Voyage au bout de l’usine, roman célinien à Aulnay

Première apparition sur Mediapart du séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation), initié par Philippe Corcuff et Wil Saver, avec un texte de l’historien et écrivain Sylvain Pattieu à propos du roman écrit par un ouvrier, L’usine des cadavres ou la fin d’une usine automobile du nord de Paris de Silien Larios (Les Éditions libertaires, 2013)…

Première apparition sur Mediapart du séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation), initié par Philippe Corcuff et Wil Saver, avec un texte de l’historien et écrivain Sylvain Pattieu à propos du roman écrit par un ouvrier, L’usine des cadavres ou la fin d’une usine automobile du nord de Paris de Silien Larios (Les Éditions libertaires, 2013)

 

 

Voyage au bout de l’usine, roman célinien à Aulnay

Par Sylvain Pattieu

 

Rapport « critique » sur le roman de Silien Larios, L’usine des cadavres ou la fin d’une usine automobile du nord de Paris (préface du sociologue Ivan Sainsaulieu, Les Éditions libertaires, 2013, 358 p., 15 euros) dans le cadre du séminaire ETAPE du 7 février 2014 (Paris)

 

 

« Je resterai homme de désordre contre toutes ces élites qui veulent manipuler à leur sauce les ouvriers », affirme Silien Larios dans son roman L’usine des cadavres, inspiré de ses nombreuses années de travail à l’usine PSA d’Aulnay, récemment sacrifiée par la direction du groupe. Le moins qu’on puisse dire est qu’il remplit littérairement ce programme de désordre dans son roman riche, touffu, foisonnant au point parfois de s’y perdre. Il y a trois angles d’attaque pour aborder ce livre : le premier est quasi documentaire, le deuxième littéraire, le troisième politique. Je serai ici très élogieux concernant les deux premiers, beaucoup plus critique concernant le troisième.

 

Un roman sur le travail à l’usine

 

Le roman de Silien Larios est d’abord un livre qui parle du travail à l’usine, qui décrit de façon extrêmement précise la chaîne, ses gestes mais aussi les relations entre collègues, ou avec les multiples chefs et sous-chefs. « Avec le chef de Carpedo, ça allait pas non plus. Il appréciait pas que j’aille souvent aux cabinets. Le plus dur encore, c’était que je travaillais en trois-huit. Le bruit des presses, jamais vu des cadences aussi infernales, il fallait prendre, ranger dans des caisses en fer tout ce que les presses compressaient, crachaient… ça n’arrêtait jamais. Si par bonheur c’était le cas, un sacré soulagement arrivait. Quand ça redémarrait, j’avais l’impression de recevoir un coup de feu à cause du bruit assourdissant. En plus l’odeur du métal imprégnait mes vêtements jusqu’à ma chair ». Ou bien encore : « En plus de prendre dans les claies des portes de 14 kilos. 450 dans la journée. Les mettre dans une maquette. Après des charnières, une machine les soude. Je dois les reprendre, les présenter au fumeur de pétards. Fermer les putains de claies. Les barres pèsent lourd. Des fois elles coincent. Le cariste doit m’aider à les fermer. Il est pas content de descendre de son car à fourche. Je me répète : ces opérations durent à l’infini d’une journée… l’infini d’une semaine… l’infini d’une vie … »

 

L’ouvrier Larios se décrit comme un énergumène, ultra-politisé, anticlérical en diable, rétif à toute discipline, hiérarchique ou militante, amoureux de cinéma et de littérature, prompt à se réfugier dans les salles du Quartier latin pour voir de vieux classiques. Il plaisante avec les copains, prompt à la blague, respecte néanmoins certains chefs, il décrit les inimitiés, les petits conflits et disputes qui éclatent. Il n’est pas si fréquent de lire la parole ouvrière sur le processus de travail lui-même, la chronique quotidienne de l’usine. On pense à la verve frondeuse de Grain de sable sous le capot, de Marcel Durand, aux entretiens entre Christian Corouge et Michel Pialoux (1). Plus récemment, Ghislaine Tormos a raconté elle aussi de belle manière l’usine PSA d’Aulnay (2). Loin de tout misérabilisme, loin aussi de toute vision héroïque, Silien Larios décrit les grèves, certes, mais aussi les méta-résistances de l’usine, développées par les individus ou par le collectif ouvrier. Les théories de l’historien allemand Alf Lüdtke sur la notion d’Eigensinn ouvrier, parfois traduit par « Quant à soi », mobilisé pour décrire les résistances des ouvriers à la discipline de l’usine, parfois indirectement politiques, sur le mode de la blague, par exemple (3).

