Philosophie politique du paysage, écologie et anarchisme

Alban Mannisi, architecte-paysagiste vivant en Corée du Sud, dessine dans un texte original une vision anticapitaliste et anarchiste du paysage, nourrie de Pierre-Joseph Proudhon et Murray Bookchin et s’appuyant sur les résistances environnementales actuelles.

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Nous livrons ici des extraits du texte d’Alban Mannisi, les coupures étant indiquées par […]. Pour lire l’intégralité de ce texte paru sur le site de réflexions libertaires Grand Angle, le 25 juin 2017, voir http://www.grand-angle-libertaire.net/philosophie-politique-radicale-du-paysage-au-xxie-siecle-et-ressources-anarchistes/

Philosophie politique radicale du paysage au XXIème siècle et ressources anarchistes : en partant de Pierre-Joseph Proudhon et de Murray Bookchin

Par Alban Mannisi

- Extraits - 

Le texte qui suit d’Alban Mannisi témoigne de l’appropriation de ressources anticapitalistes et anarchistes par un aménageur du paysage, à partir d’un rapport critique aux formes dominantes à l’œuvre dans son métier mais aussi de l’attention portée aux pratiques citoyennes et aux résistances environnementales. Il s’agit en quelque sorte d’un trajet professionnel original vers un anarchisme hérétique et pragmatique.

Le collectif éditorial du site de réflexions libertaires Grand Angle

Au photographe Thibaut Cuisset qui avançait que « le paysage ne parle pas, [qu’] il reste obstinément muet » (2017), on peut préciser que ledit paysage traduisant la perception de ce qui nous environne, murmure, hurle, s’exprime comme le font l’ensemble des organismes vivants, humains et non humains, qui le constitue.

Toutefois, il faut bien reconnaitre que le vrombissement émis par les éléments qui le composent et le bouleversent, rendent ce travail de décryptage parfois si complexe que les tentations sont grandes de projeter des modèles prêt-à-paysager afin de contenter une économie jouisseuse des rutilants espaces. Aveuglés par cette médiation entre expert / politique et société civile, les aménageurs en viennent souvent à oublier ce que revendiquaient leurs anciens : que ce matériau est avant tout un bien collectif dont la gestion relève du lien social.

D’où réapparait aujourd’hui un besoin de rendre compte d’une plus grande pluralité de sources. C’est ce que nous tentons au travers d’une philosophie politique du paysage qui ici s’intéresse plus particulièrement aux moyens d’éviter les modèles néolibéraux, voire anarcho-capitalistes de plus en plus courants dans la gestion du territoire et des hommes qui l’habitent. Nous nous attachons ici plus particulièrement aux figures du mouvement anarchiste Joseph Proudhon et Murray Bookchin pour penser des alternatives au néolibéralisme écologique en vigueur à l’heure actuelle.

Résistances environnementales \ Reboot 

L’insurrection citoyenne aux États-Unis suite à l’élection présidentielle de 2016 pour enthousiasmante qu’elle puisse être, renvoie à ce qu’un pays comme la Corée du Sud assume depuis la moitié du XXe siècle : une coalisation décomplexée entre de gigantesques corporations privées et institutions politiques publiques vampirisant tout ce que le bien commun peut comporter au profit d’une classe sociale minoritaire. Sur le plan environnemental, les déconsidérations de l’actuelle administration Trump et l’octroi qu’il en espère en termes de plus-value économique renvoie aux théories critiques de Joseph Proudhon sur la propriété où il énumérait dès 1840, dans Qu’est-ce que la propriété ? les principales sources d’injustices spatiales, sociales et environnementales qui n’auraient fait que se déplacer aujourd’hui.

Ainsi la vampirisation des ressources naturelles encore trop vaguement questionnée par les experts en aménagement, immergés, depuis le rapport Burntland de 1987, dans le flou du Capitalisme Vert (i.e. le Développement Durable), résonne plus cruellement au cœur de sociétés sacrifiées à l’aune de ce que l’on nomme aujourd’hui l’Anthropocène. Bien que le milieu du paysage aime à assener que ce dernier est politique, leur pratique en la matière s’avère particulièrement opportuniste, quand bien même les humanités environnementales (Choné, Hajek et Hamman, 2016) réveillent les questionnements démocratiques pour une équitable soutenabilité à l’échelle d’une écologie politique mondiale. En France, en réponse au nihilisme de la social-démocratie et son incapacité à s’emparer de l’écologie politique, nombre de récentes publications tentent de repenser l’écosophie. Citons La société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l'émancipation de Serge Audier (2017), ou encore Emanuele Coccia avec La vie des Plantes, y élabore une métaphysique du mélange (2017). Hybridations théoriques à la source des nœuds ontologiques contemporains éclairant les propos de Catherine Larrère quand elle avance que « ne pas s’occuper du social, c’est bloquer les solutions environnementales » (2017).

