Otage, ô désespoir

Otage.
Cà peut arriver à tout le monde, d'être otage, il n'y a pas de préparation, pas d'examen de passage, pas de cursus, pas de formation spécialement prévue pour.
Demain, en allant acheter mon bifteck, en prenant l'avion, en allant retirer quelques euros à ma banque, je peux devenir otage.
C'est un statut, une condition, une calamité, une promotion ? Un peu tout çà à la fois.
J'ai souvent pensé à ce qui se passerait si je devenais otage.
Les avantages, d'abord, car il y en a tout de même : les voisins qui ne me disent même pas bonjour redeviendraient polis et prévenants du jour au lendemain avec mon épouse - j'allais dire "ma veuve", mais n'anticipons pas ... - ; le maire de mon bled, qui viendrait avec son écharpe faire un discours ému, en pensant aux retombées touristiques des articles de presse; le passage à la télé dont j'ai toujours rêvé, via les cassettes videos (bien penser à présenter mon meilleur profil).
Les inconvénients aussi, malheureusement: la rançon, adieu le plan d'épargne logement en cours ; la torture, aïe aïe aïe je déteste, les cigarettes ce n'est même pas la peine de me les mettre sous la plante des pieds, il suffit de me souffler la fumée pour que j'avoue tout ce que l'on veut. Et puis la nourriture: aucune assurance d'avoir 5 légumes par jour. Et les conditions d'hygiène: dans la jungle d'un pays exotique, c'est la turista garantie; et lors de la libération, si elle se passe dans un pays vraiment sous-développé - prenons un exemple, la Colombie -, AUCUN MEDECIN sur place! Obligé de faire venir un avion spécial pour trouver un médecin à peu près correct et une cellule de soutien psychologique à Paris.
.
Mais c'est pas tout d'être otage, c'est comme partout, il y a une hiérarchie; même chez les plombiers, il y a les plombiers normaux, la noblesse, et en dessous, les plombiers polonais.
Dans mon cas, question notoriété, je suis à peu près tranquille, mon père était chef d'équipe mouleur aux usines Schneider, çà devrait aider, les anciens membres de son équipe pourraient se cotiser pour la rançon - ils n'ont quand même pas complètement bouffé leurs indemnités de licenciement, non?
Et puis la réception par le Président! Qui n'en a pas rêvé? Moi je rêverais d'être reçu triomphalement par le président, sur le tarmac (de ce côté-là je ne suis pas difficile, n'importe quel tarmac fera l'affaire, il n'y a pas longtemps que je sais ce que c'est). En plus, si çà pouvait être un Président respectable, démocrate, modeste, compétent, je préfèrerais, mais je ferai avec ce qui sera disponible au moment où tout çà se passera ...
Ne pas oublier les remerciements, le Président, son épouse, le Président (je sais je l'ai déjà dit mais remerciez plusieurs fois, çà aide); n'oubliez pas Dieu et son équipe non plus, comme disait Pascal çà ne mange pas de pain.
Alors, otage, une perspective d'avenir?
En quelque sorte, il y a une égalité de tous les citoyens - la dernière dans notre pays? - devant l'otagibilité (ne cherchez pas, je viens d'inventer).
Edouard - non, pas Balladur, lui ne laissera à la postérité que: "je vous demande de vous arrêter!" - le vrai Edouard donc, celui qui a sauvé l'andouillette lyonnaise et la galette de Pérouges, avait dit que "la culture, c'est ce qui reste quand on a tout oublié".
En le paraphrasant, on peut dire que devenir otage, c'est tout ce qui reste comme espoir quand on a tout essayé, y compris de travailler plus
pour gagner plus, en vain.
En tout cas, restons vigilant: à tout moment, en tout lieu, on peut devenir otage en quelques instants. Pour s'y préparer, rien de tel que les conseils des Anciens; tante Marie, chez qui je passais toutes mes vacances à la campagne, me disait chaque fois que je partais à vélo pour une randonnée de quelques kilomètres : "t'as mis un slip propre, si t'avais un accident?". Aujourd'hui, elle dirait: ""t'as mis un slip propre, si t'étais pris en otage?"

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.