Spiritualité, religions et libertaires: pistes hérétiques

Un débat à écouter en ligne entre Jean Birnbaum, Philippe Corcuff, Jocelyne Dakhlia et Michael Löwy sur « La gauche, les libertaires et les enjeux spirituels », ainsi qu’un texte du théologien catholique Jérôme Alexandre sur « Anarchisme et christianisme ».

Deux nouvelles mises en ligne sur le site de réflexions libertaires Grand Angle :

 

1) dans le cadre du séminaire de recherche militante et libertaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l'Emancipation, http://www.grand-angle-libertaire.net/etape-explorations-theoriques-anarchistes-pragmatistes-pour-lemancipation/), des extraits de l’introduction et l’enregistrement audio d’un débat public qui s’est tenu à Paris le 16 juin 2016 entre le journaliste Jean Birnbaum, le politiste et militant anarchiste Philippe Corcuff, l’historienne Jocelyne Dakhlia et le sociologue Michael Löwy sur « La gauche, les libertaires et les enjeux spirituels » ;

 

2) des extraits d’un texte hérétique, en milieu anarchiste comme en milieu catholique, du théologien catholique Jérôme Alexandre sur « Anarchisme et christianisme : proximités inattendues ».

 

Les coupures opérées dans ces extraits sont indiquées par : […].

 

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I - La gauche, les libertaires et les enjeux spirituels

Introduction à un débat passionnant

- extraits -

Par Philippe Corcuff

 

Le jeudi 16 juin 2016 a eu lieu au Balbuzard Café dans le 10e arrondissement de Paris un débat public organisé par le séminaire de recherche militante et libertaire ETAPE (Explorations Théoriques, Anarchistes Pragmatistes pour l'Emancipation). Le thème ? La gauche, les libertaires et les enjeux spirituels. Drôle d’idée !

 

Les participants invités à introduire le débat avec une salle pleine et attentive ?

 

- Jean Birnbaum, journaliste et directeur du Monde des livres, qui avait publié en début d’année un livre riche en questionnements pour les gauches : Un silence religieux. La gauche face au djihadisme (Seuil, janvier 2016) ;

 

- Jocelyne Dakhlia, historienne et directrice d'études à l'EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), spécialiste de l'islam, et auteure notamment du livre Islamicités (PUF, 2005) ;

 

- Michael Löwy, directeur de recherche au CNRS, spécialiste du « judaïsme libertaire » et de la théologie de la libération en Amérique Latine, auteur notamment des livres Rédemption et utopie. Le judaïsme libertaire en Europe centrale (1e éd. : 1989; réédition aux éditions du Sandre en 2009) et Sociologies et religions (avec Erwan Dianteill, tome 2 et 3, PUF, 2006 et 2009) ;

 

- et moi-même, maître de conférences de science politique, co-animateur du séminaire ETAPE et maître de conférences de science politique, qui avait récemment publié le livre Pour une spiritualité sans dieux (Textuel, avril 2016).

 

Paul, membre à l’époque de l’ex-groupe anarchiste Regard Noir, animait le débat. Une des originalités du groupe Regard noir dans le milieu anarchiste français a été de s’être engagé sur le terrain antiraciste dans la double lutte associée contre l’islamophobie et contre l’antisémitisme, ainsi que de lier étroitement antiracisme, antisexisme et politique de classe.

 

Questions spirituelles et raison sensible

 

Les questions posées initialement étaient celles-ci : la gauche en général et les libertaires en particulier peuvent-ils se saisir des enjeux spirituels, en une acception non nécessairement religieuse, renvoyant à l'exploration individuelle et collective d'un sens à l'existence humaine et de valeurs ? Ou sont-ils handicapés par leur méfiance historique vis-à-vis des religions ? Comment répondre au dessèchement spirituel propre à la logique capitaliste de l'argent-roi comme aux absolus meurtriers du djihadisme ?

