Qui se souvient encore de la très belle Valentine de Saint Point ?

Être solaire mais controversée, elle est née aristocrate le 16 février 1875, pour nous quitter il y a 66 ans, le 28 mars 1953, au Caire, dans l’indifférence et l’anonymat le plus total.

À l’heure du « mouvement social féminin du XXIe siècle » (Le Monde) que nous traversons, consécutif au tsunami #MeToo, il est temps de réparer cet oubli, car c’est aussi une femme qui, par l’originalité de son parcours et de son œuvre, a laissé son empreinte.

Electron libre dès le début, elle aura impressionné le monde par son aura, son intelligence et son raffinement (comme on peut le constater au vu du nombre de photos d’elle existant sur le net). Personnalité extravagante, elle était très en vue dans les milieux mondains de la belle époque, en véritable muse des ateliers et des salons littéraires (courant symboliste), elle participait même aux séances de spiritisme si populaires à cette époque-là. On retient aussi qu’elle avait un goût prononcé pour les couleurs chatoyantes et les bijoux. C’était une véritable touche-à-tout, avec plus ou moins de succès : « en littérature (…) poésie, roman, critique littéraire, esthétique, théâtre, journalisme ; dans les arts elle avait gravé et peint, tenté de renouveler la danse » [1]. Elle côtoiera Rodin et Satie, vivra librement avec Canudo, s’intéressera à la politique, mais elle restera surtout, jusqu’au bout, fidèle au genre littéraire qui la caractérisera le mieux : la poésie. Elle publiera notamment plusieurs recueils, dont Poèmes de la mer et du soleil et La caravane des chimères.

Bien que sa vie personnelle ait été plutôt chaotique de par son caractère bien affirmé et non conformiste, Valentine de Saint Point était avant tout un bel exemple d’émancipation et d’indépendance, elle peut donc prétendre au titre de précurseur du féminisme, comme le montrent notamment ses écrits, tels que le Manifeste de la Femme futuriste (1912) et le sulfureux Manifeste de la luxure (1913). Première performeuse de son temps, elle a su mettre aussi en avant la transparence et le dépouillement à travers la création d’une toute nouvelle danse, très moderne pour l’époque : La Métachorie. 

L’Egypte sera finalement La grande aventure de sa vie. Sa période égyptienne marquera notamment une rupture avec son ancienne vie et une transformation personnelle : l’amazone s’y assagira et y trouvera une nouvelle forme de paix intérieure. C’est d’ailleurs dans le pays des pharaons qu’elle choisira de s’éteindre et de disparaître. Au début du XXe siècle, la découverte de l’orient rêvé commençait souvent par celle du Maroc, et le périple de Valentine de Saint Point n’y dérogea pas : « sa passion des voyages lui fait visiter, en 1918, l’Espagne et le Maroc, où elle s’intéresse à la religion musulmane et se convertit à l’Islam sous le nom de Rawhiya Nour el-Din » [1], un Islam soufi, dépouillé, teinté de mysticisme et d’ésotérisme.

Elle décida ensuite assez subitement d’aller vivre au Caire et y élut domicile en décembre 1924, entamant ainsi un exil un brin rimbaldien. Difficile de dire s’il s’agissait pour elle de marcher dans les pas de son illustre ancêtre et arrière grand-oncle, Lamartine, ou de se refaire une santé, aussi bien physique qu’intellectuelle, au lendemain de la grande guerre.

Elle passera les 29 dernières années de sa vie dans ce pays, s’érigeant au fil du temps, selon Daniel Lançon, au rang de véritable égérie de l’Orient [2]. Elle vivra principalement dans son appartement, rue Emad el-Dine au Caire, dans les beaux quartiers, au milieu d’un capharnaüm de meubles, de tissus, de tentures et de tapis précieux, d’œuvres d’art, de tableaux, de livres et sans doute de souvenirs.

Cependant, sa liberté de parole et son attitude jugée scandaleuse ne lui vaudra pas que des amis. Anticolonialiste convaincue, elle prendra fait et cause pour le nationalisme arabe dès sa création. Après cela, elle fera de plus en plus de politique, en créant notamment Le Phoenix, la revue de la renaissance orientale (1925-27). Néanmoins, son militantisme et son combat l’isolera peu à peu ; boycottée par les milieux diplomatiques et francophones qu’elle avait l’habitude de fréquenter, elle sera même menacée d’expulsion, alors que sa seule ambition était de construire un pont entre cet Orient fantasmé (orientalisé selon Edward Saïd), empreint de tradition, et cet occident tempétueux, impérialiste, tourné vers la modernité.

