Quand les patrons des médias abusent de la précarité

Si l'idée du journaliste, véhiculée par le mythe, renvoie à l’image d’une profession gratifiante, elle est beaucoup moinsdans les faits, notamment pour les jeunes générations dejournalistes, frappées par la précarité. L’abus des contratsdérogatoires, comme le CDD, ou l'emploi de plus en plus de pigistes,voire du nouveau statut d' auto-entrepreneur s'installe, à la grandeinquiétude des syndicats des journalistes, comme règle, régissant,souvent illégalement, du reste, le marché du travail des médias(presse, audiovisuel...).

Cette dénonciation est le constat inquiétant d'une tentative dedérèglementation du droit du travail français du côté despatrons de nombreux médias, dans une mécanique économique impulséepar l'Union Européenne et les Etats-Unis, qui ont privilégié laflexibilité du marché du travail au détriment de la sécurité, del'emploi et de la sécurité sociale (1)

La France, comme le prévoit la stratégie de Lisbonne élaboréeen 2000 par les dirigeants européens, simplifiée et relancée en2005 comporte un certains nombres de lignes directrices dans ledomaine de l'emploi notamment l'objectif de "favoriser laflexibilité".

Favoriser outrancièrement la flexibilité

La France ne peut faire mieux tant sont élevés les taux aurecours des contrats à durée déterminée (CDD) , intérim, ainsique l'atteste le fait que les entrées à Pôle emploi sont liées engrande partie à la fin de ces contrats.

Les entreprises des médias français, parfois parmi les plusillustres, usent et abusent de cette flexibilité du travail,participant ainsi à la précarisation de milliers de journalistes...

Le marché du travail français, celui de la presse est édifiant,se caractérise par la coexistence d'une frange de salariés en CDIdont l'ancienneté en général est assez stable et d'une massede salariés précaires, CDD, pigistes, intérimaires, que lesentreprises utilisent comme variable d'ajustement pour liquidercertains chocs conjoncturels.

Alors que la différence selon les contrats se différencient enterme de protection de l'emploi, de nombreux employeurs sont incitésà opter pour une politique de personnes en contrat temporaire sur unmême poste, épuisant tous les moyens du droit du travail etdétournant de plus en plus illégalement les règles du droit,plutôt que la transformation de ces contrats temporaires en contratsstables.

Au sein de l’entreprise qui l’emploie, le contrattemporaire, CDD, pigiste, est le subalterne de la fonction qu’ilexerce : une espèce de sous journaliste, qui plus est,méconnaît totalement ses droits.

La manière dont cet ajustement de l'emploi, plus que discutable,s'est opéré à la crise qui sévit depuis 2008 témoigne de façonflagrante de cette fragilisation de la profession de journaliste.

L'emploi intérimaire en France s'est fortement contracté aupoint de représenté 53 % ( 231 000 sur 437 000) des emploisdétruits entre le 1er avril 2008 et le 30 juin 2009. Ce sont lesjeunes qui souffrent en priorité de cette situation, sans négligertous les journalistes, qui se retrouvent désormais au chômage aprèsles nombreux PSE qui ont frappé plusieurs grands groupes de presseou d'audiovisuel durant ces deux dernières années.(2)

Le métier de journaliste connaît aujourd'hui un déclassementincontestable.

L'emploi des jeunes journalistes, dont les 14% qui sortentd'écoles de journalisme, subit de profondes mutations,essentiellement depuis près de 15 ans (3) . Comme de nombreusesprofessions du reste, le journalisme voit une forte baisse des tauxd'activité et l'augmentation massive du niveau de formation du côtéde l'offre du travail, recrutement en berne des débutants et unaccroissement constant des exigences en termes de qualification et decompétence du côté de la demande.

Cephénomène de déclassement peutaussi contribuer à mieux expliquer les évolutions des différentielsde salaire, notamment selon l'âge et le diplôme. L'accroissementdes inégalités de rémunération entre jeunes et adultes et entreadultes et femmes [4] est renforcé par la précarisation du contratde travail.

ainsique la baisse du "rendement salarial" du diplôme sont eneffet compatibles avec un déclassement qui serait allé croissantdepuis les années 1970.

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Victimes d’un système qui abuse l’Assedic

Pour être réembauchée au sein d'une grande rédactionparisienne de la presse magazine, Valérie, n'ignore pas l'élémentde premier ordre. Son talent ??? eh, bien non. Employée d'août àmi-mai, elle est dans l'obligation de pointer trois mois au chômagepour être reprise par son chef de service.

Cette période s’appelle le temps de carence, qui à la base onl'imagine a été pensé par le législateur pour dissuaderl'employeur de « virer » un bon élément et encourager àl'embaucher durablement, en CDI.

La période de carence, en effet, doit être égale au tiers de ladurée du contrat déterminé en droit, mais souvent l'entreprise depresse ferme les yeux et n'est pas très scrupuleuse.

Le code du travail prévoit deux types de CDD. L’un dit de droitcommun qui ne peut être renouvelé sauf si un temps de carence estrespecté. L’autre dit d’usage que l’on peut renouvelerplusieurs fois sans contraintes. Dans tous les cas, le CDD ne peutpas être pourvu pour un emploi qui correspond à une activitépermanente et normale de l’entreprise. Pourtant cette dernièreirrégularité est monnaie courante des groupes de presse.

« Je suis victime d’un système qui abusel’Assedic. », déclareValérie. Diplômée du CFPJ (Centre deformation pour journaliste), elle n’est jamais sûre d’êtrereprise et encore moins sûre de se voir propose un emploi stable.