 

Irruption de la langue populaire en littérature

 

Cette chronique de l’usine est aussi l’occasion pour Silien Larios d’un étonnant travail sur la langue. Son récit est foutraque, parsemé à n’en plus finir de points d’exclamation, phrases scandées, tournures orales reprises telles quelles, inventions langagières. Il y a du Céline, qu’il admire, dans sa prose. Le bon Céline, celui de l’irruption de la langue populaire dans la littérature. Il s’adresse au lecteur, à lui-même, ressasse, répète, revient en arrière, de façon complètement assumée : « Remboursez ! Il répète ! Ressasse !... Délire sans arrêt ! Tout pareil, pleine longueur de page ! Lecteur : tout se répète à longueur de temps ! Dans les journaux ! les radios ! les bistrots !... pourquoi je ferais pas pareil ? J’illustre en plein l’éternel retour qui tourne toute berzingue, roue libre ! Pas pour tous pareil qu’il tourne, je dis pas ! Je dis pas ! N’empêche que si le mécanisme est pas brisé ! Les méchancetés ! Saloperies ! Misères, reviendront ! Les déflagrations continueront ! Les chagrins ! Les malheurs ! ». Des passages entiers de ce que l’auteur appelle ses « délires » ou « névroses » constituent de véritables parenthèses du récit, bifurcations, intersections, voies parfois sans issues. L’univers décrit par Silien Larios est aussi un univers langagier, généré à force de malaxation du langage populaire mâtiné de références politiques et philosophiques. On s’y perd au début puis on trouve peu à peu quelques repères fragiles. Les différents partis trotskistes se partagent entre Grands et Petit trotskistes, mais on trouve aussi les Autres trotskistes. Le syndicat majoritaire, la Rouge, concurrencé par Ouest-Car. L’usine de Poissy, où seront envoyés une partie des anciens d’Aulnay, devient la Poisse. Telle dirigeante d’extrême-droite est La Francisque, une ancienne ministre du Travail devient la mère Pourrie, Tansancenot et Clarette Lavillier représentent l’extrême-gauche. Silien Larios a le sens de la formule, procès de Moscou dans un « dé à coudre » pour désigner les anathèmes entre militants d’extrême gauche. Anticlérical forcené, le narrateur s’inquiète de l’influence des « jansénistes » dans l’usine, qualifiés de « tartuffes barbapapa ». Son récit virevoltant et pressé a des accents de Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier du 18ème siècle, influencé par les Lumières, devenu sans-culotte en 1789, qui a laissé un Journal de ma vie truculent et précieux. Cet aspect-là, littéraire, langagier, est sans doute le plus réussi du livre, car Silien Larios, autodidacte de la littérature, aux références éclectiques, s’empare des mots pour créer son propre style, parfois difficile à suivre car foisonnant mais convaincant. Il sait agencer mots des milieux populaires, mots du travail à l’usine, mots du militantisme d’extrême gauche, pour mettre en place son monde d’écriture, à la fois convaincant et d’une grande originalité.

 

Risques de rancœur

 

