De quoi Predappio est-il le nom ?

Ou comment les nostalgiques de la dictature fasciste italienne ont pignon sur rue.

Dans la province de Forli-Cesena, entre le torrent Rabbi, affluent du Montone, et le début du massif des Appenins du Nord, se trouve une petite bourgade d'un peu plus de 6000 âmes, Predappio.

Photo souvenir de Predappio le 28 octobre, photo par Enrico Rondoni pour romagnanoi.it © http://www.romagnanoi.it/gallery/1195132/Riecco-i-nostalgici--in-duemila.html Photo souvenir de Predappio le 28 octobre, photo par Enrico Rondoni pour romagnanoi.it © http://www.romagnanoi.it/gallery/1195132/Riecco-i-nostalgici--in-duemila.html

Ce décor est pourtant à nul autre pareil. En effet, en juillet 1883, y naquit un certain Benito Mussolini et sa maison natale se visite encore aujourd'hui. Malheureusement il ne s'agit pas seulement de sa maison natale, ni d'une forme de curiosité macabre de quelques individus isolés. Non, c'est bien plus grave.
En effet, Adone Zoli, alors Président du Conseil issu du parti Démocrate Chrétien, annonce sa démission le 10 juin 1957, car il refuse de gouverner avec le MSI (Mouvement Social Italien, parti néofasciste fondé en 1946 après l'interdiction du Parti National Fasciste par le gouvernement provisoire). Giuseppe Pella prend sa suite, ayant réussi à former un gouvernement uniquement composé de Démocrates Chrétiens, le 17 août 1953.
Pour éviter d'être renversé car il ne dispose que d'une majorité de 319 sièges sur 590 à la Chambre des Députés (majorité issue d'une alliance avec des députés indépendants, le gouvernement Zoli ne disposait que de 263 sièges), il décide d'offrir des gages au MSI. Cela ne suffira pas à assoir complètement sa stabilité et ce gouvernement tombera en janvier 1954. Mais c'est une autre histoire. Le gage offert au MSI est le retour de la dépouille de celui qui se faisait appeler le Duce vers sa famille, qui s'empresse de le transférer vers la crypte familiale du cimetière de Predappio1 .
Depuis lors, des célébrations diverses y attirent des nostalgiques de la dictature, entre 80 000 et 100 000 personnes par an2 (précisons que ce sont les chiffres à l'année, et non de la fréquentation d'une parade).
Et ils y ont pignon sur rue, au grand dam du maire actuel, Giorgio Frassinetti, de centre-gauche.

C'est à dire que dans la crypte s'affichent maintenant un buste énorme à la gloire du dictateur, ainsi qu'un livre d'or, signé par des fascistes du monde entier. Et en dehors, les articles de souvenirs fascistes s'y sont multipliés, n'hésitant pas à enfreindre la loi sur l'apologie du fascisme, et les magasins comme Ferlandia ou Predappio Tricolore Souvenir de vendre des tonnes d'objets à la gloire du fascisme italien, mais aussi du nazisme, et objets ou drapeaux à la croix gammée y cotoient des bouteilles de vin « Dux » (Duce, en latin), des croix celtiques, des livres, des mugs, pins, calendriers, vêtements … la caverne d'Ali Baba du militant d'extrême droite, en somme. Et tous ces gadgets fascistes s'affichent fièrement en vitrine.

En voici quelques images :
Images de la Crypte et du magasin de souvenirs fascistes © AP Archive


Pour les plus curieux d'entre vous et bien vous rendre compte de la chose, nous vous invitons à regarder cette courte vidéo visite de la crypte.
Et pour les plus téméraires, vous pouvez voir plus en détails la collection d'objets fascistes, nazis et "white power" de ce magasin de souvenirs sur cette vidéo ou encore dans cet article de Vice en français qui fait le récit de leur visite à Predappio.  

