Smoking no, bermu da

C'est reparti, avec Saint-Laurent on nous refait le coup du "dernier des géants", comme deux ou trois fois par an, qu'il neige ou qu'il vente.
Alors comme toujours après un décès médiatique c'est l'occasion d'attroupements autour des micros ou sur les plateaux télé : tous ceux et celles qu'il a fait défiler, ceux qui l'ont enfilé, ceux qui se sont faufilés expriment leur admiration tout en rappelant la très haute estime dans laquelle le disparu les tenait personnellement.
Le président de la République se fend d'un message (échaudé par l'incident "monsieur Merkel", il a toutefois évité de présenter ses condoléances à la veuve) ; il fait même repousser les obsèques pour cause d'emploi du temps - et pourtant il avait été averti depuis quinze jours par Elkabbach, il aurait dû s'organiser pour.
En général, quand il s'agit d'un peintre ou d'un pianiste de jazz, j'apprends l'existence du "génie-irremplaçable-qui-a-marqué-son-époque" seulement le jour où on annonce sa mort, mais seule mon inculture crasse est en cause. Dans le cas présent, Saint-Laurent, je connaissais le nom, quand même.
Tout le monde garde en mémoire, horrifié, le monde d'avant YSL : les hommes vivaient vêtus de peaux de bêtes, dans des cavernes - on voyait les couilles dépasser. Les femmes aussi (sans les couilles), les hommes les trainaient par les cheveux jusque dans leur litière.
"YSL a habillé la femme": étonnant, non! il était pourtant autant disposé à s'occuper des femmes que les curés à donner des conseils pour élever les enfants.
Imaginer le monde sans Saint-Laurent ? Difficile. Il a inventé dit-on le smoking, le bermuda, le blouson noir: comment pourrait-on vivre de nos jours sans ces accessoires d'apparence anodine?
Le smoking, c'est pas trop mon truc; depuis tout petit, j'ai toujours dit que si on me l'attribuait, je refuserais le Nobel pour ne pas avoir à mettre un smoking lors de la remise. Bon, maintenant le risque me semble écarté.
Le blouson noir, çà nous a valu les yéyés et les loubards de banlieue, encore merci Yves pour ta contribution!
Au moins le bermuda, çà permet quand même de franches rigolades l'été dans les campings et sur les plages.
Mais sur le fond, une chose me chiffonne (rires): "il a révolutionné la mode", çà veut dire quoi ? La mode, c'est une invention qui justifie de faire passer à la caisse chaque année - une sorte d'impôt révolutionnaire? -, donc il faut que la mode de l'année "n+1" ridiculise la mode de l'année "n" pour renouveler les garde-robes. Mais à force de changer sans cesse et d'inventer n'importe quoi, les statistiques sont formelles : n'importe quel quidam aurait bien fini en cinquante ans par créer le ridicule smoking, le grotesque bermuda et l'horrible blouson noir? Où est la révolution là-dedans?
En tout cas, pas besoin de demander sa canonisation subito, il est saint depuis longtemps Laurent, patron des couturiers, il va maintenant rejoindre au paradis Exupéry, patron des aviateurs et Saens, patron des musiciens.

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