Haïti bloquée: la colère dans la rue, l'indifférence politicienne

Le peuple haïtien est dans la rue et le pouvoir en place s’effondre. Pourtant, la France habituellement prête à courir «au secours» des plus démunis reste muette malgré la violence et l’immobilisme d’un pouvoir haïtien répressif accusé d’avoir détourné 3,8 milliards de dollars US, alors que son discrédit populaire aurait, partout ailleurs, suscité une vague d’indignation internationale.

Rejet populaire d’un état défaillant 

Cela fait maintenant plusieurs semaines que le pays est secoué par une vague de manifestions à Port-au-Prince et dans de nombreuses villes de province réclamant la démission du président Jovenel Moïse, accusé d’incompétence et indexé dans le scandale de corruption PetroCaribe.   

Dans une tribune publiée par le magazine Le Point, une vingtaine d’écrivains haïtiens dont Lyonel Trouillot et Kettly Mars réclament la démission de l’actuel président Moïse expliquant que « le président et son parti le PHTK, bénéficiant d'une majorité parlementaire écrasante, ont géré les affaires du pays de manière telle qu'aujourd'hui toutes les instances de la vie nationale, les représentants de tous les cultes, les institutions de défense des droits humains, les professeurs des universités, des collectifs d'artistes et d'intellectuels, les partis de l'opposition toutes tendances confondues, les syndicats, des associations du secteur des affaires, réclament leur démission ». Le message, très clair incite à la démission de Jovenel Moïse, lui-même élu alors que le taux de participation électorale au scrutin s’élevait à moins de 21%. En effet, gangrenée par plusieurs scandales de corruption, Haiti ne dispose que d’un gouvernement démissionnaire depuis six mois et les élections locales et législatives prévues fin octobre n’auront pas lieu, faute de vote sur la loi électorale. Pour l’ancien président dominicain Leonel Fernandez (candidat aux présidentielles de 2020), la situation risque de s’aggraver dans les jours à venir « Le pays s’est effondré sur le plan social, économique, écologique et politique » et pourrait bientôt conduire à une situation d’ingouvernabilité. 

 De nombreuses manifestations sont organisées pour protester contre la hausse du prix du carburant, l’inflation croissante, la corruption et la pénurie de nourriture et d’essence. Cela fait deux semaines que le pays est totalement bloqué : écoles, commerces, hôpitaux, services publics. « Pays lock ». Rien ne fonctionne. Haiti est également privée de gouvernement légitime et les sénateurs de l’opposition exigent le départ de Jovenel Moïse. Le président et le PHTK sont décriés pour n’avoir fait qu’un usage personnel du pouvoir politique. 

 

PetroCaribe : le détournement de Fonds qui cristallise la défiance envers les élites haïtiennes 

A chaque rassemblement, des affrontements ont lieu entre manifestants et forces de l’ordre, des pillages sont commis, un sénateur à tiré sur un manifestant et un journaliste le 27 septembre, plusieurs manifestants témoignent d’une répression violente, et pourtant, le gouvernement campe sur ses positions. L’opposition dénonce la position de la communauté internationale qui, selon eux, continue d’appuyer un chef d’état symboliquement révoqué, qui a perdu toute crédibilité populaire. Ils ne veulent plus de cette ingérence. Le dialogue proposé par le président le 25 septembre a été rejeté. Aucune réconciliation semble possible. Sa démission, l’installation d’un gouvernement de transition orientant son action vers la baisse des inégalités, la tenue d’un procès contre tous les actes de corruption dont sont coupables les dignitaires du PHTK sont les revendications qui émanent de la rue. En effet, Leoenel Fernandez remarque qu’Haiti ne reçoit plus du Venezuela par l’intermédiaire de Petrocaribe, le carburant à prix avantageux, ce qui signifie qu’il se trouve dans une situation d’instabilité par rapport aux prix élevés du pétrole. 

 L’alliance PetroCaribe, créée par le président vénézuélien Hugo Chavez, en 2005, a comme objectif d'aider les pays des Caraïbes à se développer eux-mêmes. Le gouvernement haïtien a reçu cette aide qui, par le biais du pétrole à prix réduit, rompait avec l’aide traditionnelle. Les termes de l’alliance spécifiaient que le fonds devait favoriser les coopératives de travailleurs, l’agriculture vivrière et l’autosuffisance alimentaire. 3,8 milliards de dollars us de ce fonds ont été dilapidés, les projets n’ont pas été mis en oeuvre de façon efficiente, efficace et économique. Le rapport de la Cour des Comptes est sans appel : une quinzaine d’anciens ministres et hauts fonctionnaires sont épinglés, ainsi que le président. Il s’agit de la plus grande opération de détournement de fonds de l’histoire d’Haïti. Le pays s’enfonce un peu plus dans la crise. 

