La chasse aux Roms continue: Indignité!

Alors que la chasse aux Roms en France, condamnée par le Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD), ne cesse de s'intensifier, encouragée par les plus hautes autorités de l'Etat et notamment par le Premier Ministre, la plainte de l'Association La Voix des Roms visant les déclarations racistes de ce dernier sur l'incompatibilité de leur "mode de vie" avec "les nôtres", vient d'être rejetée par la justice. Je crois donc utile de rééditer le texte que j'avais écrit après la destruction du campement de Ris-Orangis en avril 2013, alors que M. Valls était Ministre de l'Intérieur. Certaines conjectures concernant les rapports de force au sein du pouvoir socialiste ont peut-être besoin d'être ajustées (je n'en suis pas sûr), mais je maintiens le diagnostic général. Le texte avait été rédigé à la demande de "l'Ambassade du PEROU" (http://perou-risorangis.blogspot.com/) et publié pour la première fois dans le recueil : Considérant qu'il est plausible que de tels événements puissent à nouveau survenir : Sur l'art municipal de détruire un bidonville, sous la direction de Sébastien Thiéry (Post-éditions, 2013, réédité en 2014).

On se reportera également à la tribune d'Eric Fassin dans Le Monde du 08.10.2015: "Manuel Valls et les Roms: l'impossible procès" (http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/10/08/manuel-valls-et-les-roms-l-impossible-proces_4785623_3232.html)


Indignité : vous avez lu « indignité » ? Le mot arrive à la fin du texte de l’Arrêté n° 2013/147 du 29 mars 2013 pris et signé par le maire de Ris-Orangis, Stéphane Raffalli, « portant mise en demeure d’évacuation des parcelles cadastrées AC 43, 45 et AC 9, sises rue Albert Rémy (Route Nationale 7) », pour ordonner et justifier le démantèlement du campement Rom où s’était implantée l’ambassade du PEROU, ainsi que la déportation de ses occupants vers d’hypothétiques « centres d’hébergement d’urgence ouverts par l’Etat ». Il frappe comme un boomerang.

C’est l’un des derniers d’une longue suite de « considérants » qui sur les huit pages de l’Arrêté auront accumulé les constats d’illégalité, d’insalubrité, d’incivilité et d’insécurité, et multiplié les prévisions de catastrophes à venir (incendies, effondrements, électrocutions, maladies, accidents de circulation causés ou encourus, etc.) – en extrapolant les conclusions de diverses expertises ou les inférences qu’il appelle « plausibles » : « CONSIDERANT que de telles conditions de vie pour les occupants ont un caractère indigne, et manifestement dangereux…  ORDONNE aux occupants (…) de libérer de toute occupation les lieux dans un délai de 24 heures (…) PRECISE qu’en l’absence de suite donnée par les occupants, il sera procédé à l’évacuation (…) le cas échéant avec le concours de la force publique … »  

A ce moment tout se renverse. Car, même si l’extraordinaire redondance des 75 « considérants » de l’arrêté avait pu faire soupçonner qu’un tel surcroît de justifications humanitaires et sécuritaires devait cacher une vérité beaucoup plus simple : la nécessité de liquider « dans les formes » un embryon d’autogestion de la misère, vécu comme une provocation par l’ordre établi, le texte du Maire (un vrai discours de propagande, visant plutôt ses administrés et l’opinion publique que les fonctionnaires de police, ou a fortiori les cibles mêmes de l’expulsion) n’avait pas encore osé ce suprême tour de passepasse : celui qui consiste à présenter cette indignité bien massive, bien flagrante - l’émulation entre les municipalités françaises, de droite comme de gauche, pour chasser d’un terrain vague à un autre, sans répit, les quelques représentants arrivés jusque chez nous de la minorité la plus persécutée d’Europe – comme un moyen de les sauver eux-mêmes de l’indignité, une politique destinée à restaurer leur dignité d’hommes. Voyez-vous, mes chers compatriotes, nous-autres Maires faisant face à l’urgence, et avec nous nos administrés en demande de sécurité et de tranquillité, nous sommes des gens dignes : dignes de nos responsabilités, dignes des lois et traditions républicaines, dignes des principes inscrits dans la Charte Européenne et dans la déclaration Universelle des droits de l’Homme, dignes tout court – et nous ne supportons pas que d’autres soient réduits à l’indignité, c’est-à-dire aux extrémités de la misère. C’est pourquoi nous les dispersons, nous les chassons, nous les éliminons (en tout cas hors de la vue de nos administrés), pour les restaurer dans leur dignité, au besoin de force. Force doit rester à la dignité.

