2 poids et 2 mesures : quand l’opinion publique vient au service du mépris des lois

Tariq Ramadan: Clairement, "la procédure régulière" n'a pas été jugée nécessaire dans son cas. Son origine ethnique et sa religion semblent l'avoir dépouillé de la protection de ce principe juridique, pourtant si fondamental

Nous vivons dans une ère bien étrange. Une ère de polarisation extrême des attitudes. Une ère de contradictions flagrantes. Une ère d'effritement des principes fondamentaux de la justice. 

maher-arar
Maher Arar

En 2002, mon mari, Maher Arar, citoyen canadien d’origine syrienne, a fait l'objet d'un procès public au Canada alors qu'il était victime d’une procédure de « restitution extraordinaire » initiée par les autorités américaines avec la complicité des autorités policières canadiennes, jordaniennes et syriennes, alliés officiels et de facto à la fois, de la politique américaine de la « guerre contre le terrorisme. »

Quand mon mari a reçu une sommation dans sa cellule américaine, déclarant qu'il avait été arrêté en raison de son association présumée avec Al-Qaïda, il n'a pas eu droit à un avocat, on ne lui a montré aucune preuve, on ne lui a pas fixé une date pour  passer devant un juge. Au contraire, il a été expédié au milieu de la nuit vers un aéroport américain où un jet privé, connu dans le milieu comme « avion fantôme » allait le transporter vers la torture. Arrivé à Amman, en Jordanie, il fut interrogé par les services de renseignement jordaniens pour ensuite être conduit en jeep militaire jusqu’à Damas, en Syrie.

Entre temps, au Canada, des politiciens, journalistes et simples citoyens canadiens croyaient que les autorités américaines ne pouvaient pas se tromper,  car après tout, « il n’y a jamais de fumée sans feu ». Quand le président américain George W. Bush a énoncé  en 2002 sa tristement célèbre phrase « vous êtes soit avec nous soit avec les terroristes », il savait pertinemment que beaucoup de gens tomberaient dans cette nouvelle « ligne de faille » qu'il venait de créer. En effet, malgré le fait que beaucoup de gens s’opposaient à M. Bush, faut-il rappeler que beaucoup aussi l'ont suivi et appuyé dans sa guerre.

George W. Bush a créé ce que j’appellerai « une ligne de fracture des civilisations »  et d'une certaine façon il a réussi.  Si Twitter ou Facebook avaient existé en 2002, je n'ai aucun doute qu'il y aurait eu des campagnes pour dénoncer mon mari comme terroriste et des appels formels à le garder en Syrie pour «pourrir avec les autres terroristes». En fait, même sans les médias sociaux, ces « appels » ont été relayés par certains politiciens ((http://nationalpost.com/opinion/jeff-jedras-diane-ablonczy-on-maher-arar-and-his-terrorist-links) )et certains journalistes et journaux au Canada (https://thewalrus.ca/hear-no-evil-write-no-lies/).

Au milieu de toute cette confusion une seule chose a sauvé mon mari: le respect de la procédure régulière et équitable. Non que cela lui ait été offert; mais je me suis battue avec quelques supporters pour qu’il en ait accès. Je répétais à tous ceux qui voulaient bien m’entendre que si mon mari est coupable d'un acte répréhensible, il devrait être ramené au Canada et faire face à la justice. L’expédier dans une prison syrienne et le garder là-bas ne servirait aucune droit ni aucune justice.

La notion de procédure régulière a permis aux plus sceptiques de m’écouter et de prêter un peu d’attention à un match quasiment perdu d’avance. Mais l'argument du procès équitable, appliqué même à «un terroriste présumé» a aidé mon mari à échapper à une mort possible et à une vie très probable de torture et de misère dans le goulag syrien. 

Nous pourrions dire qu’il y a deux implications directes et sérieuses des attaques du 11 septembre 2001.

Premièrement, la justification de la torture comme moyen d'extraire des informations des suspects musulmans avec la normalisation et le «marquage» du scénario de la bombe à retardement publicisé et normalisé par Alan Dershowitz (http://edition.cnn.com/2003/LAW/03/03/cnna.Dershowitz/).  