La République Dominicaine a convoqué, jeudi 3 octobre, une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations Unies à ce sujet. 

 
Chronique d’une mort programmée : un pays dépossédé 

Aux origines de la détresse économique du pays, la fondation d’Haïti comme Etat, en 1804, qui donne lieu en 1825 à l’établissement d’une dette colossale par le gouvernement français, s’élevant à 150 millions de francs or, ramenée à 90 millions, en guise de dédommagement pour les colons esclavagistes chassés en 1804. C’est la condition requise pour la reconnaissance officielle de l’indépendance du pays par la France et les États-Unis. Le pays s’est saigné pendant 125 ans pour éponger cette dette, jusqu’en 1952.

En 1915, les marines états-uniens passent également à l’acte, débarquant en Haïti et s’emparant des réserves d’or du pays. Finalement, les États-Unis occupent militairement Haïti qui devient leur colonie pour 20 ans, soit de 1915 à 1934.

Suit dès 1957, la dictature de François Duvalier, Papa Doc, règne autoritaire marqué par l’utilisation d’une milice privée, les tontons macoutes, qui durera 30 ans jusqu’au renversement de son fils Jean-Claude Duvalier, en 1986. 

 Le 7 février 1991, Jean-Bertrand Aristide devient le premier président élu démocratiquement selon les règles de la nouvelle Constitution. Il applique des mesures progressistes, combat la corruption institutionnalisée, demande aux patrons d’augmenter le salaire des ouvriers sans le soutien ni de l’élite, ni de l’armée, ni de l’Église, ni des États-Unis. Victime d’une campagne médiatique dirigée contre lui, son gouvernent est finalement renversé le 30 septembre 1991. Le lieutenant-général Raoul Cédras s’empare alors du pouvoir. 

Les Etats-Unis, dirigés par Georges H.W. Bush, adoptent une attitude contradictoire : ils prennent des sanctions financières et commerciales contre Haïti et exigent le retour de la démocratie. Sous pression, l’ancien président Aristide et Cédras négocient et signent en juillet 1993 l'accord de Governors Island, prévoyant une transition politique et le retour d'Aristide en octobre de la même année. En échange, il doit appliquer à la lettre le Programme d’ajustement structurel du Fonds Monétaire International (FMI) : «Maintien des bas salaires, privatisation des entreprises publiques, suppression des droits de douane et un plus grand accès des entreprises étrangères aux ressources et au marché haïtiens». L'accord aboutit pourtant à un échec. « Le 13 octobre le gouvernement américain fait faire demi-tour au navire USS Harlan County transportant 200 militaires américains et canadiens, auquel une foule en colère interdisait le débarquement à Port-au-Prince. Dans ce climat, aggravé par l'assassinat de l'ancien ministre de la Justice, Guy Malary, le Conseil de sécurité de l’ONU décrète un blocus naval d’Haïti».

En juin 2004, la Mission des Nations Unies pour la stabilisation d’Haïti (MINUSTAH) composée de 12.000 militaires et de 2.500 policiers débarque dans le pays. Par la suite, des organisations indépendantes pour la protection des Droits de l’Homme accusent cette mission et la police nationale d’Haiti de collaborer à de nombreuses atrocités contre les civils.  

En juillet de la même année, le Core Group voit le jour, composé de la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies, des Ambassadeurs d’Allemagne, du Brésil, du Canada, d’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de France, de l’Union Européenne et du Représentant spécial de l’Organisation des États Américains. 

Core Group qui, selon le journal Le nouvelliste a confié « ses préoccupations » par rapport à la situation actuelle en Haïti. Seulement, ses pays membres faisant partie du problème, il est peu probable qu’ils fassent également partie de la solution. D’autant plus que pendant ce temps là, la présidence a réitéré, le 30 septembre, l’appel au dialogue lancé par Jovenel Moïse le 25 septembre, ignorant la situation économique d’un pays bloqué et les revendications d’un peuple qui ne lui accorde plus aucune légitimité et réclame, à juste titre, son droit au respect et à la dignité.  Pourtant, la véritable indépendance, celle qui n’est pas obstruée par les intérêts financiers des anciennes puissances coloniales n’a jamais été si éloignée… et si proche de l’île.

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