 

Il ne s’agissait pas de mettre en accusation le milieu anarchiste, mais de l’aider avec des ressources proprement libertaires comme avec des ressources extérieures, à interroger certains de ses impensés, afin qu’il puisse rebondir pratiquement vis-à-vis de certains enjeux politiques actuels :

 

- participer à l’émergence d’alternatives face à un djihadisme mortifère, en menant donc de manière plus soutenue un combat politique contre les fondamentalismes islamistes passant par la réactivation d’un imaginaire émancipateur ;

 

- mettre davantage en avant la composante du sens et des valeurs face à l’assèchement existentiel généré par le capitalisme ;

 

- prendre à bras le corps le combat contre l’islamophobie, entendue comme la stigmatisation et l’essentialisation des « musulmans » dans les espaces publics occidentaux justifiant des discriminations à leur égard, sans pour autant faire aucune concession aux ennemis irrémédiables de l’humanité que sont les djihadistes.

 

Les interventions introductives des invités ont éclairé des aspects complémentaires dotés d’intersections, avec aussi des différences. Ce fut un débat pluraliste. Mais le plus passionnant et émouvant vint de la salle, notamment à travers les récits d’expériences singulières, porteuses de tensions ou d’articulations entre spiritualités, croyances religieuses et orientations libertaires. Un exemple significatif : le témoignage de la chanteuse Catherine Le Forestier (sœur de Maxime), convertie un moment à l’islam au cours des années 1970.

 

Ce débat fut une expression fragile de la possible mise en relation de la raison critique et de la sensibilité sous la forme d’une raison sensible. Vous pouvez écouter maintenant sur le site libertaire Grand Angle l’intégralité des interventions et du débat qui les a suivies et participer après coup à un moment magique qui ne doit rien à l’irrationnel mais à des interrogations et à des émotions simplement humaines. […]

 

* La suite de cette introduction et l’enregistrement audio du débat se trouvent sur le site Grand Angle : http://conversations.grand-angle-libertaire.net/la-gauche-les-libertaires-et-les-enjeux-spirituels/

 

 

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II - Anarchisme et christianisme : proximités inattendues

- extraits -

Par Jérôme Alexandre

 

Pour illustrer et critiquer le malentendu historique et toujours actuel entre l’anarchisme et le christianisme, je prendrai deux sujets emblématiques, la liberté et le réalisme. Dans « malentendu » j’entends non pas la mauvaise interprétation accidentelle qu’une simple clarification peut lever, mais le fait d’entendre comme étant un mal, ce qui en réalité se veut un message de bien. Contre ce type de malentendu, il faut un peu plus d’explications. Quels sont les termes du malentendu ? Pour un anarchiste, le christianisme reste affecté d’une tache qui a marqué toute son histoire, à l’exception peut-être de sa prime origine en la personne de son fondateur, celle de soumettre les consciences à une autorité transcendante. Chez la plupart des chrétiens, on trouvera l’exacte réciproque : l’anarchisme étant le refus de toute autorité, refuse ce faisant toute norme morale et tout principe d’ordre. S’agissant du réalisme, on observe une confrontation de même type : l’anarchisme verra dans le christianisme, comme dans toute religion, une fuite spiritualisante hors des réalités du monde et, par là, un frein à toute perspective d’action révolutionnaire. Le christianisme voit symétriquement un parfait utopisme irresponsable dans les thèses radicales de l’anarchisme. Je vais prendre l’un après l’autre ces deux sujets, pour indiquer au terme de l’analyse l’intérêt qu’il peut y avoir à les articuler.

 

La liberté

[…]

 

La réflexion de Proudhon sur l’erreur logique autant que morale qu’est la propriété est moins une résultante d’idéaux politiques que l’application de principes anthropologiques qui lui font voir une « nature » humaine originellement façonnée par deux traits inséparables : l’individualité, conférant à chacun autonomie, volonté particulière, et la dépendance envers autrui et le monde. L’objectif de son combat est la mise au jour de la vérité inscrite au fond des consciences, trop évidente sans doute pour être vue : « tous les hommes, dis-je, attestent ces vérités sur leur âme ; il ne s’agit que de le leur faire apercevoir. » (1) Ces vérités primordiales et pourtant ignorées sont « ces mots si vulgaires et si sacrés : justice, équité, liberté » (2). Libérer les hommes, c’est donc rendre à chacun une liberté qui lui est aussi vitale que l’air et la nourriture, tout en concevant d’emblée que cette liberté individuelle, ce droit d’être soi différent d’autrui, ne peut exister sans satisfaire la même condition pour tous, ce que consacrent les notions de justice et d’égalité.

