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Billet de blog 23 oct. 2018

Lettre à ma génération et à nos dirigeants

Faut-il que nous décrétions collectivement une grève de la natalité pour que nos dirigeants prennent réellement et radicalement en compte l'enjeu écologique devant lequel notre civilisation se trouve ?

Estelle Moulard-Delhaye
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La récente infographie relayée par l’Agence France Presse (provenant d’une étude publiée par le Environmental Research Letters en 2017), qui indiquait que parmi les initiatives individuelles contribuant à réduire notre empreinte carbone, faire un enfant de moins était de loin la mesure la plus efficace comparativement à d’autres gestes (comme le recyclage, le renoncement à un vol transatlantique ou l’abandon de sa voiture à essence) - et qui a beaucoup fait réagir -, s’inscrit plus généralement dans le sillon d’un principe écologique selon lequel la protection de l’environnement et des espèces passerait par un ralentissement de la démographie mondiale. L’idée ne semble pas complètement incongrue, à considérer que nous vivons dans un monde fini. Soit.

Mais au vu des prévisions climatiques annoncées, confirmées par le dernier rapport du GIEC, la question que nous pose le contexte actuel pourrait se formuler différemment : avons-nous seulement envie de faire ne serait-ce qu’un premier enfant ? Pas «un de moins», mais déjà un.

En dehors de l’instinct de perpétuation de l’espèce, pourquoi faisons-nous des enfants ? Il y a sans doute des milliers de raisons, mais l’envie de donner la possibilité à ceux qui viendront de découvrir les splendeurs de ce monde, ce qui en lui nous bouleverse de beauté, d’intelligence, de poésie, ne pèse-t-elle pas considérablement dans la balance ? N’avons-nous pas envie de transmettre aux générations futures la richesse de la biodiversité, la beauté des montagne et des océans, l’émerveillement à l’écoute du chant des oiseaux ? Ne désirons-nous pas leur léguer un monde respirable, respectueux des êtres humains et de l’ensemble des espèces qui vivent sur cette planète ? N’est-ce pas au moins aussi important que la transmission des cultures, des arts, de la pensée, des sciences, de la connaissance et de tout ce qui fait la joie de la vie humaine ? Pourtant, le monde dans lequel nous vivons, qui a majoritairement choisi le capitalisme et la poursuite d’une croissance perpétuelle, n’est pas compatible, pas comme ça, avec la préservation de l’environnement. A quoi bon faire des enfants si l’avenir vers lequel nous les emmenons (disparition de nombreuses espèces animales et végétales, fontes des glaciers, hausse des températures, asphyxie des océans...) n’aura à leur offrir que le spectacle de notre irresponsabilité et de notre folie ?

A l’origine de ce texte, il y a cette question que je me pose : les personnes en âge de procréer aujourd’hui prennent-elles en compte le désastre environnemental en cours dans leur choix ? Cette donnée devient-elle une variable dans la prise de décision au même titre par exemple que la situation matérielle, financière, géographique ou professionnelle ?

Le sentiment qui m’habite lorsque je pense à l’immobilisme des gouvernements face au péril écologique et humain devant lequel nous sommes, est qu’il faut être armé d’une sacrée dose d’optimisme et d’espérance (ou d’aveuglement) pour désirer raisonnablement mettre un enfant au monde aujourd’hui. Il est une chose de vouloir un enfant ou de ne pas en vouloir, il est un choix individuel, mais ce qui se pose aujourd’hui à nous est autre : avons-nous vraiment ce choix ? L’horizon qui se profile, résultat d’un manque total d’ambition et de courage face à un enjeu civilisationnel majeur, n’est-il pas en train de refuser à ma génération la possibilité d’un choix souvent crucial dans la vie des individus ?

Comment transformer cette question en une réflexion collective motrice ? Devons-nous porter ce message, collectivement, que tant que ce monde continuera de marcher sur la tête, nous ne ferons pas d’enfants ? Dans Lysistrata, une comédie écrite par Aristophane en 411 av. J.-C., des femmes décident pour stopper la guerre que mènent leurs maris, de faire la grève du sexe en guise de protestation. Devons-nous nous inspirer de la fiction et décréter une grève du sexe (de la natalité du moins) pour que les rapports alarmants produits par la communauté scientifique et civile soient entendus par les dirigeants publics et privés de ce monde ? Car c’est une guerre que les gouvernements déclarent à leurs peuples lorsqu’ils ne font rien contre le dérèglement climatique et continuent contre tout bon sens de prôner des systèmes économiques anachroniques. On le sait, les nations ont besoin d’un taux de natalité tel qu’il permet le renouvellement de la population, assurance d’un système économique soutenable. Ne disposons-nous pas d’un formidable levier de pression et de négociation à opposer à nos gouvernements ? Inquiétons-les et disons leur que nous ne ferons pas d’enfants tant que les émissions de gaz à effet de serre n’auront pas commencé à diminuer significativement, tant que les mesures qui doivent être prises ne sont pas actées.

Redonnez-nous espoir en l’avenir. Ne nous laissez pas la peur du futur pour unique horizon.

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