"Nuit Debout" sur France 5 ou l'incapacité à la complexité ?

Le 17 Janvier 2017, France 5 consacrait un documentaire et un débat rétrospectif pour dresser un bilan de Nuit Debout. Si certains aspects de ce réveil politique sont bien retranscrits, d'autres me paraîssent passer largement à côté de ce qui s'est vraiment passé que ce soit dans Nuit Debout mais en France pendant ces mois de luttes. Retour critique d'un esprit rebelle.

Hier soir 17 Janvier 2017, France 5 proposait de faire découvrir ou re-découvrir Nuit Debout quelques mois après. 
Programme alléchant qui pouvait laisser espérer un regard critique suffisament approfondi et revoir quelques moments forts de nos luttes. 
Et pourtant ... A l'image d'un mouvement hétérogène, victime aussi d'une forme d'entre-soi sociologique, les journalistes acteurs sont passés à côté de points très importants et nous refont le mythe du "casseur" et de l'Hôpital Necker. Il me paraît opportun de développer ces points afin de tenter une approche la plus juste possible

Des absences notables

Tout d'abord de nombreuses actions fortes sont strictement absentes tant du reportage que du débat. Il en va ainsi de l'apéro chez Valls, une des nombreuses manifestations sauvages qui naissaient place de la République. Ce soir là, 3000 personnes ont déambulé dans les rues de Paris pour aller sous les fenêtres du Premier Ministre, s'affrontant avec la police, puis repartant vers la place de la République non sans quelques beaux moments de solidarité, de lutte, et quelques actes de sabotage envers des symbôles du capitalisme. C'était un moment fort car "on est nombreux, on fait ce qu'on veut", la foule ici n'avait plus peur ni de la répression policière, ni de l'Etat d'Urgence, ni du pouvoir, et faisait une expérience joyeuse de ré-appropriation de l'espace public et de découverte de pratiques de lutte. On peut en lire un autre récit ici ou une analyse
Et ce moment était assez représentatif de l'énergie des actions spontanées et régulières : soutien à des camarades arrêtés lors de la manifestation de la journée, aide aux réfugiés matraqués à Stalingrad ...
D'ailleurs, à ce sujet, l'occupation des places en Espagne aura mis près de 3 semaines avant d'offrir la moindre action plus concrète, le moindre débrayage quand Paris n'aura mis que 8 jours (manifestation sauvage pour aller s'interposer face à la maréchaussée qui attaquait les réfugiés aux abords du métro Stalingrad). Quand bien même Nuit Debout peut paraître à certain(e)s assez vain ou trop peu combatif, il serait bon de ne pas l'oublier. 

AG du 41 Mars - photo Olivier Ortepa © Olivier Ortelpa AG du 41 Mars - photo Olivier Ortepa © Olivier Ortelpa

Ensuite, le documentaire ne questionne pas suffisamment l'entre-soi sociologique (un mouvement majoritairement blanc et des classes moyennes éduquées -n'y voyez ici aucune vision péjorative, il s'agit d'un constat sur le niveau universitaire moyen) même si le débat a le mérite d'opposer une autre réalité : 16% d'ouvriers et 20% de chômeurs participant régulièrement selon une enquête sociologique, enquête d'ailleurs reprise dans la presse, de 20 Minutes au Parisien ou encore BFMTV. Preuve en est que la question a fait largement débat au sein des participants à Nuit Debout. Ce n'est pas pour rien qu'ont été créées tant la commission "Banlieues Debout" que des Nuit Debout à Saint Denis, Pantin, Montreuil, Ivry, St Ouen ...
Malheureusement, il semblerait que nos journalistes ne l'aient pas vu. Pire, le panel choisi ne fait que renforcer cet entre-soi, offrant coup du grain à moudre aux détracteurs et abondant l'image "bobo" et bien sage de Nuit Debout. Absence aussi de la forte réflexion sur les violences policières mais aussi la violence tout court, qu'elle soit politique ou militante, ou plus négative et plus insidieuse et socialement acceptée (violences faîtes aux femmes, aux LGBT ou même aux animaux). Pourtant, il y avait tant à dire à ce sujet. On rappelera aussi l'intervention de Mathieu Burnel du groupe de Tarnac sur la place ou la présence quotidienne du collectif Urgence Notre Police Assassine.