De cette confusion ré-émergent aujourd’hui des problématiques issues de l’anarchisme social, politique et épistémologique. Car le paysage s’avère d’un point de vue analogique une source d’inspiration pour qui veux penser l’anarchisme. Le paysage se maintient au sein de sa propre logique tout en nécessitant de continuels agencements sociétaux et politiques qui dérapent dès lors qu’on lui assène des règles exogènes à sa structure interne. Il apparaît donc utile de pouvoir tracer à la fois l’héritage et la mécanique à l’œuvre depuis des penseurs tels que Proudhon, Bookchin ou Kropotkine dans le profil des mouvements de résistance environnementale actuelle, tout comme dans les embolies académiques ou politiques qui présenteraient en France une massive « conversion écologique » (Buton, 2012), dont on attend encore un quelconque effet sur réel. Ceci afin de mieux cerner ce qui de l’anarchisme perdure chez des acteurs aujourd’hui déboussolés par un écologisme néolibéral délicat à déconstruire tant les outils en philosophie politique manquent aux mêmes experts (Flipo, 2016).

Si le paysage, à l’image de l’anarchisme, est « absence d’un principe directeur unique, […] qui n’exclut pas l’existence de règles sociales librement définies et suppose, par contre, la pluralité des principes » (Pelletier, 2013), peut-on attendre un quelconque renouvellement des pensées localisées et datées comme celle qui inspira communards et libertaires d’outre-Atlantique ? Oui, parce que cette perception/action de ce qui nous environne est d’abord, comme le précise l’artiste Samson Kambalu, « une intervention dans le monde symbolique, une forme d’énergie qui apporte la rupture et refuse d’être incorporée » (Kambalu, 2016), dont les protocoles durables mis en œuvre aujourd’hui minimisent la portée en y générant des injustices floutées au cœur d’intrigants impérialismes environnementaux. Ceci d’autant plus que les pensées issues des mouvements anarchistes permettent souvent de recourir à des problématiques déjà soulevées au cours des siècles passés. C’est la transversalité et l’embarrassante résonnance de ces pensées qui justifie de revisiter l’éco-anarchisme en aménagement du paysage.

L’éco-anarchisme serait donc une vision politique des principes environnementaux qui meuvent notre biosphère terrestre, s’extrayant des grossières manipulations néolibérales infiltrées au sein de la dilettante « écologie politique ». L’écologie scientifique comprise comme l’étude d’un tout ne prenant pas l’ascendant sur ses composants, explique pourquoi la philosophie de l’anarchie est à nouveau déployée pour avancer des systèmes et programmes équitables et responsables d’aménagement de vie en commun. Ainsi Pierre-Joseph Proudhon pour son questionnement universel de la gestion du sol et des communautés revisité par Murray Bookchin, initiateur en filigrane d’une inversion de pensée à l’œuvre aujourd’hui dans un des modèles les plus déstabilisateurs qu’est l’Anthropocène, et surtout en raison de la distance prise par lui avec le marxisme qui n’aurait de cesse de « continuer à ergoter sur l’économie planifiée et l’État socialiste – notions nées à un stade antérieur du capitalisme et à un stade inférieur du développement technologique – relève du crétinisme sectaire » (Bookchin, 1969). Lien entre deux pestiférés de la philosophie politique radicale expliquant peut-être comment l’inventeur de l’écologie sociale soit toujours si timidement mis à l’écart (mais pas à l’index) des histoires environnementales et pamphlets prétendument innovant en la matière (Klein 2015). Paradoxalement, les questions soulevées par Proudhon et Bookchin se révèlent motrices de bien des modelages paysagers et étonnamment pas toujours où les aurait imaginées la doxa altermondialiste bien-pensante.

[…]

Plan de la suite de l’article :

  1. De la propriété à l’enracinement : immanence du « droit d’aubaine »

Justice environnementale : hégémonie et fardeau

Justice spatiale à Singapour : « la propriété c'est la liberté » ?

