Klavdij Sluban, l’obsession du péril

Klavdij Sluban est en prison depuis 22 ans. Ce photographe franco-slovène indépendant anime des ateliers pour jeunes détenus à travers le monde. A Sète, il présente, dans le cadre du projet « Jeunes Générations », son travail sur la « Jeunesse invisible ». Un univers monochrome sur le quotidien des jeunes détenus à Fleury-Mérogis.

Klavdij Sluban au vernissage de son exposition « Jeunesse invisible » © Mehdi Boudarene / ESJ PRO Klavdij Sluban au vernissage de son exposition « Jeunesse invisible » © Mehdi Boudarene / ESJ PRO

« Il faut que je sois en péril, que je sorte de ma zone de confort pour créer. » La tension, le péril, l’insécurité sont le fil rouge de la riche carrière de Klavdij Sluban. Après avoir traversé les Balkans dans les années 90, l’univers carcéral est devenu son terrain de prédilection. Dès 1995, il côtoie de jeunes détenus à la prison de Fleury-Mérogis, âgés de 13 à 18 ans, avec lesquels il met en place des ateliers. Il lui aura fallu une certaine obstination pour y parvenir, soit un an de négociation avec l’administration pénitentiaire.

Klavdij Sluban n’est pas du genre à transiger sur sa méthode de travail. Pour ses ateliers, il impose ses conditions : sept participants maximum, tous volontaires, sans surveillants. « On n’est pas sept photographes et un professeur, on est huit photographes. » La clé de la réussite : se placer d’égal à égal avec eux. Il établit le contact en leur mettant un appareil photo entre les mains, une manière de les « responsabiliser », explique-t-il.

Klavdij Sluban en pleine discussion lors du vernissage de son exposition « Jeunesse invisible » © Mehdi Boudarene Klavdij Sluban en pleine discussion lors du vernissage de son exposition « Jeunesse invisible » © Mehdi Boudarene
Celui qui se définit comme un « auteur », ne veut pas faire dans le « social ». Avec ces jeunes, il reste des mois, installe une chambre noire sur place et ne veut rien connaître de leur passé. Chez ces adolescents, il trouve un regard « aiguisé ». « Ces gamins ont une rapidité d’exécution exceptionnelle. En cinq minutes, ils comprennent tout. » Leur particularité, une énergie réprimée : « Ce sont des bombes. Une fois leur rage canalisée, ils mettent tout dans la photo ».

En 1998, il expose cette première expérience en prison à la prestigieuse Maison européenne de la photographie, en présence de certains détenus. Un acte fondateur qui le convainc de poursuivre ce travail.

« J’entre en résonance avec les détenus »

Regard fuyant, Klavdij Sluban est difficile à cerner. C’est en évoquant l’instinct de survie des prisonniers, qu’il se dévoile. « J’entre en résonance avec les détenus, ils m’ont apporté une intensité que j’avais en moi. Moi aussi, j’ai du très jeune apprendre à sortir mes antennes. » Né en 1963 à Paris, il passe son enfance dans un petit village slovène, chez sa tante, avant de retrouver ses parents à l’âge de ses « 7 ans et demi ». Une précision qui pointe ce tournant dans sa vie. Il y retournera vingt ans plus tard, en pleine guerre de Yougoslavie, mais ne prendra aucune photo. 

Le personnage se sent « à part, étranger ». « D’ailleurs, dans une prison, tu n’es pas à ta place ». Klavdij Sluban est en perpétuelle recherche de nouvelles terres de péril. Du Transsibérien à l’archipel inhabité des Kerguelen, en passant par les gangs de Maras au Guatemala, il voyage en territoires inhospitaliers. Son galeriste suisse qui le classe parmi les grands photographes de son temps, relève un « univers charbonneux et clos, symptomatique de son travail ».

« Jeunesse invisible » dans le cadre de l’exposition « Jeunes générations » © Klavdij Sluban « Jeunesse invisible » dans le cadre de l’exposition « Jeunes générations » © Klavdij Sluban
« On dit que mes photos sont tristes, mais pour moi ce qui l’est, c’est une fille anorexique avec une plume dans le cul pour une pub de déodorant. Ma mélancolie a toujours un point lumineux », ironise celui souvent pris pour un « illuminé ».

Pour son nouveau projet, il choisit de conquérir une autre terre vierge, l’île d’Hokkaïdo, au Japon, « une des régions les plus enneigées du monde ». « Pour moi, l’artiste, c’est celui qui est capable de mettre en forme ses obsessions. » Et c’est coupé du monde qu’il parvient à les exprimer.

 

Mehdi Boudarene et Anaïs Vaugon, étudiants en journalisme à l'ESJ PRO Montpellier

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