Alpha Condé, une bêtise politique !

Au-delà d'Alpha Condé, il faudra dynamiter l’échelle des valeurs en permettant aux différentes sensibilités de s’exprimer, de se raconter, de se représenter et de converger autour des exigences communes. Ces exigences communes doivent être traduites dans les faits : elles constitueraient le socle du vivre ensemble, de la démocratie en Afrique francophone.

Les « dirigeants » de l’Afrique francophone, à l’image d’Alpha Condé, considèrent nos pays comme des entreprises personnelles. En personnalisant le pouvoir, ils s’arrogent le droit de mettre des biffures et des parenthèses dans les constitutions des pays gouvernés sans tenir compte des aspirations des peuples. Cette clique de coqs de basses-cours navigue dans des eaux sauvages et profondes qui ne cessent d’attirer les sondes prédatrices des serpents de l’Oligarchie. Trois décennies après l’instauration du multipartisme en Afrique francophone, l’amertume s’enfle encore sous les malheureux soleils d’ « indépendance » et les peuples pataugent ad vitam aeternam.  

Dans sa volonté de maintenir au pouvoir, Alpha Condé n’a pas seulement commis une erreur mais une faute, une faute grave dictée par une pulsion semi-consciente. Entre conscience atrophiée et aveuglement volontaire, la frontière est frêle et mouvante. Cette frontière installe les filous de l’Afrique francophone dans une irresponsabilité constitutionnelle infiniment désolante. La conscience atrophiée peut être assimilée à l’innocence mais elle procède souvent d’un désir efficient, le désir de déchirer la toile de la barque au milieu d’une mer déchaînée qui avale la moindre espérance. Entre l’incantation de ce désir insolent et l’articulation du devoir de responsabilité règne la pénombre d’une débilité mentale que l’on pressent et qui doit faire l’objet d’un traitement clinique particulier. Dans ses réflexions sur les conséquences de la tragique traversée de l’Atlantique, Frantz Fanon propose des expériences thérapeutiques déterminantes en ce sens. Conscience atrophiée ou pas, Alpha Condé et les « dirigeants » de l’Afrique francophone ne sont pas innocents. Ils sont dans un état passager d’aliénation. Ils sont responsables de leur irresponsabilité. L’aliénation qu’ils incarnent est consentie : ils sont conscients de leur déviation psychique mais refusent de s’en défaire au nom d’une « norme » pragmatique de la chose publique qu’ils « gèrent » avec une inégale servitude. Ce sentiment de refus introduit une première dose de culpabilité et les condamne pénalement.

Alpha Condé est une bêtise politique. Sa bêtise a précipité sa déchéance. La bêtise antécédente est l’exercice du troisième mandant après le viol de la constitution, qui visait à « légitimer » dans les consciences le règne infini qu’il souhaitait établir. L’Union Africaine, l’Union Européenne et les États-Unis ont approuvé le troisième mandant d’Alpha Condé : ces hypocrisies concertées ne sont pas nouvelles. Cela prouve que la « légitimation » recherchée dans le viol de la constitution est réussie.  La bêtise conséquente est la mise en péril du peuple guinéen après le coup d’Etat, qui ouvre sur période d’incertitude. Les deux bêtises se tutoient, se titillent et se complètent : c’est le moyen et la fin. La bêtise antécédente en question s’apparente à une dérive totalitaire où le pouvoir serait individualisé. Avec cette bêtise, l’Etat devient une instance juridique inopérante, assimilée piteusement à une personne morale. La bêtise conséquente affaiblit davantage l’Etat, elle l’expose aux risques liés à la désincarnation du pouvoir, qui suppose un contrat passé entre gouvernés et gouvernants. Or, un Etat affaibli ne peut ni s’assumer, ni se supporter. Aujourd’hui Guinée Conakry est à la merci des pirates de l’Oligarchie qui barbotent avec bonheur pour guetter la moindre faille des militaires au pouvoir pour introduire leurs hordes dévastatrices. Devant une telle désolation inquiétante, il faut de fortes institutions et des personnalités désintéressées pour se relever et retrouver les promesses de l’aube, les cris du soleil, le hennissement des éthers. Il ne suffira pas de changer de dirigeant dès lors qu’il existe une connexion entre la bêtise initiale et celle qui en est inférée. Il faut tout foutre en l’air : établir une rupture saisissante avec l’héritage calamiteux des larbins entêtés et la lèpre hideuse de l’Oligarchie, dynamiter l’échelle des valeurs en permettant aux différentes sensibilités de s’exprimer, de se raconter, de se représenter et de converger autour des exigences communes. Ces exigences communes doivent être traduites dans les faits : elles constitueraient le socle du vivre ensemble, de la démocratie  en Afrique francophone.

Alpha Condé n’est pas dans la responsabilité, il est dans la servitude. Avec les idéologies prédatrices du viol de la conscience, les vieux filous de l’Afrique francophone font croire à leur peuple qu’ils sont à la hauteur de leur fonction. En réalité ils se mentent à eux-mêmes. Ce mensonge les rattrape très souvent. Pour se « posséder » réellement, il faut dépasser la mythologie commune de la fatalité et regarder la réalité en face avec un souci d’objectivité. Ainsi, la responsabilité des larbins  au pouvoir ne peut pas s’abriter derrière la muraille de la fatalité. Ils doivent tous rendre compte de leurs actes. Cela va au-delà de Condé et de la Guinée. C’est toute la lèpre calamiteuse de cette zone de l’Afrique qui est concernée. Concevoir la fatalité sous l’angle des lois immuables du ciel c’est s’engluer dans une boue infernale. Dieu ne veut pas que nous soyons passifs et résignés au nom de la fatalité. Le poids de la fatalité ne doit pas peser dans nos consciences. Ce sont nos agissements ou nos renoncements qui déterminent ce que nous sommes. Il serait donc mortifère de se couvrir avec les draps de la fatalité pendant que la barque qui nous sert d’asile chavire en pleine mer après le naufrage des larbins entêtés. Renonçons à la fatalité ! Soyons comptables de ce qui a été et de ce qui est. C’est ainsi que nous inverserons les tendances avec dignité et responsabilité.

Kaïlcédrat Sall 

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