viennent lui rappeler que "les animaux ne sont pas une masse, un volume, que l'on produirait pour l'envoyer à l'abattoir. Chaque animal à une singularité." Et les souvenirs se multiplient, "parmi ces trois millions" il y avait ce cheval attendant un dimanche après-midi d'été, dans une cour bétonnée pour être abattu le lundi matin ; ce petit cochon, tremblant et blotti contre le mur, qui a assisté à l'abattage de tous ses congénères ; ce bœuf, pattes cassées, laissé pour mort sur un marché aux bestiaux, éjecté du camion sur le quai de déchargement... Une culpabilité, injuste, prend alors l'ancien enquêteur "Je les ai laissés à l'abattoir... car aucun animal vivant ne peut en sortir." 

Un système d'exploitation occulte : cacher pour rendre présentable

S'ajoute aux souvenirs des animaux victimes des abattoirs le système qu'incarne l'industrie de la viande. Les photos que Jean-Luc Daub a pu rapporter de celles-ci étaient faites en toute discrétion. "Si des négociants en viande m'avaient vu prendre une photo, j'aurais passé un sale quart d'heure. Je me suis caché derrière une poubelle pour pouvoir prendre le bœuf." En effet, bien qu'enquêteur pour l'OABA Jean-Luc Daub n'avait aucun pouvoir sur le déroulement des abattages. La plupart du temps les employés ne savaient pas exactement ce qu'il exerçait réellement comme métier, mais lorsqu'il essayait de prendre des photos, la suspicion était levée et était généralement mal accueillie. "Je me suis fait attraper plusieurs fois et on m'a cassé mon appareil photo plusieurs fois. Je me suis fait malmener, voire taper dessus." La violence faite aux animaux s'est ici traduite par la violence faite à l'homme. Qui pourrait avoir le droit de poser un regard extérieur sur le huis clos des abattoirs ? Pour qui te prends tu pour dévoiler la barbarie ? Celle-là même qui a eu tant de peine à se mettre à l'abri des rues, des regards et de la réflexion. Pourtant jamais Jean-Luc Daub n'accuse, tout comme Elise Desaulniers d'ailleurs, les employés d'abattoirs. Les deux combattent un système, un rouage, qui banalise une machinerie morbide et excessive, qui se doit de voiler ses réalités pour rendre enviables et consommables les "produits" - cadavres et autres liquides organiques transformés-  sortant de ses locaux. Pour l'ancien enquêteur "Les animaux sont pris dans un système d'exploitation, ils n'ont pas le choix. Nous, nous avons le choix." Le consommateur qui est au bout de cette industrie est la clé de toutes les issues possibles : entre une cadence encore augmentée (La ferme des mille vaches et autre) ou une cadence mortifère éradiquée, par le refus d'une consommation de produits animaux.

L'homme et l'animal : des alter égaux

Malgré cette marée de souffrances, de tristes souvenirs et du sentiment d'impuissance, voire de culpabilité, face aux 3 millions d'animaux abattus chaque jour, il a été possible pour l'homme de se réconcilier avec l'animal. L'amitié qui lie Jean-Luc Daub et un cochon sauvé d'un élevage alors qu'il était prêt pour l'abattoir, en est un témoignage. Et si l'on entend plusieurs options pour l'amélioration du bien-être animal, le fait de ne plus les manger fait partie des meilleures et des plus efficaces d'entre elles, rappelle avec évidence l'auteur de Ces bêtes qu'on abat. Il raconte pour finir le sauvetage de ce cochon, symbole de la ferme refuge qu'il a ouvert en son honneur et en réaction aux 15 ans passés en abattoir. En visitant régulièrement un élevage l'homme a aperçu "l'attitude particulière" d'un cochon. "Dans cet élevage où je revenais souvent, parmi l'ensemble des animaux c'est lui qui relevait à chaque fois la tête". C'est avec l'aide d'amis, dont Fabienne Morgenstern Woelfflin - référente L214 Alsace - que notre auteur saute le pas. Le temps pressait : nourri avec de l'alimentation industrielle pour l'engraissement, brûlé par le soleil, en état de stress et d'agitation extrême, blessé, le cochon n'avait plus beaucoup de temps à vivre. C'est en étant acheté que le cochon a trouvé sa liberté et un nom : Henni. Le sauveteur l'accueille alors dans son jardin qu'il a aménagé en conséquence et qui deviendra au fil du temps et des sauvetages : La ferme d'Henni le cochon. Le temps est toujours nécessaire pour ce cochon marqué par l'industrie de la viande, comme en témoigne son agitation pour manger rapidement, habitué par le surnombre des élevages qui l'obligeait à se jeter sur la nourriture pour ne pas louper le repas. A ce temps d'apaisement s'ajoute l'empathie toujours plus forte de l'homme, celle qui permet d'élaborer un monde plus juste, depuis toujours, dans tous les domaines, celle qui est nécessaire au progrès.  

 

Une conférence pleine d'ouverture, notamment lors des questions - Elise Desaulniers étant, par exemple, contre la culpabilisation des omnivores, des flexitariens, ou des végétariens - préférant la réflexion et la discussion au sectarisme. Une conférence aussi pleine d'empathie de la part des intervenants et des organisateurs, qui ont souhaité développer face au public une réflexion sur notre rapport à l'alter - animal humain ou non - et sur notre rapport à notre consommation : est-elle en adéquation avec nos valeurs, nos principes, notre rapport au respect du vivant, ou non ? Une question permettant une redéfinition2 politique et éthique de notre rapport au vivant, à l'environnement, au monde.

 

ES


 

1 A. Cohen, B. Lacroix et P. Riutort, Nouveau manuel de science politique, La Découverte (2009), 2015

2 Déclaration antispéciste des droits de l'être sentient, Hippolyte Varlin : https://blogs.mediapart.fr/hippolyte-varlin/blog/240317/promouvoir-une-declaration-antispeciste-des-droits-de-letre-sentient

 

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