« Maintenant, j’en ai marre. A 32 ans, j’ai envied'obtenir un CDI, de me poser. Notre génération est-elle celle dusans lendemain ? Comment envisager de construire un famille ? J'adoremon job, mais je déplore que ce métier m’oblige à vivre laprécarité. Il y a des jours, je me dis que je vais faire autrechose. Non pas par manque d'intérêt, mais parce que je ne gagne pascorrectement ma vie... J'ai une consoeur, Bac +5, qui après cespiges est serveuse dans un bar... Franchement vous croyez que c'estl'idéal ? Tout ça pour gagner un peu plus que le smic ! »

 

Les syndicats dejournalistes mobilisés face à la crise

Une problématique quedénonce en l'occurrence le Syndicat général des journalistes-FO (leSGJ-FO).

« A l'AFP, derrière la façade respectable del'agence mondiale, se cache une réalité bien moins glorieuse : lerecours de plus en plus systématique et durable à une armée deprécaires, CDD, pigistes et autres contrats de droit local à l'étranger »,déplore Daniel Di-Luca, Sécrétaire général du syndicat, dans ladernière publication du SGJ, La Morasse.

La section du SGJ-FO àl'AFP, qui a réuni récemment une trentaine de précaires, sur plusd'une centaine recensés pour faire le point sur leur situation etentendre les revendications, « fait ducombat contre cette précarité institutionnalisée une de sespriorités ».

« Cette situation est malheureusement, une constantedans notre métier », expliqueFabienne Chiche, membre du Bureau national du SGJ-FO chargée de lajeunesse et de la formation. « L'AFP, n'estpas la seule boîte à exploiter la jeunesse, et les moins jeunesd'ailleurs, en détournant régulièrement le recours aux contratsdérogatoires, le Monde,le groupe PrimaPresse »..., ajoutela syndicaliste, « Nos sections font appelde plus en plus régulièrement à l'Inspection du travail, notammentau travers des plans de résorption de la précarité, pour constaterces méfaits . A l'AFP, certains jeunes journalistes sonttoujours en CDD quatre ou cinq ans après avoir obtenu leur premiercontrat, enchaînant de façon très aléatoire les contrats, souvententrecoupés de longues périodes de carence. Et ne parlons pas descontrats de droit local où ces journalistes bénéficient deconditions sociales majoritairement inférieures à celles de leurscollègues de droit français en CDI, alors qu'ils font le mêmetravail. Il est pourtant admis dans la professionque des CDI soient remplacés par des CDD. De plus les employeursentretiennent le flou. Il est donc très difficile de faire la partentre légal et illégal. » Une précaritéentretenue avec soins par ces groupes de médias, qui finalementcontribuent sérieusement à la crise et ne jouent pas la carte de larelance de l'économie par l'emploi ».

Pour le SGJ-FO « cessituations ne peuvent plus durer, notre syndicat exigent de cesentreprises la requalification immédiate en CDI du contrat de cesjournalistes précaires, pigistes, CDD... », déclarele secrétaire général de SGJ-FO.

Réduire cette précarité,traquer les contrats douteux et obliger les employeurs à requalifierun certain nombre de CDD en CDI, c’est le travail des syndicats dejournaliste face à des groupes de presse de plus près de leursprofits.

La situation de la presseécrite est désormais des plus difficiles, non pas par son aspectfinancier, car beaucoup d'entreprises de presse se portent plutôtbien, mais face à des direction plus agressives à l'égard desjournalistes... Ces directions sont moins proches des rédactions etplus proches de leurs profits, à l'instar du premier groupe de lapresse régionale dirigé maintenant par le Crédit Mutuel.



Il est donc facile dedémontrer que les journalistes sont eux aussi victimes d' une formede déclassement renforcé par une politique de rigueur patronaledont l'impact direct est la dégradation des contrats de travail etdes formes d’emploi qui interdit toute projection dans l’avenir.

Les syndicats patronaux de lapresse mettent souvent en cause un pessimisme exagéré desresponsables syndicaux. Cette stratégie est une fuite en avant detoute une population de rentiers qui n'osent finalement pas analyseren profondeur la réalité et revenir, peut-être, sur une idéologienéolibérale d'organisation des médias prônée durant ces troisdernières décennies.

Dans les année 1970, les inégalités sociales étaient fortesnéanmoins un compromis salarial existait permettant aux salariésd'entrevoir à court terme une amélioration de leurs conditions devies et de celles de leurs enfants.

Actuellement, parce que les salariés, et le journaliste est unsalarié, ne sont pas une priorité pour les financiers néolibérauxle déclassement est une réalité vécue par toute une génération,victime de la précarisation, entretenue au profit des seulsactionnaires.



Le Syndicat Général desJournalistes FO organise le 3 Février 2011 à la Bourse duTravail à Paris, Métro République 10e, une mobilisation nationaledestinée aux pigistes.



(1) [Jean-Michel Bonvin, Professeur à la HES-SO, Lausanne, Pascale Vielle, Professeur à l'université de Louvain// Revue de l'IRS]. (2) [Yves Chassard, conseil d'analyse économique, et Jean-Yves Kerbourc'H, professeur à l'université de Haute-Alsace].(3) [source INSEE].[4] Baudelot, Gollac (1997), Ponthieux (1997)) ainsi que la baisse du "rendement salarial" du diplôme (Baudelot,Glaude (1989), Goux Maurin (1995).

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