 

L’anthropologie chrétienne, en concevant l’homme comme créature, pose de même le double fondement de l’autonomie et de la dépendance, à partir duquel sa compréhension de la liberté s’établit dans l’ordre de l’action et du devenir, et non dans celui de l’essentialité. Etre libre n’est pas un état, pas même un état auquel il faudrait tendre, pas davantage un état perdu qu’il faudrait retrouver, mais un acte de naissance à soi-même, ou de renaissance par rapport à la situation d’enfermement qu’occasionne le mal (subi autant que commis). Cet acte libératoire doit être sans cesse revécu, il ne décide jamais définitivement entre la condition d’esclave et la condition d’homme libre, selon l’antinomie établie par saint Paul. Il place chacun en situation de responsabilité personnelle, laquelle donne précisément son sens à l’idée de liberté : être libre, c’est pouvoir être libéré et pouvoir se libérer, sans fin.

[…]

 

Le réalisme

[…]

 

L’esprit réaliste de la tradition anarchiste se marque aussi de la façon suivante : avant d’affirmer ses propositions, l’anarchisme est une pensée de la rébellion contre l’inégalité, l’abus des pouvoirs et l’injustice. Son mode est moins celui de l’affichage de vues idéales sur la société que celui d’une critique résolument appliquée aux données tangibles des fonctionnements économiques et sociaux jugés déficients. A la différence du communisme dit « marxiste », souvent porté par un souci d’application stricte à une fin et une logique historiques prédéterminées (préconçues), les mouvements anarchistes n’ont cessé de se tenir à l’écoute des événements de l’histoire pour y adapter leurs idées. Idéalisme hégélien-marxiste d’un côté, réalisme anarchiste de l’autre. Ce schéma est pour l’essentiel vrai, car il démarque deux attitudes divergentes dans leurs principes mêmes. La pensée anarchiste n’est pas commandée par une pensée de l’homme ou par une pensée du réel, mais par l’homme en situation réelle, ce qui est un tout autre positionnement. Sa réponse, en conséquence, n’est pas univoque mais plurielle ; elle n’est pas abstraitement universelle mais singulière et pragmatique. Qualifier l’anarchisme de pragmatique n’est pas moins que le relier substantiellement à la pensée pragmatiste philosophique telle qu’on la trouve exposée principalement chez deux penseurs américains du 19ème siècle, Charles Peirce (1839-1914) et William James (1842-1910). Pour ce courant qui récuse tout système d’idée et se veut avant tout une méthode, la vérité n’est pas autre chose que le vérifiable. C’est parce qu’elle est vérifiable que la vérité est vraie, et non parce qu’elle serait postulée ou déduite dans l’ordre conceptuel. Dès lors que le réel précède la pensée et lui dicte sa forme et ses contenus, ce qui est l’exacte définition du réalisme métaphysique, seule l’expérience et l’expérience sans cesse recommencée permet l’idée. Une idée dont on ne peut trouver la trace ou les conséquences dans le réel est dénuée de sens. Révolutionnaire, récusant tout utopisme, l’anarchisme s’est toujours donné comme méthode « la propagande par le fait ». Son internationalisme ne procède pas d’un goût de l’universel, dont il se méfierait plutôt, mais d’une compréhension commune de l’humain, de ses aspirations fondamentales et de ses possibilités, par-delà l’heureuse diversité de ses modes d’être et de ses cultures.

 

Ce paysage dessiné à grands traits de l’état d’esprit foncièrement réaliste de l’anarchisme n’est pas sans consonance avec le panorama large et de nombreuses conceptions précises du christianisme. Avant de les évoquer concrètement, il est utile de reprendre pour l’expliquer le présupposé réaliste qui commande l’ensemble depuis l’origine. Que le réel précède et déborde l’idée, il y a là, pour un chrétien, beaucoup plus qu’une conception, l’orientation déterminante d’une sensibilité ouverte à la transcendance, autant qu’accueillante à la valeur de l’événement, de l’histoire de chaque être et du monde en son entier comme n’étant nullement dictée par des causalités internes autant qu’abstraites, mais comme surgissement extérieur et manifestation de l’altérité. Dès le moment de la révélation première de Dieu à Abraham, et parce qu’elle est traduite en termes de relation à Dieu, de parole de Dieu, l’ouverture de l’horizon humain à plus que le monde et la prise en charge de la consistance ontologique du monde vont de pair.

