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Billet de blog 20 sept. 2020

Couvrez cette bretelle de soutien-gorge que je ne saurais voir

Le 14 septembre, presque 400 ans après le Discours contre les femmes débraillées de ce temps, des collégiennes de Tyrosse (Landes) ont été réprimandées pour avoir manifesté leur droit à s'habiller librement, remplaçant poing levé par bretelles fines et jupes à mi-cuisse. En soutien à leur mouvement dénonçant la pression sexiste qu'elles subissent dès 11 ans, j'ai écrit à la direction du collège.

Estelle Alquier
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Monsieur le principal,
Madame la conseillère principale d'éducation,

J'ai reçu cet après-midi un appel de la vie scolaire me prévenant d'un incident lié à la tenue vestimentaire de ma fille, Juliette, scolarisée en classe de 4B. J'ai d'abord pensé avec effroi qu'elle s'était peut-être renversée le pot d'encre de Chine sur son jean préféré, pour aussitôt me rappeler que l'écriture à l'encre n'existait plus à l'école depuis belle lurette, et celle manuelle était sournoisement remplacée en 4ème et 3ème par le clavier d'un ordinateur pesant 3kg généreusement prêté à chaque élève. Je ne m'étalerai pas sur cette ineptie pédagogique, ce n'est pas le sujet. En percevant de l'inquiétude dans ma voix, la surveillante m'a tout de suite rassurée : "elle s'est faite remonter les bretelles par la CPE car sa tenue n'est pas correcte". Je n'ai pas tout de suite compris : la température extérieure dépassant 37° à 14h, j'ai alors imaginé sans trop y croire que Juliette avait enlevé le jean qui lui est insidieusement imposé depuis son entrée en 6ème, tous les vêtements « mi-cuisse » étant interdits. Aux filles seulement. Elle m'expliqua que son tee-shirt laissait trop entrevoir son ventre, et de surcroît possédait des bretelles fines, ce qui est également interdit.

Au retour de Juliette, quelle ne fut pas ma surprise de l'entendre dire qu'elle était collée en raison de sa tenue qualifiée d'indécente : un jean taille haute à trois centimètres au-dessus du nombril (j'ai mesuré) et un petit haut à bretelle adorable rose pastel non décolleté. Effectivement, même si elle avait assorti son soutien-gorge, les bretelles dudit sous-vêtement étaient légèrement visibles. Encore fallait-il lorgner dessus avec insistance... Une bande de 3 cm de peau de dos et ventre était également visible, tout comme c'est le cas avec n'importe quel tee-shirt quand on lève les bras (à ce propos, peut-être faudrait-il demander aux filles de ne pas lever la main trop haute en classe?).

Jusqu'à présent je n'ai pas cru nécessaire de remettre en question ces règles visant plus à stigmatiser la jeune gente féminine qu'à la protéger. La protéger de qui d'ailleurs? Des garçons de leur âge avec qui elles vont à la plage, à la piscine (même au sein du collège, en cours mixte), dans les salles de sport, en vacances, en week-end, en bus, surfer, en randonnée, au cinéma, faire du vélo? J'imagine que non. Des hommes travaillant au collège alors? J'ose espérer que non. De qui alors? Nous sommes bien d'accord, il ne s'agit pas de protéger nos jeunes adolescentes.

Pourriez-vous m'expliquer ce que vous entendez par tenue provocatrice, ce n'est pas très clair. Je pourrai ainsi ensuite relayer ces informations à ma fille afin qu'elle respecte le règlement intérieur, tel est notre rôle de parent lorsque la vie scolaire nous alerte sur un manquement de nos enfants. Pour vous aider à y répondre, voici quelques questions :