Il est dommage que cette belle réussite littéraire se combine à tant de rancœur politique, confinant parfois à l’aigreur. Silien Larios a milité pendant presque vingt ans dans diverses organisations d’extrême-gauche, passant des « Grands trotskistes » aux « Petits trotskistes », puis quittant ces derniers, se retrouvant ostracisé par ses anciens camarades à chaque rupture : « Ensuite, dans l’usine, je subis les violences psychologiques, ce qui est pire qu’un coup de poing dans la gueule. Les coups dans le cerveau laissent pas de traces visibles, un œil au beurre noir ça finit par partir. Les déflagrations intellectuelles, c’est plus dur, les dégâts plus grands ». Ce passé et ce passif le conduisent, au-delà de la critique légitime de modes de fonctionnement difficiles à nier, à considérer uniquement en négatif l’action menée par les « Grands trotskistes », qui ont pourtant joué un rôle fondamental dans le mouvement de lutte depuis l’annonce de la fermeture de l’usine. Aucun de ses militants ne trouve grâce à ses yeux, ce qui paraît largement injuste. Certaines affirmations frôlent le nihilisme : « Mafia englobe pour moi si mon raisonnement a pas encore été compris : tous les partis, droite, gauche, centre, extrêmes de tous bords ». D’autres sont tellement caricaturales qu’elles en deviennent outrancières : « Depuis la période industrielle, dans la vie il n’y aura eu que des malheurs plus ou moins grands ! Des catastrophes à pas finir ! Démocraties parlementaires ! Allemagne nazie ! Régimes communistes ! Républiques islamistes ! ». Autre position sans nuances, celle concernant les « tartuffes jansénistes », appellation derrière laquelle on a parfois l’impression que Silien Larios amalgame une bonne partie des Musulmans de l’usine. Une des principales raisons évoquées de sa critique des « Autres trotskistes » est leur choix de présenter une candidate voilée lors des élections régionales. Si on peut bien entendu critiquer la pertinence de cette décision, cette question fait partie des fameuses obsessions de son texte, et la légitime critique des religions tourne quand même beaucoup autour de l’islam. A force d’être traitées à la serpe, des questions compliquées, celle du fonctionnement et des stratégies des organisations d’extrême-gauche, celle de la religion dans les milieux populaires, sont abordées uniquement sous l’angle de la caricature.

 

Autodérision

 

Toutes ces critiques, Silien Larios semble les désarmer par avance en assumant une part d’autodérision : « L’ombre maléfique du docteur Destouches plane sur votre récit ! En plus de lasser le lecteur, vous démoralisez sec ! Y a rien d’objectif dans vos pages ! ». Il y répond sur le même ton : « Chez moi, c’est moi qui distribue les plats aux invités ! Ma petite musique, c’est moi qui la joue ! Dans l’ordre qui me plaît ! Chacun peut sortir sa cuisine ! Inviter qui il veut ! Si ça lui chante, qu’ils racontent posément ! Dans l’ordre ! Sur du velours pour que ses invités suivent bien ! Soient pas ébranlés ! Fassent la sieste après lecture ! Chez moi les événements sont racontés tels quels : vus… entendus… vécus ! ». A son crédit, on pourrait dire qu’il s’agit d’un roman, d’un narrateur-personnage qui ressemble peut-être à son auteur-inventeur, mais dans l’outrance et la provocation. Cela n’enlève rien à son talent littéraire.

 

 

* Notes :

(1) Marcel Durand, Grain de sable sous le capot. Résistance et contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2003), Marseille, Agone, 2006 ; Christian Corouge, Michel Pialoux, Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue, Marseille, Agone, 2011.

(2) Ghislaine Tormos, Le salaire de la vie, Paris, Don Quichotte, 2014.

(3) Alf Lüdtke, Des Ouvriers dans l`Allemagne du XXe siècle : le quotidien des dictatures, Paris, L'Harmattan, 2000.

 

 

* Sylvain Pattieu est maître de conférences en histoire à l'Université de Paris 8, écrivain, militant de la gauche radicale (ancien militant LCR et NPA, aujourd'hui à Ensemble au sein du Front de gauche), auteur de Avant de disparaître. Chronique de PSA-Aulnay (Paris, Editions Plain Jour, 2013)

 

 

* Les autres textes de la séance 6 du séminaire ETAPE du 7 février 2014 sur le livre de Silien Larios (extrait du livre de Silien Larios et rapport « compréhensif » d’Ivan Sainsaulieu) se trouve sur le site de réflexions libertaires Grand Angle (http://www.grand-angle-libertaire.net/) : ETAPE n°6 – Luttes ouvrières aujourd’hui

 

* Page ETAPE du site Grand Angle : http://www.grand-angle-libertaire.net/etape-explorations-theoriques-anarchistes-pragmatistes-pour-lemancipation/

 

