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Billet de blog 19 janvier 2022

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"Noirs en France" : on est loin du compte !

Il faudra commencer par le commencement : la destruction paradigmatique des constructions idéologiques qui établirent une hiérarchie entre les hommes (au sens latin) selon leur nature épidermique. Si la question de la mélanine met en évidence des différences de phénotypes, il n’existe pas de blancheur ou de noirceur dans les paysages épidermiques de la nature humaine

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       On est encore loin du compte ! L’aliénation est toujours là, prégnante et agissante. Le documentaire « Noirs en France », réalisé par Alain Mabanckou et Aurélia Perreau, historiquement argumenté, diffusé hier soir par France 2, fait un état des lieux sur un certain nombre de réalités banalisées. Le constat est accablant à plusieurs niveaux. Il faudra commencer par le commencement : la destruction paradigmatique des constructions idéologiques qui établirent une hiérarchie entre les hommes (au sens latin) selon leur nature épidermique. Si la question de la mélanine met en évidence des différences de phénotypes, il n’existe pas de blancheur ou de noirceur dans les paysages épidermiques de la nature humaine. Quand on observe de près la configuration des femmes et des hommes qui peuplent ces paysages, on s’aperçoit que le Noir n’est nullement noir, que le Blanc n’est nullement blanc. La noirceur du charbon est bien réelle. La blancheur de la neige est bien perceptible. Comparez ces deux éléments aux représentations du Noir et du Blanc que nous avons dans la structure des paysages épidermiques dont on parlait, vous verrez de nettes différences. Ces représentations sont des doctrines prédatrices qui participaient – qui participent encore – à établir des inégalités culturelles et sociales dans certains domaines. Au-delà de la France, cette nauséabonde réalité existe partout dans le monde.

       Ce qui interpelle au premier chef, c’est l’effet produit par l’observation sociologique et la nuance culturelle : le premier introduit dans les consciences des idées préconçues et loufoques ; le second soutient la charpente par des arguments d’autorité qui reposent sur des dogmes. À partir de là, les expériences vécues deviennent des « normes », des critères de référence qui président à la socialisation des enfants voire même des adultes, encore aliénés à cause de la méconnaissance volontaire ou malheureuse de l’histoire, de leur histoire. Quand on est traversé par le trouble de l’aliénation, on devient étranger à soi-même, à ses valeurs, à ses semblables et à la société dans laquelle on évolue. Ce sentiment d’étrangeté fait de l’individu une « chose », un « machin » qui ne peut exister réellement, qui ne peut agir comme responsable. L’aliénation endémique est une maladie mentale qu’il faut prendre au sérieux. À ce propos, le concours des psychiatres pourrait être déterminant. La lecture des textes de Freud et de Frantz Fanon (surtout pour celles et ceux qui sont affectés par les résultantes de l’histoire de l’Atlantique) est salutaire en ce sens. Quand on est aliéné, on ne peut avoir une prise avec la réalité environnante ; et ce déséquilibre ne favorise pas l’appréhension de son histoire et la possession de soi. Il faut s’avoir avant d’être : il est nécessaire de se posséder pleinement avant de se projeter dans l’espace du monde ou faire valoir sa présence au monde. Le sujet aliéné a impérativement besoin d’une expérience cathartique pour se débarrasser de ses troubles mentaux. Le cas échant, il vivra par procuration et deviendra un potentiel pestiféré.

       Avec l’observation sociologique et la nuance culturelle, on sent intimement, on constate clairement que ce qui est valorisé dans l’antagonisme des couleurs est  le « Blanc ». Et on intègre dans ses pratiques cet état de conscience, qui participe pourtant à nous emberlificoter, à nous abrutir, quelles que soient nos origines. Celles et ceux qu’on appelle « Blancs » et « Noirs » sont tous victimes de l’aliénation endémique des dogmes portés par nos cultures ataviques et véhiculés dans nos pratiques sociologiques. L’infériorisation des cultures d’origine de l’individu ou du « Noir » vient d’un conditionnement lié à une réalité historique. Là encore, seules l’éducation et la culture peuvent nous faire sortir de l’ornière. À l’école primaire, dans le secondaire et dans le monde universitaire, l’enseignement de l’histoire (celle de l’Atlantique en particulier – c’est elle qui nous intéresse ici) doit être antithétique, dialectique et impartiale. Cela suppose une confrontation de thèses, d’idées, d’imaginaires et de représentations des différentes rives de l’Atlantique. De cette confrontation découlera une version épistémologique qui permettra aux élèves et aux étudiants de se constituer des idées sur leur passé, de mettre des mots sur des plaies encore ouvertes sans arrière-pensées idéologiques liées à la culture d’appartenance. Si le soleil continue de racler ces blessures lointaines et fraîches, c’est parce que nous n’avons pas encore réussi à transformer nos déchirures ombilicales en forces vitales, la tragédie de la traversée de l’Atlantique en catalyse de projections d’imaginaire nouveaux. Il nous faut pourtant cette expérience de la résilience pour extraire les fleurs de la beauté des boulets verts de l’espace liquide que nous avons en commun.

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