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Billet de blog 5 déc. 2010

Journalisme et précarité : indépendance de la presse menacée

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Les femmes et les jeunes sont les plus touchés par ce phénomène qui détériore leurs conditions de vie. Nombreuses sont les entreprises de presse aujourd'hui qui gèlent ou qui baissent les salaires, qui ne respectent plus le droit du travail.

 

Les syndicats patronaux et politiques ouvrent la brèche de la remise en question de la protection sociale des pigistes

 

Les syndicats patronaux de la presse, avec l'aide du ministère de la Culture en la personne de Monsieur Frédéric Mitterrand, ont récemment ouvert la brèche de la remise en question de la protection sociale des pigistes.

C'est en étendant par décret au journal officiel au mois de novembre dernier un protocole d'accord d'étape signé par la CFDT, la CFTC et la CGC ( toujours dénoncé en justice par FO, la CGT et le SNJ) et en usant du prétexte d'offrir une couverture sociale ( partielle et dérisoire) à l'ensemble des pigistes encartés, que le Ministère et les syndicats patronnaux clameront dans un futur très proche la fin de la reconnaissance de la présomption du contrat de travail des journalistes-pigistes.

 

Cet accord participe au déclassement social des journalistes avec des mesures comme le calcul de la prime d’ancienneté sur l’ancienneté « carte » avec un plafonnement de la base de calcul au seul salaire minimum de journaliste débutant dans la branche. Donc, ne prenant pas en compte les qualifications supérieures ou encore aucune obligation de maintien intégral du salaire en période maladie ou congés maternité.

Un accord qui précarise encore davantage les nombreux journalistes, victimes de mesures de licenciements depuis le début 2009 et qui ont du mal à retrouver un emploi stable sur un marché du travail bien sinistré.

 

Le monde des journalistes pigistes est celui de la fragilité, de l'instabilité et de l'incertitude. Depuis deux décennies, leur nombre n'a cessé d'augmenter d'année en année. Les rédactions à effectifs restreints font souvent appel à ces confrères à l'emploi précaire.

 

Ces journalistes pour certains choisissent, mais ce n'est pas la majorité, la voie de la pige par choix.

 

Malheureusement, le plus grand nombre subit. Les pigistes, il ne faut pas l'oublier, sont confrontés dans les entreprise aux multiples problèmes liés à la précarité de leur emploi, au milieu d'une règlementation qui a le mérite d'exister, mais qui a du mal à se mettre en place. Les syndicats rencontrent toujours beaucoup de problèmes à faire appliquer les différents textes parus depuis 1949, notamment la loi du 4 juillet 1974.

Cette loi n°74 630 du 4 juillet 1974 a modifié et a complété l'article L. 761-2 du code du Travail afin de faire bénéficier les journalistes pigistes du statut des journalistes professionnels.

 

Il faut avoir à l'esprit que la précarisation modifie les pratiques professionnelles ; elle installe les journalistes précaires (pigistes, cdd ) dans un rapport mercantile et soumet leur travail à une logique tout à fait commerciale qui détermine considérablement leur survie professionnelle.

 

L’engagement de plus en plus présent des grands groupes industriels dans le secteur des médias, écrits comme audiovisuels, a ramené l’information au rang de denrée à laquelle s’appliquent des règles semblables à celles qui régissent les autres marchandises méprisant ainsi par le manque de moyens et les réduction d'effectifs les valeurs qui façonnent l'identité professionnelle des journalistes.

 

L'industriel qui se revendique patron de presse réclame et met la pression aux rédacteurs en chef et chefs de service : il lui faut des sujets originaux, bon marché, et livrés rapidement par les pigistes, sinon les rédactions doivent s'amortir à moindre frais ; fini les enquêtes et entretiens, vive les interviews par téléphone : l'entrepreneur de presse préfère la rentabilité à l'analyse...

 

Dans ce contexte, il devient difficile au journaliste d'exercer. Faute de moyen, l’information a ainsi tendance à fonctionner dans une boucle sans fin, constamment recyclée à travers des thèmes et des traitements qui ne diffèrent finalement guère les uns des autres.

 

Cette manière de procéder conduit à éliminer certains sujets jugés impossibles à « caser », soit par le pigiste lui-même, soit par la rédaction quand elle sait que sa hiérarchie lui refusera un angle le condisidérant comme peu « vendable ». La réalité concernée par l’information est constamment déguisée. Combien d’articles écrits par des journalistes précaires sur la violence économique que vivent un grand nombre de salariés ? Combien d'enquêtes sérieuses remettant en cause la gouvernance économique ou politique ?

