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Billet de blog 29 nov. 2021

Pas de paix sans avoir gagné la guerre

« Être victime de », ce n’est pas égal à « être une victime » au sens ontologique. Ce n’est pas une question d’essence. C’est une question d’existence. C’est un accident dans une vie. On est victime de quelque chose et on espère qu'on pourra, dans l’immense majorité des cas, tourner la page. Certaines s’en relèvent, toutes espèrent pouvoir le faire, d’autres ne s’en relèvent jamais.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’imagination perverse du patriarcat est sans limite. Particulièrement sans limite actuellement, au propre et au figuré, puisque l’étendard des luttes féministes n’est sans doute pas porté suffisamment haut par les « partis de gauche » institutionnels : il n’y a plus de limite au sens où, hélas, il n’y a plus de ligne de clivage, il n’y a plus de barrière morale suffisamment étanche.

Au contraire même, la jonction occasionnelle de la droite et de la gauche pour dénigrer publiquement certaines sciences sociales (ou certains aspects réels ou fantasmés de celles-ci), désigner les femmes musulmanes comme bouc-émissaire ou encore, (autre hérésie !) revendiquer le réglementarisme et le « travail du sexe » pour le compte du lobby pro-prostitution, a désarmé une partie de ces combats, en interdisant de facto à de nombreuses féministes de continuer à prendre part à la vie effective de « leurs » partis ou organisations syndicales par ailleurs.  L’époque est, hélas, à la réaction.

Dans ce creuset fertile de la contre-révolution, le sexisme et la domination patriarcale jouent naturellement une partition très importante. Le système social et économique que défend l’idéologie dominante, celle de la bourgeoisie a, viscéralement, besoin de l’inégalité fondamentale entre les sexes, a besoin d’assigner fermement les individus à leur genre, et le genre à une fonction sociale définie.

En résumé, l‘idéologie de la bourgeoisie a besoin de la mythologie de « l’éternel féminin », c’est-à-dire ce kaléidoscope à la fois de « la » femme douce, voire fragile, des femmes à la cuisine, des femmes maternantes, des femmes qui savent rester à leur place et ne pas trop se plaindre. Mais aussi des femmes qui résument « la liberté » à la possibilité de montrer ses cheveux ou d’acheter des vêtements comme- ci ou comme ça. Des femmes qui pensent qu’à partir du moment où elles sont devenues cadres dans une entreprise ou qu’elles peuvent afficher une certaine réussite sociale individuelle, alors cela signifie que la question du patriarcat est réglée, car elles cultivent à fond le fantasme de la « réussite au mérite » (traduction : « si tu ne réussis pas c’est que tu ne le mérites pas »). Des femmes qui ne dérangent pas, et même, qui sont valorisées à partir du moment où elles reprennent à leur compte des leitmotivs de la gent masculine à l’encontre des « néo-féministes » (sic – car je ne sais pas ce que c’est « néo-féministes »).

Des femmes qui seront d’autant plus mises en avant par ce pouvoir-là qu’à l’instar de telle journaliste ou telle autrice, elles s’en prendront d’abord et avant tout à d’autres femmes. Pas n’importe-lesquelles bien-sûr. Celles que la bourgeoisie désigne à leur vindicte : les féministes « de gauche », ou supposées telles, ou assimilées à…coupables de tous les maux. Et pour atteindre ces semblables féministes, elles sont prêtes à « passer sur le corps » de milliers de femmes inconnues, inaudibles, invisibles… avec des discours empreints de culpabilisation, de banalisation et d’aveuglement à certaines réalités sociologiques. Je vais être claire: je ne les hais pas, je ne leur en veux même pas, je leur reconnais le droit à penser  être libres et fortes ainsi. Je comprends où elles sont, et pourquoi. Qu'elles souffrent cependant qu'on recadre un peu le propos.

Et quelle tristesse, toujours, de les lire ou de les entendre. Vous avez beau savoir ce qu’est une femme colonisée intellectuellement et socialement stipendiée par le patriarcat (qui joue sur du velours), cela ne peut que vous fendre le cœur d’entendre une congénère faire assaut de bêtise pour cracher sur ses semblables.

Des femmes qui clameront qu’en France « aujourd’hui », « on » a « les mêmes droits que les hommes maintenant », sans se pencher une seconde sur les politiques publiques (ou plus exactement leur absence).

Certes, hommes et femmes ont « le droit » de rentrer chez eux à 4 heures du matin en marchant à pied dans une rue non éclairée. Mais l’une risquera sa vie pour le faire, et pas l’autre.

Certes, hommes et femmes ont « le droit » de gagner un salaire en rémunération de l’exploitation de leur force de travail, mais à compétences égales, un homme déposera toujours environ 20 à 25 % de plus chaque mois sur son compte bancaire.