            On pourrait penser que ce trait de rhétorique est l’invention singulière du Maire Raffalli, si soucieux d’argumentation jusque dans sa prose administrative. Or pas du tout : c’est un « élément de langage » qui a été mis au point par ce que je proposerai d’appeler la « cellule de l’Essonne ». A preuve son insistance, qui ne peut être due au hasard, dans la tribune que publie quelques mois plus tard sous le titre « Roms : Il faut démanteler les campements illicites » son supérieur administratif et électif le Maire d’Evry Francis Chouat (successeur de Manuel Valls à la présidence de la Communauté d’agglomération Evry Centre Essonne).[1] L’idée d’une stratégie « claire, déterminée » de lutte contre « les conditions de vie dans les campements, totalement indignes » et d’une politique de restitution de la « dignité humaine » par les moyens de l’Etat de droit y est martelée presque à chaque paragraphe. Une différence importante entre les deux textes, cependant, c’est que l’arrêté du Maire de Ris-Orangis n’emploie jamais le nom « Rom » (parlant toujours des « campements » et de leurs « occupants », des « personnes », des « familles » se trouvant au dit lieu), alors que le Maire Chouat, lui, y va tout droit : « La vérité, c’est donc dire clairement que le démantèlement des campements est un impératif. Un impératif pour les riverains comme pour la dignité des populations roms… » La raison de cette différence, sans doute, est double. D’un côté l’arrêté municipal, texte officiel, doit se mettre à l’abri des plaintes pour discrimination ou stigmatisation raciale qui pourraient être portées devant des juridictions françaises ou européennes. Tout le monde, sur place, sait bien qui est visé, de toute façon, et les intéressés n’auront pas besoin de produire un certificat d’origine. Qu’ils soient là où ils sont en dit assez sur ce qu’ils sont… De l’autre l’article du Monde fait partie d’une stratégie de communication politique nationale qui – « foin d’hypocrisie », écrit gaillardement M. Chouat – doit à la fois orienter les initiatives locales vers les bonnes cibles (car après tout il y a bien d’autres squats, d’autres foyers d’insalubrité et d’incivilité que les campements roms en France : pourquoi privilégier ceux-là et les monter en épingle ?) et renvoyer la balle aux instances européennes qui s’étaient émues après le « discours de Grenoble » de Nicolas Sarkozy, et de nouveau après les premières expulsions « socialistes » de citoyens Roumains et Bulgares appartenant à la minorité rom : « L’Union Européenne (…) n’est pas là pour donner des leçons à la France (…) Aucun gouvernement, aucun ministre de l’intérieur n’a autant multiplié qu’aujourd’hui les initiatives de coopération avec la Roumanie et la Bulgarie » (F. Chouat, ibid.). Voyez-vous, Françaises et Français, nous sommes plus que jamais le pays des droits de l’homme, même lorsque nous ajoutons une persécution à une autre, et prenons ainsi de facto notre part dans le développement à travers toute l’Europe d’une xénophobie de proximité qui– ici comme là-bas – est aussi une façon d’alimenter les hantises et de pousser au crime. Jeu dangereux, mais jeu très concerté.

            Le maître de ce jeu, son inspirateur, en Essonne et ailleurs, ne se cache nullement. Au contraire il revendique bien haut cette politique : c’est le Ministre Valls. Personnage assez inquiétant, aux ambitions peu dissimulées (non seulement marcher sur les traces de son modèle, Nicolas Sarkozy, pour arriver au pouvoir suprême, mais si possible faire mieux que lui, en tenant bon sur les « valeurs républicaines » : l’ordre, la laïcité de combat, la légalité) et qui semblent avalisées par l’opinion (les sondages le donnent comme le politicien le plus populaire de France, peut-être le seul avec Marine le Pen). Ne reculant pas devant les provocations calculées: la dernière en date ayant consisté à reprendre explicitement à son compte la thématique du racisme différentialiste, désormais bien identifiée par les sociologues et politologues : « Ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation ».[2] Tout ne commence certes pas avec lui, au contraire il n’est que le dernier en date d’une série de ministres « sécuritaires », mais le fait qu’il appartienne à un gouvernement de gauche dont l’ambition proclamée était de rompre avec les « dérives » de ses prédécesseurs, comme la façon dont, au besoin, il se pose en donneur de leçons de républicanisme tous azimuths, confèrent un relief particulier à son acharnement dans la fabrication de la « question rom » (qui, ne l’oublions jamais, même si elle présente des cas emblématiques, n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan des situations de précarité et d’insécurité qui se multiplient sur le territoire). Au-delà des continuités évidentes (en quelque sorte « de fonction », mais révélatrices de ce qui ne change pas dans la politique française, et notamment dans la domination de la police sur la justice), il semble que la méthode Valls accentue trois aspects en particulier.