 

Dans ce rapport marchand régi par l’offre et la demande, les journalistes précaires sont condamnés à dépendre de l’appréciation personnelle des donneurs d’ordre, eux-mêmes soumis aux exigences économiques Audimat, nombre d’exemplaires vendus, qui régissent fâcheusement, le choix du contenu de l’information, une information de moins en moins critique et juste. Les journalistes en poste dans les grands groupes de presse ont aussi le plus grand mal à revendiquer une information moins partiale ou à s’opposer à une détérioration de leurs conditions professionnelles (rapidité, approximation...).

 

Sous prétexte de « lourdeur » du droit du travail, un rapport marchand entre employeur et employé se met en place, incitant chaque pigiste à se transformer en travailleur « indépendant ».

La dérive est de plus en plus notoire... Des patrons de presse, du Web ou des chaînes d'information en continue sur la TNT proposent aux jeunes qui sortent des écoles de journalisme toutes les formes possibles du contrat précaire, pige, cdd, voire depuis la loi de la modernisation de l'économie du 4 août 2008 une embauche comme autoentrepreneur... Cette idéologie rencontre pour autant certaines dispositions propres au journalisme : origine sociale, formation, et "culte" du mythe de la liberté.

 

Journalistes victimes de la déréglementation sociale.

 

Réceptifs à un discours ultralibéral, dont certaines écoles de journalismes sont les caisses de résonance (Siences Po Paris...) ces journalistes, souvent les plus jeunes, se trouvent à leur tour victimes de la déréglementation sociale.

 

Passionnés, les jeunes (et moins jeunes) journalistes suivent le parcours du combattant : stages, contrats de professionnalisation, contrats à durée déterminée (CDD), contrats saisonniers, travail temporaire, portage salarial, CLP (Le correspondant de presse local), avant d'espérer l' hypothétique contrat à durée indéterminée (CDI). Le journaliste est frappé avant l'heure par le principe de flexibilité, et enchaîne trop souvent les journée de douze heures, les permanences du week-end ou de la nuit.

 

Les entreprises de médias seraient-elles désormais des zones de non-droit ?

 

Les témoignages abondent, le plus souvent sous anonymat. Ces jeunes journalistes ou ces pigistes moins jeunes ont ou pensent avoir leur carrière devant eux et ne souhaitent pas la compromettre.

C'est le cas de cette jeune femme de 25 ans qui a travaillé récemment en contrat de professionnalisation au groupe Prisma Presse. Elle décrit un travail bâclé, le copier-coller de dépêches du Web "en reformulant vaguement, sans jamais vraiment vérifier, faute de temps". Les rédactions usent et abusent des stagiaires et autres "contrats pro". Au "Monde interactif" les salaires seraient souvent de 20 à 30 % inférieurs par rapport aux à ceux du quotidien", explique un syndicaliste de la CFDT.

 

Emploi précaire et conditions pénibles se propagent dans les médias français. Les entorses au droit social de la profession sont légions, un journalisme à deux vitesses semble émerger ainsi que des méthodes de travail qui n'ont guère de rapport avec la Charte de Munich du 24 novembre 1971 sur l'éthique des journalistes.

 

Le journalisme est depuis quelques années en profonde mutation.

 

Une mutation dont les règles sont incontestablement dictées par l'idéologie néolibérale. Les journalistes ne peuvent bien-sûr ne pas faire l'impasse sur les évolutions systémiques et conjoncturelles que vivent les médias.

Cependant, ces changements ne doivent pas se traduire par une altération du métier...

L'ensemble de la profession doit réfléchir sur son avenir, sans regards méprisants ou apitoyés...

La pression à la baisse qu'excerce aujourd'hui le capitalisme financier sur les salaires, la répartition inégalitaire de la valeur ajoutée, la réduction du périmètre des systèmes de protection sociale qui est organisée ne peuvent déboucher que sur une crise sans précédent...

La classe des des actionnaires-rentiers ne peut continuer à affaiblir ainsi la liberté de la presse sans fragiliser notre démocratie et l'économie française... La gouvernance doit changer d'axe... c'est la seule voie possible pour regagner l'indépendance de la presse.

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