Pourquoi tous ces oublis ? Tout cela laisse un goût amer d'occasion manquée. Pour ma part, j'espérais une réflexion critique plus profonde, consciente des forces comme des limites du mouvement.

La rhétorique du casseur encore à l'oeuvre

Enfin le clou du spectacle nous est offert par un beau retour de la rhétorique du "casseur" contre le gentil manifestant. Dans cette séquence,qui commence à partir de 50 minutes, un magnifique exercice de propagande séparant le bon grain de l'ivraie se déroule sous nos yeux. "Au fil des nuits la violence monte crescendo" dit la voix off. Non, au fil des nuits, c'est la répression qui monte crescendo. D'une coupure de courant sur la place (difficile de croire à un simple problème technique quand seule la place de la République est affectée et quand c'est arrivé à deux reprises), au blocage des camions apportant le matériel en passant par la destruction d'une soupe et des attaques policières pour mieux déloger plus tôt que l'heure officiellement acceptée par la préfecture, les idées n'ont pas manqué aux autorités. 
Il faudrait aussi rappeler avec quelle violence la police a agi sur la place, de la destruction du chateau commun (lire un autre récit ici ou ) aux coups portés à des jeunes menottés, parfois allongés sur le sol à l'usage massif de grenades lacrymogènes, de grenades de désencerclement et de flash-ball ou LBD 40 (qui ont éborgné plus d'un manifestant et à ce sujet, cf. le rapport de l'ACAT sur les violences policières) ou encore des participants tirés par les cheveux dans les braises. Il est en effet peu étonnant qu'une telle répression entraîne une réaction des personnes visées. 
Mais, selon le reportage, "coincés entre les casseurs et la police, les nuit-deboutistes jouent la force tampon" (à 51"06).

Ainsi aucune hétérogénéité ni diversité des pratiques n'est admise par le documentaire, encore moins la possibilité que de nombreux participants aient pu avoir envie de tenir la place. De fait, on écarte aussi la possibilité d'une radicalisation de nombreux participants à cause de la violence subie et la relation de cause à effet entre le niveau de répression et le niveau de violence
Loin de moi l'idée de nier l'existence d'éléments plus prompts à la violence, la tentation de l'émeute est un sentiment politique avec des raisons politiques et sociales. L'écarter par le terme casseurs, c'est le meilleur moyen de risquer une explosion bien plus forte un jour car on ne l'aura pas analysée convenablement et encore moins traité les causes. 

LE CHÂTEAU (violente évacuation de la place de la République, 28 avril) par Doc du Réel © Doc du Réel

Hôpital Necker : le retour
On pourrait croire alors que le reportage (qui montre bien le blocage des camions et les changements des choix préfectoraux et policiers) analysera peut-être que le déclin de Nuit Debout est aussi dû à cette farouche répression, ou à tout le moins offrira une réflexion sur la violence (comme le documentaire "Alors c'est qui les casseurs ?" tente de le faire). Malheureusement rien de tout ça. A 1"04"24, "les casseurs s'en prennent à la police et à l'hôpital des enfants malades Necker". N'ont-ils rien lu d'autre sur le sujet que la version policière des faits, abondamment retransmise sur les grands médias ? 
Même Ouest-France, pourtant laissant entendre qu'il y avait tout de même une possibilité que l'hopital soit visé, ouvre avec un témoignage d'un membre du personnel qui dit tout de même que les CRS chargaient à cet endroit là. Il y a encore cet article de Slate qui, malgré quelques omissions caractéristiques et un discours virulent anti "casseurs", laisse aussi entrevoir une réalité plus complexe. 