  1. Communalisme libertaire \ pratique autochtone

Mutuellisme, entraide. Repenser le contrat naturel

Panarchie et hétéronomie japonaise

III.        Ecologie Sociale \ Responsabilité

Misère de la géo-ingénierie

Capitalocène Coréen

[…]

CONCLUSION : Pragmatisme \ Rehab Scape

En somme, les relectures de la philosophie radicale anarchiste rassurent quant à la capacité des citoyens, experts et politiques à être en mesure de réagir et de tenter de reprendre pied sur des bases solides même si la grande difficulté des aménageurs aujourd’hui est de prendre le temps de « mettre en pratique » ces nouvelles méthodologies dans une globalisation multi-scalaire, fugitive et interdépendante. David Harvey avait déjà alerté en 1987, quand à la récupération des politiques de l’ingénierie sociale qui passerait pour innovantes dans un pays miné par le profit comme la Corée du Sud.

L’herméneutique en anthropologie et psychologie environnementale des communautés autochtones a permis l’intégration des mouvements de résistance environnementale pour une lecture dynamique des moteurs de l’enracinement (Grass Roots Movement). En plus de la difficulté à œuvrer de manière radicale au sein d’un projet à multiples vitesses car « commun », l’aménageur du territoire, du paysage ou des communautés humaines intervient alors que les situations deviennent conflictuelles. La requalification des places et espaces publics n’étant à l’ordre des politiques publiques que lorsque les sociétés civiles sont venues s’y faire saigner. Au calme plat les projets intimistes et privatifs, aux heurts l’espace public en recomposition. L’aménageur intervient donc sur des plaies ouvertes, champs de batailles et d’amertume ou l’incompréhension expliquent l’agacement des grossières pensées du « grand soir ».

Mais que faire ? S’ouvrir et libérer, saccager à coups de globalisation cynique ou s’enfermer sur des corps reclus et stériles, philosophies du refus…Le paysagisme pour en revenir aux propos de Thibaut Cuisset est affaire de malentendus… il s’étend à la manière des peuples nomades qui se rencontrent et se sédentarisent pour bâtir des cités qu’ils se pensaient en devoir d’ériger, jusqu’à leur faillite, inéluctable. Il nous faut reconstruire, transiter vers d’autres modes d’existence. Le travail du paysagiste est affaire de réhabilitation d’espace et de concepts indigènes comme l’entraide de Kropotkine, la responsabilité de Bookchin et la possession d’un sol de Proudhon. Réhabiliter ces véhicules en transit est tout l’enjeu du pragmatisme environnemental qui constitue le paysagisme.

Alban Mannisi est architecte-paysagiste et docteur en aménagement du territoire et urbanisme. Actuellement professeur assistant au département d’urbanisme de l’université Hanyang à Seoul en Corée du Sud, il vit et exerce à l’étranger depuis une dizaine d’années (www.scapethical.org). 

L’intégralité du texte peut-être lu sur : http://www.grand-angle-libertaire.net/philosophie-politique-radicale-du-paysage-au-xxie-siecle-et-ressources-anarchistes/

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Informations complémentaires sur ETAPE

* La présentation de la démarche du séminaire de recherche militante et libertaire ETAPE, initié par Philippe Corcuff et Wil Saver, ainsi que les textes issus du séminaire se trouvent sur le site Grand Angle ici : http://www.grand-angle-libertaire.net/etape-explorations-theoriques-anarchistes-pragmatistes-pour-lemancipation/ .

* Participation au séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation) :

Le séminaire ETAPE est un séminaire de recherche militante et libertaire pluraliste (des militants de différentes organisations anarchistes y sont représentés ainsi que des personnes extérieures au milieu anarchiste mais intéressées par les idées libertaires, pour certains chercheurs ou doctorants,  mais pas pour la majorité d’entre eux) et mensuel se déroulant à Paris (le plus souvent le vendredi entre 19h et 22h). Si les résultats du séminaire (à travers le site Grand Angle et ce blog de Mediapart) et quelques réunions sont publics, la participation à la plupart des séances est restreinte, afin qu’un petit groupe puisse cumuler des réflexions sur la durée et que cela ne se transforme pas en « spectacle » à l’auditoire variable en fonction des intervenants. Cependant un certain renouvellement des membres du séminaire s’effectue à travers le temps. C’est pourquoi ceux qui seraient intéressés par une telle participation, en s’engageant à une présence régulière, peuvent envoyer un courriel indiquant leurs motivations sur le plan des pratiques libertaires comme des préoccupations intellectuelles à : [philippe.corcuff@sciencespo-lyon.fr]. Les prochains séminaires auront lieu de janvier à juin 2018.

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