«2666» par Julien Gosselin, ou 11 heures de vertige théâtral

L'adaptation du roman 2666 de Roberto Bolaño par Julien Gosselin et sa compagnie «Si vous pouviez lécher mon coeur» place le spectateur dans un vertige total: émotionnel,éprouvant et avant tout théâtral.

Julien Gosselin avait mis en scène Les particules élémentaires  de Michel Houellebecq il y a maintenant deux ans, puis le roman L'homme incertain de Stéphanie Chaillou, récit puissant d'un agriculteur, perdant sa ferme suite aux conséquences de la PAC  dans la pièce "Le père" jouée au TNT. Cet été il met en scène le roman 2666 de Roberto Bolaño lors du festival d'Avignon , aux côtés d'une autre adaptation d'un roman, celui des Frères Karamazov de Dostoeïvski par Jean Bellorini.

Le roman semble pour Julien Gosselin fournir une trame narrative bien plus riche que celle d'une pièce de théâtre. Il affirme dans un entretien avec Marion Canelas pour le festival d'Avignon 2016 " Le roman (en l'occurence 2666) me plaît énormément, il m'émeut beaucoup et en même temps c'est impossible, comment pourrai-je en faire un spectacle?" Découle de l'impossibilité de mettre en scène un texte aussi dense que celui de Bolaño un pari réussi, magnifiquement dirigé par un metteur en scène voyant, des acteurs époustouflants et une équipe technique aussi inventive que perfectionniste.

Amalfitano © Christophe Raynaud de Lage Amalfitano © Christophe Raynaud de Lage

Alors pourquoi la pièce 2666 est-elle une réussite?

Le roman de Bolano entremêle les temps du récit, les personnages et trames. Il s'apparente à une enquête où toutes les pistes mènent à une ville mexicaine frontalière des Etats-Unis , la ville de Santa Teresa, truffée de maquiladoras , sujette depuis les années 1990 à des disparitions, meutres et viols de femmes, abandonnées dans des terrains vagues aux alentours de la ville. La ville fictionnelle s'inspire de  la ville réelle de Ciudad Juárez, située au Nord de l'Etat du Chihuaha du Mexique, communément appellée " La cité des mortes" en raison de la disparition effrayante de femmes (voir le web-documentaire  à ce sujet:  http://www.lacitedesmortes.net/ ).

Découpée en 5 parties: la partie des critiques, la partie d'Amafaltino, la partie de Fate, la partie des crimes, la partie d'Archimboldi, la pièce nous plonge dans des univers sur-chargés, transpirants. Rien n'est faible, tout est fort.  Rien n'est minimisé, tout est porté à son extrême. Tout est vivant et vif. Pas de pause dans l'émotion, dans le choc. Au contraire : un vertige inouï s'empare de nous pendant 11 heures.

Vertige de la connaissance: assister à ces 11 heures de représentation c'est enquêter sur la vérité, chercher la clé ultime de compréhension de tous ces personnages: qui est cet auteur Archimboldi que les 4 critiques littéraires allemands cherchent désespérément? Quel est le lien entre lui et la ville de Santa Teresa? Qui est l'auteur des crimes de femmes?

Vertige de l'émotion: Gosselin nous prend à part constamment comme des "voyeurs" du spectacle déchirant que l'on a sous les yeux.Rien ne nous est épargné. Défilé insupportable des crimes commis à Santa Teresa sur les femmes exposés sur un écran géant, accompagné d'une musique à plein volume. Les acteurs incarnent avec force l'absolu de la vie, ils brûlent littéralement.

Vertige de l'épreuve: il faut tenir physiquement ces onze heures, accepter la tension continue, la musique à des moments poussée à plein volume par des musiciens en live, accepter l'incompréhension du puzzle éparpillé, l'horreur de la situation de ces femmes, ce rôle de voyeur que l'on nous assigne dès le début de la pièce en devenant des spectateurs d'une conférence littéraire sur l'auteur allemand Archimboldi.

Car Gosselin ne fait que nous rappeler  notre condition de spectateur. De la conférence des critiques littéraires, à l'espèce de one-man-show d'un membre des Black Panters, à l'exposé tonitruant d'une députe méxicaine, au spectacle de personnages devenant fous par l'impossibilité de comprendre ce qui leur arrive ( Rosa, Amalfitano, les journalistes mexicains)  le metteur en scène exploite avec intensité cette place qui nous est assignée. "Emouvoir avec intensité, provoquer une action corporelle." dit chercher Gosselin dans son entretien pour le festival d'Avignon de 2016.

Par conséquent, vertige du théâtre: Gosselin nous plonge dans sa redéfinition vive du théâtre. La pièce présente de nombreux passages filmés: en réalité un acteur/technicien filme un autre pendant qu'il joue, et ce jeu est aussitôt transmis en direct sur un ou plusieurs écrans sur la scène. Tout se passe comme si le spectacle alternait dans une virtualité: les comédiens à la fois présents, sont désincarnés, ou démultipliés par les écrans. Pas une dimension mais des dimensions. Des pluralités de perception. La présence de la vidéo, est au coeur du travail du metteur en scène. Lors d'un échange avec les spectateurs organisé au TNT,  Gosselin se prémunit d'emblée des critiques qu'on pourrait lui faire au sujet de la prééminence de la vidéo dans la pièce du type " Ce n'est pas du théâtre." Selon lui , qui affirme ne pas savoir ce qu'est le théâtre à proprement parler, qu'on appelle sa pièce comme on le souhaite: spectacle, performance etc. En effet on peut envisager 2666 comme un spectacle total, mais l'on ne peut lui retirer sa dimension théâtrale: celle d'hommes qui parlent à d'autres hommes.

Car 2666 est une pièce de théâtre. Et quelle pièce !  Pluri-dimensionnelle, riche et éprouvante, par la multiplicité des ressorts convoqués( scéniques, musicaux, inteprétatifs) elle incarne avec brio une nouvelle conception du théâtre ou du moins UNE façon profondément actuelle de faire du théâtre. Les acteurs portent des micros. La vidéo rappelle la primauté du visuel dans une société de plus en plus immatérialisée. La musique nie parfois le silence.Une urgence excessive accompagnée d'une colère intarissable est mise en scène. Mais cela correspond au roman lui-même, à sa puissance.

Enfin vertige de la violence: face à la violence du monde, le théâtre permet non de re-symboliser un monde mais de lui donner la parole, de laisser s'exprimer les rages et les incompréhensions. La scénographie d'Hubert Colas sans cesse mouvante rappelle qu'au sein d'une structure dictatrice ( les modules-cubes de verre incarnent cet enfermement des hommes) des voies de liberté s'ouvrent. À la fin de la pièce, la scène se vide de ses modules et les acteurs en ligne, avancent en silence vers l'avant de la scène, et s'offrent à la vue des spectateurs.

Pari réussi de ce vertige romanesque, désormais théâtral. Standing ovation pour la Compagnie " Si vous pouviez lécher mon coeur". On ressort troublés mais à la fois profondément apaisés, par cette idée que de l'horreur surgit la beauté.

La pièce se démarque donc par ses propositions fortes, poétiques et courageuses.

Elle nous questionne: "Que peut le théâtre dans une société de moins en moins libre ? "

Esther Michon

 

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