C’est en faisant des recherches sur René Guénon que j’ai découvert Valentine de Saint Point. Ce premier, que l’on appelle également l’Ermite de Duqqi, était lui aussi un personnage mystérieux, qui a également vécu au Caire au même moment. Cependant, lui, contrairement à Valentine de Saint Point, fuyait les mondanités comme la peste et vivait humblement entouré de sa femme égyptienne et ses enfants, tourné tout entier vers la relation épistolaire très intense qu’il entretenait avec ses lecteurs. Toutefois, les dernières années de la vie de Valentine de Saint Point resteront intimement liées à sa relation avec cet auteur français, métaphysicien, devenu lui aussi musulman après un passage au Maroc.
La mort de René Guénon, en 1951, la plongera d’ailleurs dans une profonde mélancolie, même si elle assurera un rôle de transmission de son œuvre après son décès, en véritable veuve intellectuelle (comme la qualifiera Daniel Lançon [2]). Néanmoins, elle se défendra toujours d’avoir été son disciple, bien qu’elle le veillât jusqu'à sa mort. Elle aura été la seule personne qu’il venait voir pour discourir pendant des heures, un privilège que le monde entier lui envia.

Finalement, on dira de René Guénon qu’il a été « enseveli dans un désert de silence » [3], bien que ce soit en fait elle qui le fût.

Elle passera la dernière partie de sa vie dans un certain dénuement, à lutter entre une certaine pauvreté (elle sera même acculée à vendre ses biens pour survivre) et une profonde solitude, à l’image de son cheminement religieux. Elle vivra retirée chez elle, vieillissante et malade, dans la prière et la méditation.

Contrairement à René Guénon, qui lui a été enterré dans le mausolée de son beau-père, on ne sait pas où a été inhumée Valentine de Saint Point. Il n’existe que de vagues indications sur l’emplacement de sa tombe. Elle aurait été enterrée dans la plus stricte observance musulmane, enveloppée dans un linceul blanc, posée à même le sable (le désert, son autre fascination).
Elle reposerait donc dans le cimetière de l’Imam El Leissi, à moins que ce ne soit celui de l’Imam Leith (la traduction est approximative), dans une des plus anciennes nécropoles du monde : la cité des morts du Caire. Cette dernière semble pourtant être avant tout une cité de la vie, puisqu’on pourrait dire qu’on y compte presque autant de vivants que de morts, les premiers veillants sur ces derniers. Cela forme une étrange alchimie au final, mais qui fonctionne très bien depuis des siècles (à priori depuis le Xe).
Espérons qu’une famille ait adoptée Valentine et ait pris soin d’elle tout ce temps, en entretenant sa tombe au quotidien… en attendant qu’elle soit retrouvée.

Donnez mon corps au sable du désert.
Où choiront mes cheveux, il sera plus doré.
… Le sol sera plus chaud et la couche plus tendre
Et la transmutation – Insigne volupté ! -
Je la vivrai encore avec intensité.
… Et je me sentirai, ô rêve d’autrefois,
Désert, ô mon amour, Sable, devenir toi.
[1]

Un regain d’intérêt est à l’œuvre avec une très belle réhabilitation mémorielle qui va paraître le 18 avril 2019 : Valentine de Saint-Point : Des feux de l'avant-garde à l'appel de L'Orient, par Paul-André Claudel et Elodie Gaden (ouvrage collectif aux Presses Universitaires de Rennes).

 ----------------------------------------------------

[1] Une étrange arrière-petite-nièce de Lamartine : Valentine de Saint-Point (1875-1953), Abel Verdier, Bulletin de l'Association Guillaume Budé - Année 1972 - pp. 531-545.

[2] Les Français en Egypte, de l’Orient romantique aux modernités arabes, Daniel Lançon (Presses Universitaires de Vincennes).

[3] L’Ermite de Duqqi, René Guénon en marge des milieux francophones égyptiens, Xavier Accart avec la collaboration de Daniel Lançon (Archè milano).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.