L'Odyssée des -25

J’ai vingt-trois ans. Dans deux mois, en mars 2021, j’en aurai vingt-quatre. En grandissant, j’ai vu les adultes que je croisaient avoir peur des nombres. Je vais avoir vingt-quatre ans en 2021. Putain, quelle angoisse.

J’ai vingt-trois ans. Dans deux mois, en mars 2021, j’en aurai vingt-quatre. En grandissant, j’ai vu les adultes que je croisais avoir peur des chiffres. Ils calculaient jusqu’à quand ils pouvaient encore s’estimer jeunes, parce que vingt-cinq ans c’est la moitié d’un quart de siècle après tout. Et cette année, je me suis mise aussi à compter. Je vais avoir vingt-quatre ans en 2021. Putain, quelle angoisse. En 2022, j’aurais vingt-cinq ans, et je ne serais plus éligible à la réduction jeune. Vous savez, cette fameuse réduction « -25 » qu’on voit un peu partout ; au musée, au cinéma, à la SNCF. Je ne sais pas si l’équipe qui a mis en place cette réduction est au courant, mais nous les -25 on nous a pris une année, c’est injuste ! Peut-être qu’on peut trouver un compromis, aller jusqu’à -27 pour notre génération, pour dommages et intérêts. 

Ce que je veux dire, c’est que j’ai l’impression que je mets ma jeunesse de côté. En deux mots : c’est long. Mais j’attends, et je remets tout à « plus tard ». Je ne sais pas à quand je décale ma vie exactement. En mars dernier je pensais que ça finirait en septembre, et aujourd’hui je ne vois plus la fin. Je suis enfermée dans la ville. Les journées se ressemblent, le temps passe, et l’espoir meurt à petit feu. Tout le monde a des pronostiques à me donner sur la situation, parce qu’aujourd’hui on est tous devenus médecin ou ministre. Tout le monde est devenu spécialiste de tout, quand je suis entourée par du rien. 

Je suis étudiante et autour de moi, tout le monde galère. Ce n’est pas un secret que ça ne va pas fort en ce moment, beaucoup de jobs étudiants ont été supprimés (restauration, milieu du spectacle, etc). Pour ceux qui sont intérimaires, je n’imagine même pas combien c’est compliqué, pas de chômage partiel, rien. Dans les médias, on parle d’ubérisation de la société car la sécurité d’emploi se fait de plus en plus rare. Les postes sont convertis en services civiques, en stages, en contrats d’intérim, en vacations - et cela avait commencé bien avant la covid. Je crois que cette pandémie nous a mis face aux failles de notre démocratie.

Paradoxalement (ou non), notre rapport au travail a évolué. Cette année « perdue », cette année fantôme, nous a rappelé combien notre temps est précieux. Nous voulons nous sentir utiles dans notre travail, et ne pas avoir cette sensation d’être le pion d’un système qui le dépasse. Nous voulons apprendre des savoirs-faire plutôt que travailler pour des diplômes qui ne nous forment que partiellement, qui nous font penser que nous ne sommes capables de rien. Nous voulons nous investir dans des projets du début à la fin, et sentir que notre voix compte. Nous voulons entreprendre, faire et finir. Et c’est là que je place mon espoir, dans notre jeunesse et notre rébellion, plutôt que dans les annonces lointaines d’un futur dé-confinement.  

Le 17 mars, j’aurai vingt-quatre ans, et ça fera aussi un an que le premier confinement a eu lieu. Aujourd’hui je ne respire plus. Je n’ai jamais autant prononcé ces trois mots : culture, art et liberté, que cette année où ils m’ont cruellement manqué. Un écrivain a dit un jour que les peuples qui avaient le mot « culture » inscrit dans leur dictionnaire étaient ceux qui en manquaient le plus; cette citation prend tout son sens aujourd’hui. A Paris je suis entourée de béton, dans la cité des rêves et de la démolition. Je place mon espoir dans la jeunesse car je ne vois pas notre gouvernement mettre en place une politique écologique concrète. Pourtant la pandémie que nous vivons actuellement prend sa source dans la manière dont nous exploitons la nature et la biodiversité. Notre société est malade et nos gouvernements s’acharnent à soigner les effets et non la cause de la maladie.

Cet été, l’été de mes 24 ans, j’aimerais passer un coup de fil à ma vie sociale, histoire de prendre des nouvelles. Pour l’instant, mes volets sont fermés à ma fenêtre pour que le froid ne rentre pas. Le confinement est un effort collectif d’une société où chacun protège ses aînés, mais nous nous enfermons peu à peu dans notre solitude. 

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