Vaccination et stigmatisation des soignants: assez!

Hier, les soignants étaient élevés au rang de héros. Aujourd’hui, ils sont pointés du doigt en raison de leur trop faible adhésion à la vaccination. S’il y a matière à s’interroger sur cette «faible» adhésion, ils ne sauraient être tenus responsables des échecs gouvernementaux. Cette défiance n’est que le fruit des illusions construites par les autorités, de leurs dissimulations, de leurs manquements. Par Estelle Gajewski, puéricultrice, avec le soutien du Collectif Inter-Urgences. 

Hier, les soignants étaient encensés, élevés au rang de héros. Aujourd’hui, ils sont pointés du doigt en raison de leur trop faible adhésion à la vaccination anti-covid, et accusés d’être à l’origine des contaminations à la covid-19 au sein des hôpitaux. Relayées depuis quelques jours dans la plupart de médias, ces déclarations font débat entre politiques et professionnels de santé. Les soignants se retrouvent donc taxés d’irresponsables, n’ayant recours qu’au discours syndical et faisant parfois preuve de crétinisme envers la campagne de vaccination anti-covid.

JE DIS ASSEZ !

Même s’il y a matière à s’interroger sur la « faible » adhésion des soignants aux vaccins proposés, ils ne sauraient être tenus responsables des échecs gouvernementaux dans la gestion de cette crise sanitaire. L’hésitation vaccinale n’est pas un phénomène nouveau chez les Français. En revanche, il semble essentiel de développer ce sujet au sein de la communauté soignante, car les raisons sont poly-factorielles. Il est donc nécessaire de faire le point et recadrer pour comprendre à qui profitent ces raccourcis si faciles et habilement mis en avant dans les médias.

Depuis un an, les professionnels de la santé sont sur le front. « Ils ne comptent ni leur temps, ni leur énergie à protéger les Français » selon O. Véran. 67871 soignants ont été contaminés à la covid-19 et 19 sont décédés d’après Santé Publique France. Pourquoi ? Face aux discours controversés sur les masques, passant en quelques mois d’inutiles à obligatoires, les soignants ont géré une pénurie de moyens de protection dans un 1er temps. Ils se sont vus, affublés de sacs poubelle, obligés de garder leurs masques plus que la norme réglementaire et de réutiliser des sur-blouses à usage unique. Encore aujourd’hui, certains d’entre eux, ont en guise de masques FFP2, des masques chinois de type KN95 dont aucune étude scientifique ne fait foi de leur efficacité.

Dans un second temps, en raison du manque d’effectifs et de nécessité de service, les professionnels de santé infectés ont dû continuer de venir au travail. Cette situation, en l’absence de règles claires, comme le manquement de l’État, par non anticipation et dissimulation des stocks ont fortement contribué à la contamination des soignants et probablement des patients.

La méfiance des soignants envers le gouvernement, quant à la gestion de la crise s’avère donc bien légitime. D’autant que les chiffres de Santé Publique France ne font état que des professionnels exerçant en établissement de santé. Quid des professionnels libéraux contaminés eux aussi durant leurs missions ? Ce chiffre ne reflète donc pas la réalité de terrain et après ces premiers éléments, ils sont tous en droit de contester leur seule responsabilité dans la contamination des patients.

Mais le gouvernement persiste et signe, 36% des contaminations à la covid-19 sont liés aux soins prodigués en milieu hospitalier. À quoi correspond ce chiffre ?

Depuis un an les structures hospitalières ne reçoivent quasi plus que des patients atteints de la covid-19. Il est donc naturel qu’elle soit reléguée au premier rang des infections associés aux soins.

Mais ce pourcentage ne prend ni en compte la densité virale qui peut régner dans certains services, ni la vétusté des locaux des hôpitaux publics délaissés financièrement depuis 30 ans par l’État.

Les exemples sont multiples, non remise aux normes des systèmes de ventilation, locaux inadaptés pour accueillir le public... la liste est non exhaustive. Le plus concret, est dans les services d’urgences, où se croisent des patients de tous âges, covid et non-covid faute de place, « végétant » dans les couloirs en attente de prise en charge ou de lits d’hospitalisation. A cela, et bien malgré eux, vous ajoutez des malades atteints de troubles cognitifs déambulant ou dans l’incapacité de garder leur masque de protection, et vous obtenez le cocktail gagnant pour la transmission du virus ! D’ailleurs, pour affirmer ce fait et toujours selon Santé Publique France, 57% des contaminations à la covid-19 sefont de patients à patients ! Autre point à aborder, la fiabilité des tests PCR dans l’interprétation deces 36%. Car il y a bien eu des faux négatifs chez des patients porteurs de la covid-19 hospitalisés dans des secteurs non covid. Alors les soignants ont bon dos, mais ils ne sont pas responsables de tous ces dysfonctionnements.

