Hommage à deux philosophes libertaires: Miguel Abensour et Ruwen Ogien

Le site de réflexions libertaires Grand Angle rend hommage à deux philosophes récemment décédés : Miguel Abensour (1939-avril 2017), penseur de l'utopie, et Ruwen Ogien (fin des années 1940-mai 2017), penseur de la liberté.

Nous présentons ici des extraits des hommages rendus par le site de réflexions libertaires Grand Angle à Miguel Abensour et à Ruwen Ogien.

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Hommage à Miguel Abensour (1939-2017) : Critique de la domination et émancipation

Par Manuel Cervera-Marzal

 

Miguel Abensour est né en 1939 dans une famille de culture juive. Il est mort à Paris le 22 avril 2017. C'est une figure importante de la pensée radicale contemporaine qui disparaît ainsi, une figure libertaire trop méconnue, qui a su actualiser la question de l'utopie à l'aune de la critique des totalitarismes du XXe siècle.

Pour lui rendre hommage, je mets à disposition ci-après pour le site Grand Angle l'introduction du livre que j'ai consacré  à son œuvre : Miguel Abensour, critique de la domination, pensée de l'émancipation (Paris, Sens&Tonka, 2013, pp. 13-42).

 

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Miguel Abensour, critique de la domination, pensée de l'émancipation

Nous ne livrons pas ici un travail sur mais avec Miguel Abensour. Plutôt qu'une présentation de son œuvre, il s'agit de l'investir pour entrer en sympathie avec le mouvement même de sa pensée.

Deux tâches s'imposent à l'interprète : systématiser Abensour et le prolonger. D'abord, bien que d'une grande cohérence, les idées d'Abensour ne font jamais l'objet d'une présentation unifiée et synthétique. Elles sont au contraire disséminées dans des dizaines d'articles n'ayant à première vue pas grand chose en commun. Sa pensée est difficile à restituer car il ne s'agit pas d'un système philosophique. Abensour passe toujours par les textes des autres (Arendt, Lefort, Clastres, Saint-Just, etc.) pour construire le sien. Pour y voir plus clair dans une pensée de son propre aveu extrêmement complexe, il nous faut donc opérer une reconstruction systématique. Mais cette systématisation ne risque-t-elle pas de briser l'élan émancipateur qui se dégage à la lecture des textes de l'auteur ? Car l'on sait l'attention méticuleuse qu'Abensour accorde à l'écriture philosophique : ne jamais clore les débats, ne fournir aucune réponse toute faite ni aucune solution, bref, entretenir une inquiétude susceptible de conduire le lecteur à penser par lui-même. La reconstruction systématique de cette pensée permettrait d'en saisir plus clairement les tenants et les aboutissants mais aurait pour défaut majeur de trahir Abensour en apportant des réponses là où l'auteur prenait soin de préserver une écriture placée sous le signe de l'incertitude ? Pas nécessairement, car les éclaircissements et les « réponses » que nous apporterons visent moins à résoudre les énigmes qu'à les relancer, en déplaçant les termes, en les agençant autrement. Nos « réponses » ne mettront pas fin à la réflexion car l'étonnement philosophique sera préservé, réorienté et non refermé. Chaque solution entraînera une nouvelle question. De la sorte, nous resterons fidèles à Abensour, qui n'est pas l'avocat de l'absence de solution mais de l'absence de solution définitive qui viendrait clore la réflexion une fois pour toutes.

Systématiser la pensée d'Abensour pour la rendre plus abordable et opérante ne peut que nous conduire à prolonger Abensour. Car cette pensée est construite de manière à ce que l'interprète – qui s'attelle à éclaircir certains points que l'auteur avait laissés dans l'ombre – soit immanquablement porté vers de nouveaux territoires et de nouvelles interrogations. Paradoxalement, lorsqu'on cherche à recentrer cette pensée – puisque c'est cela, inévitablement, que de la systématiser – elle produit de nouveaux décentrements et perce des lignes de fuite qui conduisent le commentateur en des lieux imprévus. Le propre d'une grande philosophie est d'entraîner ses lecteurs sur un sol autre que celui qui l'a vu naître. La curiosité et l'éthique du chercheur nous incombent de ne pas refuser ce voyage. Prolonger Abensour implique de dépasser ses affirmations sans pour autant cesser de lui être fidèle. Nous ne lui poserons pas des questions qu'il ne s'est pas posées lui-même. En revanche, en amont, nous remonterons à la source de ses interrogations et, en aval, nous explorerons les conséquences et la portée de ses affirmations.

A - Eléments biographiques

Miguel Abensour naît en 1939, dans une famille de lettrés et de juristes, orientés à gauche et d'origine juive. Après de brillantes études, il rentre rapidement au CNRS. En 1973, il défend sa thèse en droit et science politique, dirigée par Charles Eisenmann, devant un jury auquel participent Gilles Deleuze et Georges Lavau. Intitulée « Les formes de l'utopie socialiste-communiste. Essai sur le communisme critique et l'utopie », cette thèse n'a jamais été publiée.

La même année, il est reçu à la toute nouvelle agrégation de science politique. D'abord nommé à Reims, où il crée un centre de théorie politique et une revue, il entre ensuite à l'Université Paris-Diderot, où il enseignera jusqu'à sa retraite et où il est aujourd'hui professeur émérite.