Certes, hommes et femmes ont « le droit » de procréer ou pas, mais seules les femmes aujourd’hui peuvent encore risquer leur vie en n’ayant pas accès à l’IVG qu’elles souhaiteraient pratiquer.

Et j’en passe.

La vie réelle ne se résume pas à une question « de droits » formels. Même si « Avoir le droit » c’est mieux que ne pas l’avoir.  Mais parler de droits sans parler de politiques publiques, de financements, de moyens, de campagne d’information…c’est parler pour ne rien dire car le droit n’est qu’une arme de papier et ainsi que le disait Hobbes “Covenants, without the sword, are but words and of no strength to secure a man at all.”

Ces femmes-là renouent ainsi avec nos tristes ancêtres égarées qui « lançaient des pierres à la femme adultère », sans voir qu’elles étaient elles-mêmes derrière.

Pour la doxa conservatrice, si bien représentée publiquement dans ce moment historique de représailles à l’encontre du féminisme, l’heure est venue de pouvoir « envoyer au casse-pipe » des femmes, et plus particulièrement des femmes qui avaient été notoirement victimes de violences sexuelles ou sexistes, des femmes qui se revendiquent d’être elles aussi féministes, pour s’en prendre publiquement, dans des termes sur lesquels nous allons revenir, à ce qu’on estime être des aspects de ce qui est ainsi nommé le « néo-féminisme » …

Le patriarcat ne recule devant rien et surtout pas devant la propagande. Cet ensemble de techniques de persuasion (par opposition aux techniques de réflexion) mises en œuvre pour propager, par tous les moyens disponibles une opinion, une idéologie ou une doctrine et favoriser l'adoption de comportements au sein de « l’opinion publique ». La propagande qui va de pair avec l’endoctrinement. C’est le contraire de l’émancipation, qui va de pair avec le débat, la liberté d’expression et la réflexion.  Les réseaux sociaux sont précisément taillés pour la propagande.

L’un des buts de cette propagande, c’est notamment de retirer aux victimes de violences sexuelles et sexistes et aux féministes le peu qu’elles ont obtenu pour défendre leurs intérêts à la force de leurs combats ces 50 dernières années. Plus généralement, c’est de retirer aux femmes tout ce qui peut leur permettre de conserver le peu de liberté qu’elles ont acquis dernièrement : liberté sexuelle, tant par les avancées sur l’IVG et la contraception mais aussi par les avancées obtenues sur la question de la prévention et de la sanction des violences sexuelles ; liberté d’expression, à laquelle il est quotidiennement porté atteinte désormais par les multiples tentatives pour bâillonner à nouveau les femmes et envoyer #MeToo aux oubliettes (raids en meute contre des féministes,  campagne destinée à étendre la portée du principe de présomption d’innocence et accélérer les procédures en diffamation, mais aussi, poursuites contre des journalistes, membres d’association et documentaristes qui dénoncent les graves dysfonctionnements de la justice dans le traitement de ces dossiers…) et bien-sûr liberté économique, puisque plus précaires et mal payées parmi les précaires et les mal payés, il y a les femmes…Ne parlons pas de la discrimination que subissent dans leur travail les femmes qui se revendiquent ou qui peuvent être simplement envisagées comme « féministes » (à partir du moment où vous revendiquez l’égalité salariale par exemple, vous êtes en réalité « classée comme » féministe).

Dans cette lutte contre les féministes et les maigres avancées obtenues pour les femmes au terme de certains combats (encore en cours), une petite musique émerge du monde juridique, qui gagne désormais la presse mainstream : les (méchantes) féministes seraient responsables du malheur des victimes de violences sexuelles et sexistes ! Elles auraient créé un « statut de victime », elles seraient « boutiquières du malheur » des femmes, elles « entretiendraient les femmes dans une position victimaire » … Bref.

« Être une victime », ce serait moche, ce serait sale, ce serait dégoûtant, et surtout, ce serait la faute des féministes, pas du tout celles des agresseurs dont les femmes sont victimes. Celles qui attendraient que la justice les reconnaisse comme « victimes » seraient (forcément) des femmes soit manipulées par des féministes, soit tordues dans leur tête, qui se complairaient dans leur douleur ou qui détesteraient les hommes.

Il m’a semblé important de remettre donc les choses à leur place, étant je crois dans une position où je peux, moi, parler de ce que je connais.

« Être victime », c’est être victime de quelque-chose. Des violences. D’une infraction. D’un état de fait qui perdure. De préjugés.