Le maire semble avoir du mal avec ces encombrants magasins de souvenir dont les fidèles sont trop nombreux et organisés, tout comme avec les diverses parades de célébration du fascisme.
Pour tenter d'enrayer cette dynamique, il a décidé d'installer un musée du fascisme là même où le parti fasciste avait son siège régional, espérant que la visite du musée fasse passer l'envie d'acheter des souvenirs à la gloire du régime à la sortie. Il raconte cette idée dans une interview à France Info. Si l'on peut douter que cette initiative soit suffisante, on peut saluer le choix du maire.
Mais imaginez un instant, en Allemagne un Mausolée à la gloire d'Hitler, un magasin de souvenirs du nazisme et des marches d'anciens tortionnaires avec de jeunes nostalgiques, habillés en uniformes de la Wermacht ou en uniformes SS. Cela vous semblerait proprement inconcevable.
C'est pourtant ce qui existe en Italie depuis 1957.

De fait, nous avons pu voir aujourd'hui se diffuser une image choquante sur les réseaux sociaux, d'une femme portant un tee shirt, parodiant Disney mais de très mauvais goût, que vous pourrez voir ci-dessous. Attention les yeux.

Le tee shirt choquant d'une militante Forza Nuova Le tee shirt choquant d'une militante Forza Nuova
 
Oui, cette image est choquante et son tee shirt est une négation de crimes contre l'humanité, une banalisation du nazisme, une insulte à toutes les familles de victimes, mais le contexte l'est encore plus. D'autant plus que cette image nous arrive juste après l'attentat de Pittsburgh et l'arrivée au pouvoir de Bolsonaro au Brésil. Cette photo a été prise cette année, le 28 octobre 2018, jour anniversaire de la marche sur Rome, prise de pouvoir par les chemises noires en Italie. Chaque année, entre 1000 et 3000 nostalgiques de la dictature s'y donnent rendez-vous, chantant des chants fascistes, bras tendus en pleine rue. Et jamais leur parade n'a été interdite par les autorités. C'est donc bel et bien ce qui produit ce genre de photos qui devrait nous choquer. Et notre indignation devrait s'entendre un peu plus fort, en Italie comme en France.
Si vous n'avez pas peur de plonger un peu plus dans les image de cette apologie du fascisme, voici les images de la marche du 28 octobre 2018 en vidéo.

Alors qu'en Espagne, la dépouille de Franco va être sortie du son mausolée, on est en droit de douter du gouvernement Salvini pour mettre un terme à ces célébrations particulièrement choquantes. Il est vrai que l'Italie n'a pas forcément fait le même travail mémoriel et institutionnel que d'autres pays en la matière. L'Allemagne a connu le procès de Nuremberg, la France ceux de Papon ou de Klaus Barbie, la responsabilité des Etats aura été reconnue par plusieurs chefs d'Etat successifs (on se souvient du discours de Jacques Chirac concernant la rafle du Vel d'Hiv'). Cela n'a pas eu lieu dans les mêmes proportions en Italie, ce qui permet aussi au mythe de prospérer.

Pourtant, il est nécessaire de rappeler que plus de 7000 juifs italiens sont morts déportés dans les camps de concentration, que les squadre (petits groupes de combat des chemises noires) ont assassiné ou blessé nombre d'opposants au régime : députés (Giacomo Matteotti), syndicalistes, socialistes, expéditions punitives sur les luttes sociales3.
Et comme le disait Jean Paul Sartre, le fascisme n'est pas défini par le nombre de ses victimes, mais par la façon dont il les tue, et la violence squadriste devrait suffire à nous en convaincre.

1. Pierre Milza, Les derniers jours de Mussolini, Fayard, 2010, p. 229
2. « Le village des nostalgiques de Mussolini », Le Figaro,‎ 10 novembre 2011 (ISSN 0182-5852, lire en ligne [archive])
3. Pierre Milza et Serge Berstein, Le Fascisme italien, 1919-1945, Le Seuil, 1980, p. 98-103.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.