Vous pensez en avoir ASSEZ ? Attendez, je vous réserve le meilleur pour la fin.

Avant que la campagne vaccinale ne débute en France, les soignants ont assisté une nouvelle fois, dela part du gouvernement à un défaut d’informations sur les différents vaccins, leurs effets secondaires et sur l’application de sa stratégie de vaccination. L’intervention des différents scientifiques etprofessionnels de santé, défilant dans tous les médias, allant chacun de sa propre opinion surl’efficacité des différents sérums, associée à l’extrême lenteur de la campagne vaccinale qui s’en est suivie, n’ont certes pas contribué à lever l’hésitation de la population à se faire vacciner. Encore une fois, la communication des politiques qui se voulait rassurante et transparente ne l’a pas été, bien au contraire.

Mais, l’apothéose vient lorsque la vaccination est devenue enfin accessible aux soignants en février. Des volontaires de moins de 50 ans sans facteur de comorbidités se sont retrouvés cloués au lit post-vaccination, avec un syndrome grippal sans gravité, mais d’une intensité non négligeable occasionnantun dysfonctionnement au sein même des structures hospitalières. Car oui, les soignants s’attendaientà quelques symptômes grippaux post-vaccination, mais jamais ils n’ont été prévenus par leurs pairs d’une telle intensité, ne leur permettant pas d’assurer leurs fonctions le lendemain ! Avouez qu’après cette mésaventure, il est légitime pour certains d’hésiter deux fois plus avant de se faire vacciner. 

Devant ces retentissements structurels, les établissements de santé se sont vus dans l’obligation destopper ou d’échelonner la vaccination de leurs agents en respectant les plannings, pour limiter l’absentéisme post-vaccinal. Cette dernière prérogative est un léger frein à l’évolution de la vaccination des soignants. 

Enfin, même si quotidiennement, les médias relayent les déclarations du Gouvernement sur l’accélération de plus en plus conséquente de la vaccination, avec lesdites commandes, le nombre de personnes vaccinées... On constate au 8 mars 2021, que moins de 4 millions de Français ont reçu la 1ère dose et moins de 2 millions les 2 doses. Pour rappel la France compte un peu moins de 67 millions de Français, parmi eux, la population soignante représente environ 2,2 millions de personnes. Je vous laisse déduire par vous-même l’avancée exponentielle depuis le 27 décembre 2020.Manque de sérieux ou non, il n’existe aucun chiffre au niveau national pour recenser les soignants vaccinés, sauf pour le personnel des EHPAD (42, 3%). Quant aux différents sites gouvernementaux, on s’aperçoit également que la retranscription des données vaccination covid, est laborieuse et parfois discordante d’un tableau à un autre sur une même période. Il est donc bien simple d’interpréter d’un angle ou d’unautre sans arguments des chiffres seuls.

Enfin dernier constat et pas des moindre, il existe bel et bien un manquement dans l’approvisionnement des vaccins. Problème de financement, de logistique ?

Ici encore, l’État préfère communiquer sur l’aspect déontologique et éthique des professionnels de santé dits « réticents » à la vaccination en les stigmatisant d’ignorants et de potentielles bombes à retardement dans les hôpitaux.

En guise de réponse, le communiqué de presse du 5 mars 21 du Collectif Inter-Hôpitaux appuie mon argumentaire de professionnelle de terrain. Il y fait état de plusieurs remarques sur les faibles pourcentages de soignants vaccinés annoncés par les politiques. « Ces chiffres ne tiennent compte, ni des personnels avec un rendez-vous et non encore vaccinés, ni même de tous les soignants déjà contaminés et immunisés. Ces derniers n’étant donc pas prioritaires et ne devant recevoir une dose vaccinale qu’au moins trois mois après leur infection ».

Pour résumer, au lieu de rejeter la faute sur les soignants en les infantilisant et leur mettant la pression quitte à les menacer d’une vaccination obligatoire, nos dirigeants devraient s’offrir des leçons de communication pour un discours clair, précis et honnête afin d’assumer leurs responsabilités. Cela éviterait des débats stériles dans les médias ou encore des élucubrations du style « les soignants non-vaccinés, je ne suis pas sûre qu’il faille les garder ». La défiance que vous récoltez aujourd’hui n’est que le fruit des illusions que vous avez construites, de vos dissimulations et de vos manquements dans la gestion de cette crise sanitaire. Les professionnels de santé ne sont pas des ânes bâtés, ils ontconscience de l’importance de la vaccination anti-covid. Il n’est donc pas nécessaire de leur imposer, car depuis le début, ils ont toujours répondu présents, quoiqu’il arrive.

Estelle Gajewski, Puéricultrice Membre du Collectif Inter-Urgences
Avec le soutien du Collectif Inter-Urgences

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