"Viva la Muerte,viva la Revolucion!"

Claude Nougaro chante "Dansez sur moi" © gluups
Claude Nougaro chante "Dansez sur moi" © gluups

Dans le Jasmin, le sang des insurgés, le nuage Japonais, « The Spring is coming », quotidienne floraison de morts et morts vivants sur le petit écran. Soldat de plomb, je reste accrochée, un œil sur le clavier, l’autre sur la télé. A mesure que le monde s’effondre, s’enflamme, se rougit, éructant d’incoercibles miasmes, bêtes nucléaires énucléées irradiant mon salon dans le confort feutré dessus mon canapé, je regarde le monde qui agonise dans ma salade, je vous rassure, elle n’en n’est pas moins bonne, je la savoure même, comme si c’était la dernière , car parfois l’appétit vient en mourant.Ou est donc la sortie, « Out of fire » ? Dans mon caisson, je ne crains rien pour combien de temps encore. Moi, le soleil me caresse, il ne me brûle pas, le froid ne me raidit pas non plus, mes enfants ont une mère, qu’ils ont bien mal-élevée mais pleine de santé, mes petits-enfants ne courent pas pied-nus, jouant à cache-cache entre les bombes et si je pars en guerre contre eux, c’est qu’ils ne veulent pas finir leurs assiettes, trop pleines de tout ce dont les autres manquent. Chaque jour, je me réjouis bêtement d’être née ici plutôt qu’en des contrées d’où viennent ces damnés offrant de la rancœur à nos pauvres Lepennisés.

Je me cache adroitement à gauche sous ma bonne conscience qui rend le collectif responsable de ma mauvaise. Je peste, je déambule, je pétitionne, n’engageant que moi et quelques autres à y croire ,je nous autorise à penser comme moi, bref, je suis une bonne Française qui a une parfaite vision d’ensemble sur la société , sauf dans les angles morts , mais si « l’important n’est plus la rose », en Post-Scriptum , le PS ne me désavoue pas, allons de l’avant , vers quoi ?Vers le vert, nous le bêlons ensemble. « Les enjeux apparaissent clairement. La régulation du système financier, l’abandon du libre-

échange dogmatique et la soumission des échanges commerciaux aux normes sociales et

environnementales s’imposent : si les hommes ont créé la mondialisation, ils peuvent la

maîtriser.

L’urgence écologique rend vitale la transition énergétique : pour la conscience humaine et la

santé humaine, il doit y avoir un avant et un après Fukushima.

Le Produit intérieur brut (PIB) n’est pas faux en soi mais il est utilisé de façon trompeuse : estil normal qu’il augmente avec la consommation d’essence ou le déclenchement de la guerre

en Irak ? Evidemment, non ! D’où le besoin d’autres indicateurs fondés sur d’autres critères

pour mesurer le bien être de la population : revenu réel par catégorie sociale, bénévolat,

qualité de l’air, dépenses consacrées à la prévention dans l’éducation des enfants…

La ré-industrialisation du pays et du continent, ainsi que le soutien à une agriculture durable

: rien n’est possible sans une ambition productive, une valorisation des savoir faire, une

main d’œuvre qualifiée et motivée par des conditions de travail améliorées, un soutien

massif à l’innovation et à la recherche. Autant de chantiers qui exigent un nouvel

interventionnisme de la puissance publique pour anticiper, coordonner, impulser. »

Ce vieux monde flétri se meurt, dansons sur sa dépouille, essayons la troisième révolution, la tendre verte, celle qui peut réconcilier tous les tas de fumiers. De révolutions de pavés en barricades, il y eut 1830, 1848,1870, celle de la plage sous les pavés 1968, la troisième ne sera pas les pavés dans la mare de pétrole, de l’eau dans le gaz et des « Gaze-toi pauv con ». Plus jamais verts de rage ou de peur mais verts dans la coulée verte, « engageons nous pour la révolution de GAZON ». Surtout lisez ce petit texte de Fred Vargas qui me fit penser à la chanson de Nougaro et à « Viva la muerte, viva la revolucion »

 


Nous y sommes
Par Fred Vargas

Nous y voilà, nous y sommes.
Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes.
Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal.
Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance, nous avons chanté, dansé. Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que le reste était à la peine. Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides àl'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés.
On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. Franchement on s'est marrés.
Franchement on a bien profité.
Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.
Certes.
Mais nous y sommes.
A la Troisième Révolution.
Qui a ceci de très différent des deux premières ( la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie.
« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.
Oui.
On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau. Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi ou crevez avec moi

Évidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux. D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance.
Peine perdue.
Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais.
Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille
récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés).
S'efforcer.
Réfléchir, même.
Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.
Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde.
Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
Pas d'échappatoire, allons-y.
Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.
A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie –une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut-être.
A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.
A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

Fred Vargas
Archéologue et écrivain

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