[…]

 

Ouverture conclusive

 

Là où se nouent la précédence des corps sur la pensée, et la liberté humaine, cette liberté qui est toujours adresse de soi stimulant la liberté de l’autre, c’est sur un terrain dont hélas ni l’anarchisme, ni le christianisme ne prennent suffisamment en compte l’importance, celui de l’art. Dans l’anarchisme, on aime les poètes quand ils chantent la révolte. Dans le christianisme, on aime les chants et les arts visuels quand ils accompagnent la prière. Il se pourrait pourtant que chez l’un et l’autre la dimension proprement esthétique de l’existence soit le ressort caché, d’autant plus déterminant que caché, qui sous-tend leur tentative d’agir sur le monde et leur élan prophétique.

 

Ce vaste sujet, il n’est possible ici que de l’entrouvrir. Pour faire court, ce que dit l’art, et particulièrement celui de notre temps, c’est précisément le corps en souffrance, le corps physique, le corps mental, le corps social. Vérité bien plus vraie, bien plus sévère que toutes considérations techniquement politiques ou techniquement religieuses peuvent dire. Il n’est finalement que deux manières de vivre l’engagement politique ou l’engagement religieux. La manière technique : elle consiste à habiter des croyances politiques ou religieuses préfabriquées, en préférant ce faisant l’anesthésie à la brûlure (pour laisser à d’autres la sueur et les fatigues). La manière artistique : elle consiste à penser l’action avec l’exigence d’une authentique pensée agissante, celle qui ose recréer le monde à partir de la seule expérience ouvrant à la vérité : l’épreuve de soi. Les artistes produisent incessamment cette épreuve. C’est eux qu’il faut écouter. C’est comme eux qu’il faut s’emparer du monde. L’anarchisme et le christianisme ont aussi en commun, bien plus que d’autres, d’y disposer la sensibilité et la conscience.

 

Notes :

(1) Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ? (1ère éd. : 1840), Paris, Le Livre de Poche, 2009, p. 134.

(2) Ibid., p. 132.

 

* L’intégralité du texte de Jérôme Alexandre se trouve sur le site de réflexions libertaires Grand Angle : http://www.grand-angle-libertaire.net/anarchisme-et-christianisme-proximites-inattendues/

 

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Informations complémentaires sur ETAPE

 

* La présentation de la démarche du séminaire de recherche militante et libertaire ETAPE, initié par Philippe Corcuff et Wil Saver, ainsi que les textes issus du séminaire se trouvent sur le site Grand Angle ici : http://www.grand-angle-libertaire.net/etape-explorations-theoriques-anarchistes-pragmatistes-pour-lemancipation/

 

* Participation au séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation) :

 

Le séminaire ETAPE est un séminaire de recherche militante et libertaire pluraliste (des militants de différentes organisations anarchistes y sont représentés ainsi que des personnes extérieures au milieu anarchiste mais intéressées par les idées libertaires, pour certains chercheurs ou doctorants,  mais pas pour la majorité d’entre eux) et mensuel se déroulant à Paris (le plus souvent le vendredi entre 19h et 22h). Si les résultats du séminaire (à travers le site Grand Angle et ce blog de Mediapart) et quelques réunions sont publics, la participation à la plupart des séances est restreinte, afin qu’un petit groupe puisse cumuler des réflexions sur la durée et que cela ne se transforme pas en « spectacle » à l’auditoire variable en fonction des intervenants. Cependant un certain renouvellement des membres du séminaire s’effectue à travers le temps. C’est pourquoi ceux qui seraient intéressés par une telle participation, en s’engageant à une présence régulière, peuvent envoyer un courriel indiquant leurs motivations sur le plan des pratiques libertaires comme des préoccupations intellectuelles à : [philippe.corcuff@sciencespo-lyon.fr]. Les prochains séminaires ne reprendront cette année scolaire 2016-2017 que de janvier à juin 2017 autour du thème transversal de « l’État ».

 

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