Pourtant, le témoignage d'un parent d'enfant malade contredit cette version des faits et Gazette Debout, média indépendant créé par des nuit-deboutistes (d'ailleurs les médias indépendants issus de Nuit Debout, pour certains éphémères TV Debout ou Radio Debout sont aussi absents du reportage) offre aussi un autre son de cloche
Oui, un homme seul s'est attaqué à coups de masse aux vitres de l'hôpital et c'est inadmissible. Mais il est seul, il s'est arrêté après avoir été vertement engueulé par d'autres manifestants et sur la seule vidéo où l'on le voit agir, il semble partir vers les policiers. 
Oui, des vitres de l'hôpital ont reçu des pierres mais non elles ne visaient pas l'hôpital. La police avait créé à cet endroit un point de fixation avec un canon à eau et impossible pour le cortège de dépasser l'hôpital pendant plus d'une heure. Les forces anti-émeutes tiraient allégrement sur la foule à grands renforts de grenades lacrymogènes, de grenades de désencerclement et de LBD 40 dont on connaît la dangerosité. 
Ce qui était visé n'était pas les vitres de l'hôpital mais les agents de police présents devant les vitres de l'hôpital. Les images qui ont beaucoup tourné à la télévision montrent des black bloc casser du bitume en morceaux et les lancer en direction de l'hôpital. L'angle de vue ne permet pas de voir les policiers positionnés devant les vitres et permet cette mystification d'un groupe de "casseurs" attanquant l'hôpital. De quoi justifier une organisation sécuritaire impressionnante et humilitante des manifestations suivantes, à tel point qu'Amnesty International aura dépêché des observateurs considérant qu'il y avait là une possible atteinte au droit de manifester. Ce mythe diffusé partout a donc permis de justifier auprès de l'opinion publique la sévérité inouïe avec laquelle ont été traîtées les manifestations après le 14 juin
Enfin, cela a bien servi à occulter la "casse" de l'hôpital public par les réductions budgétaires et de personnel ou encore les réformes de la sécurité sociale.
Mais on s'éloigne de Nuit Debout même s'il y aurait encore tant à dire. 

Capture d'écran de la vidéo de Street Politics - "l'attaque" de l'hôpital Necker © Street Politics Capture d'écran de la vidéo de Street Politics - "l'attaque" de l'hôpital Necker © Street Politics

Pour en finir avec ce mythe, on pourra aussi lire l'article des Inrocks démontant l'argumentation au sujet de Necker -tout en gardant la dialectique du "casseur"- ou se référer à cette vidéo de Line Press très claire et avec un angle de vue bien plus juste (et même si j'apprécie peu Line Press pour leur ligne éditoriale, il faut reconnaître que cette vidéo est explicite et bien plus réaliste). Les images de Street Politics -source que je préfère- (de 12 minutes à la fin) montrent aussi très clairement ce qui s'est passé et avec différents cadrages. On voit bien qu'en occultant certaines images, il est facile de manipuler les faits
Pourquoi le canon à eau était-il placé là ? Pourquoi l'ordre n'a t-il pas été de laisser le cortège avancer ? Je vous laisse juge.

De fait, le reportage occulte de nombreuses réalités importantes de ce qu'aura été Nuit Debout, de comment cela a pu être vécu ou encore entretient le mythe du casseur et donc la justification de la répression qui en découle. 
Il m'a semblé important, au contraire, d'y répondre et de dénouer certains des écueils dans lesquels tombe ce reportage. Nuit Debout est une aventure protéiforme, difficile à catégoriser ou à saisir. Si de nombreux aspects en ont été plutôt bien retranscrits, ces omissions offrent une vision partielle et partiale. Certes, on pourrait me rétorquer que j'y oppose une vision tout aussi partiale et je l'assume. Mais elle est sourcée, documentée, discutable et invite à la réflexion, elle est aussi le fruit d'une participation active à ces événèments autant qu'une réflexion critique. Nuit Debout n'était pas une révolution, ni un simple mouvement citoyenniste et mignon, ni les seules discussions en AG. Elle reste si insaisissable que même ces journalistes participants n'auront pas vu ces quelques points importants
Victime tant de ses propres limites et difficultés que d'une répression policière ou encore d'un discours médiatique fluctuant, elle reste pour moi une belle aventure, qui aurait pu connaître de meilleurs lendemains et un des moments et lieux de lutte que nous avons connu en 2016. Je ne sais pas si elle renaîtra de ses cendres. J'y ai préféré le gonflement des rangs du "cortège de tête" et la diffusion de certaines pratiques militantes.

Ce qui est sûr, c'est que nuit-deboutistes ou non, les révoltés auront du pain sur la planche en 2017, entre des élections qui ne font rêver personne et un G20 à Hambourg.
Continuons le début ! 

>>Voir le documentaire en replay ici jusqu'au 24/01/2017 et le débat ici jusqu'à la même date.

  

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