Deuxièmement, l'enracinement du discours de «la guerre contre le terrorisme» dans le discours public a conduit à la disparition du principe de «procédure régulière» pour musulmans soupçonnés d’actes « terroristes ».  À partir du moment où le suspect est arrêté jusqu'au moment où il est confronté à la justice, il aurait déjà été jugé sur la place publique par des politiciens, des journalistes et des pseudo-experts qui, la plupart du temps, n'ont aucune subjectivité et baigneraient dans la spéculation pure et simple. C’est justement cette spéculation qui imprègne souvent les esprits avant de devenir la vérité absolue. Ainsi quand le temps viendrait pour un procès en bonne et due forme, l'opinion publique aura déjà choisi son camp, habituellement l'incrimination du suspect terroriste.

hassandiab-11
Hassan Diab

Lorsque Hassan Diab, un citoyen canadien, soupçonné d'avoir participé à un attentat à la bombe contre une synagogue  (de la rue Copernic) à Paris en 1980, a été arrêté à Ottawa en 2006 (http://www.cbc.ca/news/politics/hassan-diab-back-in-canada-1.4489738), la notion de procédure régulière n'a pas été respectée.

Pour plusieurs, il était déjà coupable. Ses origines en tant que musulman, arabe, né au Liban, ont fait de lui un coupable avant même qu'il n’ait reçu un procès juste et équitable. Même lorsqu'un juge canadien à Ottawa a examiné la demande d'extradition du Canada vers la France, il a admis que les preuves étaient fragiles et faibles, mais que son extradition allait de l’avant. (http://ottawacitizen.com/news/local-news/ottawa-academic-hassan-diab-is-back-home-free-for-the-first-time-in-a-decade).

Plusieurs observateurs ont conclu que les lois canadiennes d'extradition sont trop laxistes. Ils ont prétendu que le juge avait en quelque sorte les mains liées.. Certes. Mais je ne suis pas tout à convaincue que c’est la seule raison derrière son jugement contradictoire. Je dirais plutôt que c’est tout le climat anti-islam et anti-arabe qui a ouvert la voie à une telle décision. Pourquoi parions-nous sur l'innocence de quelqu'un qui a tout contre lui depuis son origine jusqu’à l’opinion publique. Celle-ci est depuis les attentats du 11 septembre 2001 sous l’influence de cette « ligne de faille », à savoir « soit avec nous soit avec  les terroristes », l'a jugé coupable ou l'a tout simplement ignoré.

Aujourd'hui, même, le mouvement #Metoo semble ne pas échapper à cette «ligne de faille terroriste».

Prenons l’exemple de M. Harvey Weinstein, le célèbre producteur hollywoodien, qui a été accusé par plusieurs femmes d'actes allant du viol aux agressions sexuelles. M. Weinstein n'a jamais été inculpé, ni arrêté ni emprisonné (http://www.bbc.com/news/entertainment-arts-41580010). Malgré toute la frénésie médiatique autour de l'affaire et les hauts enjeux émotionnels qu’elle a suscité, sa position d’homme puissant blanc et riche l'a sauvé jusque là de l’emprisonnement qu’on pensait presque inévitable. Personne n'a mentionné la religion de Harvey Weinstein ni ses positions politiques ni ses affinités idéologiques. Après tout, que cela nous plaise ou non, «la procédure régulière» lui a été en quelque sorte appliquée.

b9714628443z-1-20180202221652-000-gdpakcqm7-1-0
Tariq Ramadan

De l'autre côté de l'Atlantique, M. Tariq Ramadan, un éminent théologien et philosophe d'origine suisse, a été accusé par trois femmes françaises de viol (https://www.nytimes.com/2018/02/02/world/europe/tariq-ramadan-rape-accusations-.html). Bien qu'il se soit présenté de son propre chef au commissariat et qu'il ait coopéré à l'enquête, il a immédiatement mis en garde à vue puis en détention provisoire sans même pouvoir recevoir la visite de sa famille qu’après 45 jours d’isolation. .