- En quoi le genou d'une fille est-il plus indécent à montrer que celui d'un garçon?
- Pourquoi la vue des coudes d'une jeune fille est-elle plus acceptable que celle de leurs épaules?
- Les garçons ont-ils une régulation de la chaleur corporelle moins efficace que les filles?
- Combien de centimètres de large doivent faire les bretelles des tee-shirt? (j'ai emprunté cette question- ci aux copines de ma fille peu avant leur rentrée en 6ème, elles s'inquiétaient d'être punies)
- En quoi les bretelles de soutien-gorge sont-elles provocatrices, étant donné qu'une des camarades de Juliette avec qui elle était convoquée s'est entendue reprocher de "montrer" ses bretelles de soutien- gorge, et une autre de ne pas en porter. Je n'y comprends plus rien, et réalise que je suis moi-même très souvent indécente l'été, je vous prierais de m'éclairer sur ce sujet moi aussi.
- Qu'est-ce qu'une tenue correcte?
- Qu'est-ce qu'une tenue incorrecte, et quels sont vos critères? (je vous remercie d'avancer des raisons et arguments objectifs, sans quoi je ne pourrai être un relais efficace auprès de ma fille)
- D'après vous, une jeune fille en pantalon et chemisier à col Claudine peut-elle être plus indécente qu'une autre portant un short et un tee-shirt à bretelles (fines, les bretelles)? Attention, ceci est une question piège.
- Des garçons de votre établissement vous ont-ils confié être choqués de la tenue vestimentaire des filles ? Je ne parle pas de ceux qui, par soutien aux élèves convoquées aujourd'hui, ont raccourci leurs tee-shirt et leurs bermudas.
- En quoi des trous dans le jean sont-ils un manque de respect vis à vis des enseignants? (je reprends vos termes, monsieur le principal)
- Le règlement intérieur prévoit-il d'autres subtilités quant aux vêtements à porter ou ne pas porter pour les filles dont nous n'aurions pas eu encore connaissance?
- Les femmes travaillant au collège portent-elles toutes des jupes au niveau du genou?
- En tant que femme, madame la conseillère d'éducation, ne craignez-vous pas que la condition féminine et l'égalité entre les sexes ne soient menacées par de telles mesures disciplinaires, et plus largement par l'attention et le regard que vous portez sur la tenue vestimentaire des filles, impliquant un jugement aussi négatif que délétère sur les personnes qu'elles sont en train de devenir?

C'est principalement ce dernier point qui suscite ce courrier. A leur entrée en sixième, quand elles ne sont encore que des enfants, votre établissement et beaucoup d'autres exigent qu'elles cachent certaines parties de leur corps, sous-entendant de fait qu'elles sont susceptibles d'exciter la gente masculine ("caractère provocateur", comme inscrit dans le règlement intérieur). A cause d'une pression sexiste et obsolète ce qui était naturel dans leur manière de s'habiller et, plus généralement, d'évoluer au sein de leur groupe social ne l'est plus. Porter une petite robe courte et légère ou un tee-shirt à bretelles quand il fait chaud devient un acte provocateur. A 11 ans, elles doivent désormais penser leurs tenues avec cette image d'elles-mêmes continuellement en tête, comme si entrer dans l'adolescence et voir son corps se transformer n'étaient pas suffisamment complexe.

En regardant de plus près le règlement intérieur, il est indiqué que les shorts ne doivent pas être plus courts que mi-cuisse. Nulle mention n'est faite des jupes au-dessus du genou. Alors pourquoi importuner régulièrement les filles qui en portent? Sur quels critères avez-vous écrit ce règlement intérieur? Possède t-il l'aval du ministère de l'éducation nationale? Et si c'est le cas, pourriez-vous m'indiquer le texte de loi qui reprend les termes "caractère provocateur" au sujet de bretelles de soutien-gorge visibles?

Ne les jugez pas sur leur tenue mais sur leur comportement, vous montrerez ainsi l'exemple afin que les adolescents ne se jugent pas entre eux sur leurs apparences mais échangent plutôt sur ce qu'ils sont et sont en train de devenir. Sensibilisez filles et garçons au respect du corps de l'autre avec autant d'acharnement que vous mettez à surveiller si les filles portent des sous-vêtements ou pas. C'est ce que nous attendons de vous, et il ne me semble pas que les élèves soient submergés de discussions sur ce sujet durant leur scolarité, notamment au collège.

En tant que parents, il devient très compliqué d'accompagner nos filles durant cette période délicate de leur vie, entre le règlement vestimentaire rétrograde des établissements scolaires et les réseaux sociaux qui les incitent à mettre en scène leur corps par le biais de modèles féminins parfois extrêmement vulgaires. S'il n'avait pas disparu de la plupart des collèges, je dirais qu'il y a de quoi en perdre son latin, autant pour nous, parents, que pour vos élèves.

Soyez assurés, madame et monsieur, que vous n'aurez pas mon soutien tant que vous n'aurez pas révisé le règlement intérieur et votre regard sur ces jeunes filles, que vous venez de perdre toute crédibilité vis à vis de nombreux élèves et parents d'élèves.

Estelle Alquier

Nota bene : Je vous félicite pour vos méthodes, monsieur le principal, vos menaces d'exclusion ont eu raison de l'esprit militant juste naissant de Juliette. Il est vrai que gouverner par la peur est très en vogue en ce moment. Mais que ferez-vous si demain tout le collège se soulève, comme l'ont fait aujourd'hui une petite centaine de filles et de garçons en soutien aux filles "vulgaires" que vous avez durement sermonnées? Si les parents ou la presse s'en mêlent? Si vous recevez la visite de grands-mères énervées parce qu'elles pensaient avoir fait avancer la liberté vestimentaire des femmes et que des gens comme vous la font reculer cinquante ans plus tard ?

Ce courrier n'engage que moi et ne saurait engendrer des répercussions sur la scolarité de Juliette. Merci.

* Discours contre les femmes débraillées de ce temps, Pierre Juvernay (1637)

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