En 1985, il est élu à la tête du Collège International de Philosophie, fondé deux ans plus tôt sous l'impulsion de François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye et Dominique Lecourt, en vue de décloisonner la discipline « Philosophie » et de la faire dialoguer avec les autres sciences sociales. Sa présidence, qui s'achève en décembre 1987, fut courte[1] mais prestigieuse, offensive et politique.

Il collabore aux revues Textures et Libre (avec Lefort, Castoriadis et Clastres), puis participe en 1992 à la fondation de la revue Tumultes. Parallèlement à son activité d'enseignant-chercheur, il effectue un important travail d'éditeur. A partir de 1974, il dirige la collection « Critique de la politique », aux éditions Payot et Rivages, qui introduit en France les travaux de l'Ecole de Francfort. Le manifeste de la collection, annexé à chacun des livres, propose « d'écrire sur le politique du côté des dominés, de ceux d'en bas » et ambitionne de « cerner les racines théoriques de la domination ». Géraldine Mulhmann, Etienne Tassin, Luc Ferry, Anne Kupiec, Martin Breaugh ou encore Philippe Reynaud rédigent leur thèse sous sa direction. Certains d'entre eux – les plus « critiques » – la publient ensuite dans sa collection. Les quatrièmes de couverture, assez longues et toujours rédigées par les soins d'Abensour, constituent une précieuse présentation des ouvrages.

Depuis sa retraite en 2006, et après s'être longtemps consacré au travail des autres, Miguel Abensour se concentre désormais sur ses articles, qu'il réunit et publie sous forme de recueils : Pour une philosophie politique critique (Paris, Sens et Tonka, 2009), L'homme est un animal utopique (Paris, Sens et Tonka, 2013) et Le procès des maîtres rêveurs (Paris, Sens et Tonka, 2013).

[1] Pour éviter qu'on y fasse carrière, le fonctionnement du Collège interdit le renouvellement d'un mandat présidentiel et limite sa durée à trois ans maximum.

La suite sur le site Grand Angle : http://www.grand-angle-libertaire.net/hommage-a-miguel-abensour-1939-2017/

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Hommage à Ruwen Ogien (fin des années 1940-4 mai 2017) : Sur la liberté négative

Ruwen Ogien est né à la fin des années 1940 à Hofgeismar en Allemagne et est mort des suites d’un cancer à Paris le 4 mai 2017. Il est issu d’une famille d’origine juive polonaise survivante de la Shoah. Il est docteur en sociologie en 1978, avec une thèse sur la Construction sociale de la pauvreté sous la direction de Georges Balandier à l’Université de Paris V, et en philosophie en 1991, avec une thèse sur La faiblesse de la volonté sous la direction de Jacques Bouveresse à l’Université Paris I. Á la fin de sa vie, il était directeur de recherche au CNRS en philosophie. C’est un philosophe de la liberté radicale qui a participé à enrichir une pensée politique libertaire contemporaine assumant de fortes continuités entre le libéralisme politique et l’anarchisme contre le néolibéralisme économique.

Ruwen, alors qu’il était tiraillé douloureusement par la maladie, a accepté de participer au séminaire de recherche militante et libertaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation) le 12 juin 2015 à Paris. Il nous a fait cadeau du texte ci-après, « Plaidoyer pour la liberté négative », qui a été mis en ligne dès octobre 2014, puis discuté avec lui ce vendredi de juin 2015. Il avait simplement demandé que le séminaire commence à 18h plutôt qu’à 19h. Il nous a fait cet honneur avec humilité, gentillesse et conviction. Et, malgré la fatigue, il a manifesté pendant et après le séminaire sa joie d’être parmi nous.

Ruwen a tiré sa révérence à un moment où « le côté obscur de la force » a le vent en poupe en France, en Europe ou aux États-Unis, et où, paradoxalement, la question de la liberté est si peu chérie dans la gauche radicale. Il nous laisse des ressources pour penser contre les préjugés et une tendre ironie pour tenter d'enrayer les enchaînements désastreux.

Philippe Corcuff, co-animateur du séminaire ETAPE et membre du collectif éditorial du site Grand Angle

 

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PLAIDOYER POUR LA LIBERTÉ NÉGATIVE

Par Ruwen Ogien

Texte initialement publié en octobre 2014

 

À quoi sert l’État ?

Quelles sont les limites politiques et morales de son action?

Dans quelle mesure peut-il légitimement employer la violence contre ses propres citoyens et, de façon plus générale, contre celles et ceux qui se trouvent sur son territoire ?

Les philosophes donnent des réponses différentes à ces questions selon la conception qu’ils se font de la liberté politique.

Le problème, c’est qu’il existe une quantité presque décourageante de façons différentes et contradictoires d’envisager cette liberté[1].

Heureusement, deux conceptions se détachent nettement de l’ensemble, par la masse de réflexions qu’elles ont suscité, et par la richesse de leurs implications pratiques[2].

L’une de ces conceptions est « négative » et l’autre « positive ».

En quoi se distinguent-elles exactement ?

 

[1] Hannah Arendt, « Qu’est-ce que la liberté ? », dans La crise de la culture, trad. Patrick Levy et al., Paris, Gallimard collection « Folio », 1972, pp.186-222.

[2] Isaiah Berlin, « Deux conceptions de la liberté», dans Éloge de la liberté (1969), trad. Jacqueline Carnaud et  Jacqueline Lahana, Paris, Presses Pocket, 1990, pp.167-218.

 

La suite sur le site Grand Angle : http://www.grand-angle-libertaire.net/hommage-a-ruwen-ogien/

 

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