* Le séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation) a été créé en juin 2013 à l’initiative de Philippe Corcuff et Wil Saver. C’est un séminaire de recherche libertaire et militante composé de militants (syndicats, associations, organisations politiques, collectifs divers) et des sympathisants critiques de diverses sensibilités s’intéressant aux idées libertaires. Ce n’est pas un séminaire public ouvert, dans le sens où il s’agit de cumuler des analyses sur un temps moyen dans un petit groupe de personnes, et non pas d’organiser des spectacles autour d’un intervenant. Le travail en petit groupe sur une certaine durée nous apparaît nécessaire pour faire un travail de fond de réexamen des « logiciels » de la critique sociale et de l’émancipation, c’est-à-dire des façons même de poser les questions et de formuler les problèmes. Ce qui est peu fait dans les gauches radicales qui se contentent souvent d’organiser des conférences (ce qui peut être utile, mais pas suffisant pour reconstituer des idées à gauche), de proposer des contre-expertises sur tel ou tel question publique en discussion (utile aussi, mais qui ne doit pas faire perdre de vue les pensées critiques et émancipatrices globalisantes), ou de se précipiter sur des « solutions » ou des « hommes providentiels » (ou des femmes). Le séminaire explore deux grands champs : les pensées critiques et émancipatrices, passées et présentes, ainsi que les pratiques et expériences alternatives, passées et présentes. Pour des développements sur le projet ETAPE, voir Présentation générale de la démarche ETAPE sur Grand Angle.

 

* Dispositif habituel (mais qui peut bouger en fonction des séances) du séminaire ETAPE : Il s’agit de déployer un travail coopératif en petit groupe dans la durée, en rendant les résultats du travail effectué public (sur le site Grand Angle et sur Mediapart). Ce qui donne schématiquement : 1) un ou plusieurs intervenants écrivent un ou plusieurs textes à l’avance ; 2) le texte n’est pas présenté par son auteur mais par un rapporteur « compréhensif » (qui en présente les points forts à sa manière) et un rapporteur « critique » (sous l’angle de questionnements ou de remarques plus critiques sur le texte) ; 3) l’auteur réagit ; et 4) il y a une discussion générale avec l’ensemble des participants. Suite au séminaire sont publiés sur Grand Angle une série de textes : le texte de l’invité, éventuellement modifié en fonction de la discussion, le rapport « compréhensif » et le rapport « critique » (eux aussi éventuellement modifiées en fonction de la discussion), et puis les textes éventuels que pourraient proposer d’autres participants au séminaire.

 

* Documents issus des autres séances du séminaire ETAPE :

 

. Textes de la séance 1 sur « Anarchisme et philosophie pragmatiste », avec la philosophe, sociologue et militante libertaire Irène Pereira

 

. Textes de la séance 2 sur « Les familles contemporaines : un ordre anarchiste improvisé ? », avec le sociologie François de Singly

 

. Textes de la séance 3 sur « Roberto Michels : critique des partis politiques, du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarchisme », avec le philosophe Jean-Christophe Angaut

 

. Textes de la séance 4 sur « What’s New Pussycat ? Transformations et permanences dans les mouvements sociaux en France », avec le sociologue Lilian Mathieu

 

. Textes la séance 5 sur « L’autogestion en pratiques » autour du livre L’autogestion en pratiques (Les éditions Albache, 2013), avec Rafael Perez (co-fondateur des éditions Albache), Pierre (de La conquête du pain, boulangerie bio autogérée à Montreuil) et Eric (de La belle équipe, coopérative syndicale de production dans le bâtiment)

 

* Séances à venir du séminaire ETAPE :

 

. Séance 7 : « L’idée du capitalisme comme aliénation aujourd’hui », avec le philosophe Stéphane Haber

 

. Séance 8 : autour et avec la présence exceptionnelle du penseur altermondialiste britannique John Holloway (professeur de sociologie à l'Université autonome de Puebla au Mexique), auteur de Changer le monde sans prendre le pouvoir (1e éd. : 2002; trad. franç. éditions Syllepse en 2008) et de Crack Capitalism. 33 thèses contre le Capital (1e éd. : 2010; trad. franç. aux éditions Libertalia en 2012)

 

. Séance 9 (dernière séance de l’année scolaire 2013-2014) : « Ethique perfectionniste, individualisme démocratique et désobéissance civile », avec la philosophe Sandra Laugier

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.