Clairement, "la procédure régulière" n'a pas été jugée nécessaire dans son cas. Son origine ethnique et sa religion semblent l'avoir dépouillé de la protection de ce principe juridique, pourtant si fondamental. Son traitement juridique et médiatique est très similaire de ce que les musulmans soupçonnés de terrorisme recevraient. Même son incarcération pendant les premières semaines en cellule d'isolement à la prison de Fleury-Mérogis est hautement symbolique puisqu'il s'agit d'une prison où de nombreux musulmans soupçonnés de terrorisme ont été détenus (dont Hassan Diab en l’occurrence).

Même aujourd’hui avec les nouvelles indiquant la dégradation de son état de santé du fait que Tariq Ramadan souffre d’une sclérose en plaque et d’une autre maladie neurologique, aucune circonstance atténuante ne semble être invoquée  à son égard. Comme s’il était devenu l’ennemi public numéro un, celui qu’on accuse de tous les maux. Comme si l’on disait qu’il mérite ce qu’il reçoit.

Mais n’est-ce pas justement afin d’éviter cette sorte de déchainement de la foule et cet appel incessant d’un certain public à l’inquisition, que l’État de droit est venu mettre en place la « procédure régulière »? Pourquoi alors Tariq Ramadan en-est il soustrait? C’est un peu comme si l’homme derrière M. Ramadan ne compte plus et que ce qui est mis en accusation par certains journalistes, certains politiciens et par un certain le public ce sont ses idées, sa religion et les idées et position de sa famille élargie. Comme si le désaccord avec les idées justifie l’abus de la personne.

Il y a quelques années, Dominique Strauss-Kahn (DSK), un ancien chef du Fonds monétaire international et à l’époque candidat pressenti à la présidence française a été accusé par une femme de ménage d'un hôtel de Manhattan d'agression sexuelle. Beaucoup de ses connaissances sociales et politiques se sont levées et l'ont défendu publiquement. Certains ont même prétendu que son inconduite sexuelle (et plus tard, d'autres crimes découverts) était un signe de sa virilité abondante et de sa séduction. (https://www.nationalreview.com/blog/corner/mrs-dsk-jonah-goldberg/). En aucun cas, les opinions politiques de DSK n’ont joué en sa défaveur (tout au contraire) ni son origine ou sa religion. Plus tard, il a été acquitté de toutes les autres accusations de proxénétisme, de viol et d'agression sexuelle, et certains même aujourd’hui parlent  de son retour imminent en politique. (https://www.telegraph.co.uk/news/2017/10/08/dominique-strauss-kahn-bid-return-political-wilderness/)

En 2012, le journaliste américain Glen Greenwald a écrit un livre important intitulé “ With Liberty and Justice for some: How the Law Is Used to Destroy Equality and Protect the Powerful” (https://us.macmillan.com/withlibertyandjusticeforsome/glenngreenwald/9781250013835/). Dans son livre, Greenwald se concentrait principalement sur les cas de fraude financière, d'espionnage domestique et de production de torture, aux États-Unis et sur la façon dont certaines entreprises et individus échappaient à la justice et à la responsabilité en raison de leur pouvoir et de leur argent. Aujourd'hui, on peut en dire autant, non seulement aux États-Unis, mais partout dans le monde, lorsqu'il s'agit d’accusations de terrorisme ou de méfaits sexuelles, c’est votre ethnicité, votre religion et votre statut social qui risquent fort de déterminer si les mêmes principes juridiques vous seront appliqués ou non.

Une version modifiée de cet article a été originellement écrite et publiée an anglais. (http://rabble.ca/columnists/2018/03/our-societys-double-standards-application-due-process)

 

Dr. Monia Mazigh est universitaire canadienne, auteur et militante pour les droits de la personne. Elle détient un doctorat en finance de l’Université de McGill. 

Dr. Mazigh est devenue célèbre aux yeux du public canadien en 2002 quand son mari Maher Arar, a été déporté en Syrie où il était détenu sans aucune accusation et  torturé pour plus d’un an.  Durant ce temps, Dr. Mazigh a livré un combat inlassable pour faire libérer son mari et a lutté sans relâche pour rétablir sa réputation et demander réparation.  En janvier 2007, après une longue enquête, le gouvernement du Canada a finalement présenté ses excuses à son mari.

Dr. Mazigh a publié en 2008 un  livre intitulé : Les larmes emprisonnées qui raconte son expérience après l’arrestation de son mari et sa lutte pour rétablir sa réputation.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.