Chirac l'Antillais, aux origines du chlordécone

En 1972, J.Chirac, ministre de l’agriculture signait la première autorisation de mise sur le marché du chlordécone, condamnant par la même occasion la santé de la population antillaise et son environnement, à une pollution sans précédent. En 2019, 26 ans après l’arrêt de son utilisation, les deux îles sont détentrices du record du monde des cancers de la prostate par habitant. Coïncidence?

C’était il y a quelques mois seulement, alors qu’étaient admis les effets dévastateurs du chlordécone sur la santé de la population antillaise, Emmanuel Macron soutenu par Agnès Buzyn affirmait qu’ « il ne faut pas dire que le chlordécone est cancérigène », alors même que les Etats-Unis qui ne sont pourtant pas à la pointe de la protection de l’environnement, l’ont interdit depuis 1976 et que l’OMS a établi depuis 1979, qu’il comportait un risque cancérogène pour l’homme. Une insulte à la population touchée qui, si elle avait était bretonne ou alsacienne ou basque, aurait certainement eu droit à plus de considération. Pourtant, travaux après travaux, des scientifiques ont établi qu’il existait des risques accrus de cancer pour les hommes particulièrement exposés à ce pesticide. Encore en Mars dernier, une nouvelle étude publiée dans la revue médicale International Journal of Cancer, confirmait le potentiel cancérigène du chlordécone.  

La banane de la discorde 

La pollution de l’eau dans la région est avérée et constitue une préoccupation ancienne. L’alerte avait été donnée à plusieurs reprises sans être prise en compte par l’Etat. Ainsi, dès les années 1960  des études menées sur des souris donnaient des résultats inquiétants, en vain, en 1972, le chlordécone apparaissait en Martinique et en Guadeloupe pour lutter contre le charançon, un petit insecte toxique pour cette culture d’exportation si précieuse à l’économie locale : la banane. 

Suivirent tout de même, à la fin des années 70 deux rapports, Snégaroff et Kermanec confirmant les suspicions de pollution. Mais bien que tout cela se soit déroulé il y a plus de 30 ans, le sujet n’est que partiellement assumé par l’Etat français.

Pour rappel, en 1975, une mission était décidée par l’INRA pour étudier les problèmes de pollution par des produits pesticides dans les zones bananières du sud de la Grande-Terre en Guadeloupe. Les conclusions du rapport établissaient en 1977, l’existence d’une pollution dans les sols des bananeraies et des milieux aquatiques du Petit Carbet, du Grand Carbet et de la rivière de Bananier, ainsi que la forte contamination des sols agricoles, et bien que ces analyses lançaient un signal d’alerte inquiétant, l’utilisation du chlordécone ne flanchait pas. 

Un deuxième rapport pourtant, allant en 1979-1980, dans le sens du premier, soulignait la bio-accumulation dans l’environnement des substances utilisées comme pesticides, constatant en particulier une accumulation importante dans les tissus des espèces animales et des effets toxiques sur la faune pour de faibles concentrations dans les eaux, comme sur les crevettes, ainsi qu’une contamination de la faune dans des zones éloignées des lieux d’utilisation. 

Les deux études confirmaient bien une contamination nette de la faune, mais pendant ce temps là, alors que la crise de la canne à sucre avait occasionné dans les années 1960 la fermeture de nombreuses distilleries, la banane devenait la première richesse agricole de l’île, le fruit étant l’un des plus consommés par la métropole, il fallait le préserver. Seulement la monoculture d’exportation (actuellement 95% des bananes sont exportées) comporte des limites sociales et environnementales. 

Ainsi, suite aux deux cyclones qui frappèrent les Antilles au début des années 80, voyant leur bananeraies envahies de charançons, les planteurs utilisèrent le chlordécone commercialisé sous le nom de Curlone pour maintenir leurs cultures. A Paris pourtant, l’insecticide souleva dans un premier temps de nombreuses interrogations avant d’être interdit, tardivement, par la commission des toxiques, en 1989.

Puis, « grâce » à des dérogations accordées par les ministres Henri Nallet en 1990, Louis Mermaz en 1992 et Jean-Pierre Soisson en 1993, le chlordécone continua d’être utilisé. La France avait bien interdit le pesticide sur son territoire métropolitain, mais continuait bien à l’utiliser dans ses « anciennes » colonies. 

Le chlordécone : une affaire ultramarine ?

Les conséquences sanitaires seront mises en évidence en 1999 par la Direction de la Santé et du Développement Social (DSDS) de la Martinique, sans grande émotion. Alors que, les bananes antillaises étant principalement destinées aux français de métropole, l’ensemble des citoyens est concerné par ce scandale sanitaire, qui n’est pas une affaire strictement ultramarine, et qui mérite plus qu’une vague indignation. De plus, 80% de la biodiversité française se trouvant dans les Outre-mer, c’est tout un système agricole qui doit être pensé dans une démarche d’ « écologie décoloniale » selon l’expression de Malcom Ferdinand, chercheur au CNRS, qui explique à ce sujet qu’ « on s’enquiert de ce qui advient aux écosystèmes ultramarins, sans questionner le fait que les ultramarins sont cantonnés encore aujourd’hui aux marges de l’imaginaire politique de ce qu’est la France », comme l’a prouvé la déclaration d’Emmanuel Macron en février dernier, qui mettait publiquement en doute l’importance du rôle de l’insecticide dans les cas de cancers et taux de prématurité élevé en Martinique et en Guadeloupe.

Pourtant, selon Santé publique France, plus de 90% de la population adulte des deux îles est contaminée par ce produit. En 2016, un rapport de World Cancer Research Fund International, signalait le triste record mondial détenu par la Martinique, qui comptait 227,2 hommes atteints d’un cancer de la prostate pour 100.000 hommes, un nombre loin devant le deuxième pays le plus touché, la Norvège. Un record 7 fois supérieur à la moyenne mondiale, alors qu’en Guadeloupe, une étude de l’Inserm de 2014, expliquait que le chlordécone, ainsi que d’autres facteurs médicaux, pouvaient expliquer le taux de prématurité élevé : 15,8% contre 5,5% dans l’hexagone. Quant aux sols, 70% des terres sont polluées pour les 700 prochaines années. Alors, la pollution des eaux, de la faune, de la flore, de l’alimentation et des populations, est-elle illusoire ?    

Devant la Commission d’enquête parlementaire qui a commencé les auditions, Annick Girardin, ministre des Outre-mer, a reconnu ce mardi que la responsabilité de l’Etat dans la pollution au pesticide était « certaine, reconnue et engagée ». C’est un début, mais pour la présidente de l’association Vivre, Patricia Chatenay-Rivaudy, il s’agit d’un « crime d’Etat ». Elle explique qu’ « il y a une inégalité entre la métropole et les territoires d’Outre-mer. Cinquante millions furent débloqués en une semaine pour les agriculteurs de Rouen, ce qui est bien sûr légitime. Mais nous, on attend encore ». Concluant qu’il s’agit d’une rupture de l’égalité entre les territoires.

Mais passons sur tout cela. Ne retenons de Chirac que son goût pour la tête de veau et les vaches du salon de l’agriculture, et comme les chaînes d’infos, occultons son implication, et celle des gouvernements qui se sont succédés entre 1972 et 1993, dans le scandale sanitaire qui a ce jour a dénaturé durablement le rapport des Antillais à leurs îles respectives. Après tout, les Antilles même si c’est beau pour les vacances, c’est pas vraiment la France. N’est-ce pas ?  

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