La victime a des droits, en France, en tant que telle. Je sais que cela débecte littéralement nombre de confrères et consœurs depuis longtemps (cette remise en question des droits de la victime d’infraction, en tout cas d’infraction de nature sexuelle, est une vieille rengaine qu’on entend en faculté de droit depuis des décennies, et si on ne sait pas cela, on ne mesure pas la portée quasi-révolutionnaire de la loi « Guigou » du 15 juin 2000 sur le plan de la procédure pénale), mais voilà, « la victime » a des droits. Pas beaucoup, mais quelques-uns. Le droit par exemple de voir évaluer et réparer exactement son entier préjudice. Le droit d’avoir accès au dossier d’information judiciaire au même titre que le témoin assisté ou le mis en examen. Le droit d’être présente et assistée ou représentée au procès pénal…

L’évaluation des préjudices, patrimoniaux, extra-patrimoniaux, temporaires ou permanents, ne doit rien au hasard ni à l’idéologie, son processus et ses règles sont issus des travaux d’une commission, la commission Dinthillac, qui a d’ailleurs accouché d’une nomenclature, qui nous sert aujourd’hui, sur la base d’expertises plus ou moins bien menées, à obtenir l’indemnisation du préjudice.  La CIVI (Commission d’Indemnisation des Victimes d’Infraction), qui permet aux victimes de récupérer quelques sous quand leurs agresseurs sont insolvables, ou le SARVI (Service d’Aide au Recouvrement pour les Victimes d’Infraction) quand l’agresseur est solvable mais n’exécute pas sa condamnation…

« Être victime de », contrairement à ce que veulent nous faire croire ces femmes qui gagnent leur vie en publiant des livres ou en animant des émissions qui enfoncent toutes les autres (qui elles, n’ont pas leurs réseaux pour  être publiées ou reçues sur des plateaux télé), ce n’est pas égal à « être une victime » au sens ontologique. Il n’y a pas de permanence, ce n’est pas une question d’essence. C’est une question d’existence. C’est un accident dans une vie. On est victime de quelque chose, de quelqu’un, et on espère que, la Justice et le temps passant, le préjudice sera réparé. On restera quelque-part au fond de soi, la victime d’un autre individu, mais on pourra, dans l’immense majorité des cas, tourner la page, comme on le souhaite en général profondément.

Certaines s’en relèvent, toutes espèrent pouvoir le faire, d’autres ne s’en relèvent jamais. A leur grand regret. Cela, on ne le choisit pas, on le subit. Loin des délires nietzschéens de certains gourous, j’affirme qu’en la matière, la volonté ne peut pas tout. Il faut aussi de la chance, et parfois (souvent), de la chance dès la naissance.

Un jour nous aurons des enquêtes qui montreront probablement que les victimes qui se relèvent le mieux des agressions sont probablement celles qui ont été les plus choyées, les mieux aimées et les mieux accompagnées dans leur enfance, celle qui ont fait des études supérieures et qui ont acquis un bagage intellectuel qui leur a permis de dépasser plus aisément certains traumas, celles qui ont eu suffisamment de réseaux, à un moment, pour rencontrer les bons médecins, les bons psys, celles qui n’ont pas cumulé les problèmes d’argent, de logement, de santé….celles qui ont eu la vie de famille ou amoureuse la plus gratifiante, celles qui n'ont pas eu à courir après des papiers de réfugiée ou à se cacher des rafles policières...

Un jour aussi, nous mesurerons l’importance pour les « victimes qui s’en sortent » d’avoir pu bénéficier d’une véritable enquête, d’avoir été prises au sérieux, bien traitée (par les policiers et policières, les procureurs, les juges d'instruction, les président.e.s de chambre, les experts et expertes...), bien accompagnée aussi (je salue les associations, mes confrères et consœurs, aux quatre coins de France qui se dévouent à cette tâche corps et âmes comme à un sacerdoce). L’importance d’avoir pu être jugée, dans un délai raisonnable, au terme d’un vrai procès équitable, par des juridictions impartiales, qui auront enfin fait leur aggiornamento à l’égard du sexisme et de la culture du viol.

Les personnes, et notamment les autres femmes, qui jettent l’opprobre à longueur d’interview sur « les victimes », comme si c’était quelque-chose de dégradant, de honteux, quelque-chose qui relèverait d’une faiblesse intrinsèque ou qui serait le résultat d’un esprit malade, qui feraient d’elles nécessairement l’objet d’une manipulation ourdie on ne sait où par d’infames féministes « « woke » » font le jeu des agresseurs et autres silencieurs. Ce sont, malheureusement, les éternelles idiotes utiles du patriarcat.

Pour faire la paix, il faut avoir gagné la guerre, sinon cela s’appelle une capitulation…

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