Lettre ouverte au journal « Le Figaro » : entre le dégoût et la pitié.

en réaction à la « Carte de France des personnes signalées pour radicalisation » publiée par Le Figaro.

Lettre ouverte au journal « Le Figaro » : entre le dégoût et la pitié.

 

Messieurs du Figaro,

 nous venons de découvrir votre « Carte de France des personnes signalées pour radicalisation », accessible ici :

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/02/02/01016-20160202ARTFIG00368-islamisme-8250-individus-radicalises-en-france.php

Et nous hésitons entre la pitié et le dégoût.

 Comment la rédaction du Figaro ose-t-elle publier en ligne cette carte des données brutes de signalements pour radicalisation sans l’accompagner de la moindre analyse ? (Il faut en effet se reporter à des articles connexes sur votre site pour trouver une ébauche de réflexion.)

Une lecture rapide de cette carte conduit inévitablement à votre conclusion : « Si la contagion a gagné tout le pays, Paris, l'Île-de-France et le Sud-Est comptent le plus grand nombre de cas recensés. »

L’épidémie (puisque selon vos propres termes il s’agit d’une maladie contagieuse) toucherait donc plus gravement certaines régions que d’autres : le Nord-Pas-de-Calais, l’Alsace, la Région Parisienne, le Rhône, la frange méditerranéenne orientale, la région toulousaine compteraient le plus grand nombre de porteurs du virus. Des nids de terroristes potentiels en somme.

Pourtant, n’importe quelle personne moyennement informée sait que ces régions sont aussi celles qui en France sont le plus densément peuplées, comme le prouve cette carte de la densité de population en France en 2009 accessible sur la base de données de l’Insee : 

http://www.cartesfrance.fr/geographie/cartes-population/carte-densite-population-2009.html

Les deux cartes se superposent presque parfaitement : les régions prétendument les plus touchées par la radicalisation sont précisément aussi les plus peuplées. En somme, il n’y a là rien de mystérieux : le nombre de « signalements » est proportionnel à la densité de la population, ce qui signifie que, rapporté à cette densité, ce nombre est strictement identique à travers tout le territoire. 

Votre carte ne prouve donc strictement rien.

 Nous hésitons entre pitié et dégoût. Pitié pour des journalistes qui ignorent tout des bases de la statistique démographique. Ou dégoût pour des journalistes qui, connaissant ces bases, les ignorent volontairement afin de pointer du doigt certaines régions qui seraient les « foyers infectieux » qu’il conviendrait de « traiter » en priorité pour enrayer « l’ épidémie ».

En publiant cette carte biaisée et non corrigée, le Figaro court (consciemment ?) le risque d’ajouter la haine à la haine, la division à la division : les régions pointées comme les plus « malades » sont en effet aussi celles qui, ayant été les plus industrialisées, ont connu, lors du « boom » économique des 30 glorieuses, le plus fort taux d’immigration économique, et celles par conséquent où vivent aujourd’hui le plus grand nombre de Français d’origine étrangère, et spécifiquement le plus grand nombre de Français pratiquant la religion musulmane.

On imagine sans peine les conclusions politiques nauséabondes qui pourraient être tirées d’une telle corrélation.

Nous attendons avec impatience que le Figaro publie une carte de la radicalisation idéologique dans le milieu journalistique.

Cathy Fourez, Michèle Guillemont, Yves Macchi (Enseignants-chercheurs- Université Lille 3).

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