Le premier c’est ce qu’on pourrait appeler la municipalisation ou la délocalisation communale des opérations répressives, évidemment facilitée par le fait que les questions d’ordre et de salubrité publique ou de prévention des risques sont du ressort des maires : à eux, au « cas par cas », de prendre les initiatives appelées par « l’urgence », sous la pression de leurs administrés (au besoin en les échauffant un peu). Il n’y a pas de politique anti-rom, il n’y a que des situations d’urgence. Le ministre de l’intérieur se crée ainsi un réseau de soutien parmi les maires de France, mais aussi il profite éventuellement de leurs rivalités (puisque, dans les faits, démanteler un campement revient à envoyer ses occupants sur les communes voisines…).

Le second aspect, éloquemment illustré par l’arrêté Raffalli, sert de bouclier au Ministre contre les accusations d’atteinte aux droits de l’homme ou d’acharnement xénophobe : c’est le renversement systématique de l’énonciation sécuritaire. Dans les éléments de langage retenus, on évoquera bien, sans doute, les faits ou les risques de délinquance attachés au « genre de vie » de ces nomades (comme s’ils l’avaient choisi…), l’inquiétude justifiée qu’en éprouvent les « riverains » et les « citoyens » légitimes (dont beaucoup, rappelle-t-on opportunément, ont eux-mêmes des conditions de vie difficiles…), etc. Mais surtout on insistera sur le fait qu’il faut par une « action immédiate » protéger les nomades et les pauvres contre le risque élevé que leur « condition indigne » présente pour eux-mêmes. D’où les dizaines de Considérants et de références aux Rapports détaillant le risque sanitaire attaché à une vie parmi les déchets et les excréments, sans point d’eau ou système d’évacuation, les risques d’incendie et d’accidents liés aux constructions de fortune, les dangers mortels que courent les enfants au voisinage d’une route nationale, etc., et – dans un arrêté d’ordre public ! – imaginant toute sorte de scénarios catastrophe à venir. Au bout du compte on voit qu’il s’agit pratiquement d’un sauvetage, quasiment une intervention humanitaire, même et surtout s’il doit se faire par la violence, contre la (mauvaise) volonté des « personnes » concernées. Mais ce discours va si loin qu’il dépasse son objectif – à moins qu’il ne finisse par dire ce qu’en réalité il sous-entendait : ces « personnes à risque », vivant ou survivant dans l’insalubrité, la promiscuité, l’illégalité, ce sont comme des déchets toxiques elles-mêmes, qu’il faut dégager, envoyer dans quelque « décharge », ou tout simplement – comme font les mauvaises femmes de ménage – balayer un peu plus loin, disperser dans la rue. Ces personnes moralement si « dignes » sont devenues des choses nauséabondes et dangereuses dont il faut disposer, et qui bien entendu n’ont pas à faire valoir des droits, des intérêts, des préférences ou des projets de vie à l’encontre des mesures de prophylaxie qui les frappent. Cet aspect-là de la « personne » humaine n’entre pas en ligne de compte, ou bien les gens du campement en sont aussi devenus – par leur faute - « indignes ». Pour eux il n’y a plus de droit aux droits… N’est-ce pas, pourtant, ce que d’une certaine façon ils incarnaient, ce que leur condition revendiquait , dit en d’autres termes : l’humanité commune?

D’où le troisième aspect, lui aussi bien mis à jour par l’arrêté Raffalli. A le relire, on voit que ce qui l’obsède, c’est la possibilité que le « campement » se stabilise, s’auto-organise, se dote d’une « représentation » ou d’une capacité de négociation qui va de pair, précisément, avec un début d’insertion ou d’intégration dans des relations sociales locales (par exemple sous la forme du travail ou de la scolarisation des enfants), mais indépendamment de la politique municipale et des normes édictées par son maire. Cela commence avec l’insistance de l’Arrêté sur le seuil de dangerosité constitué par l’accroissement de la dimension du campement, et surtout cela se marque par la véritable obsession que constitue, dans le texte, le surgissement de « l’ambassade du PEROU » au milieu du camp. Les auteurs en écrivent le nom à répétition avec une horreur que ne dissimule même pas le jargon administratif. Quel défi au système Valls, dont l’Essonne est le terrain de démonstration ! Il ne s’agissait pourtant que d’un point de ralliement pour des initiatives de solidarité, de socialisation et de scolarisation, d’intermédiation avec les riverains, de rencontre avec des visiteurs extérieurs, en particulier des artistes. Mais à terme – phénomène bien connu dans le Tiers-Monde, sur une tout autre échelle, et même dans une partie des « zones » périphériques de nos villes du Nord – c’est l’embryon d’une autogestion, ou tout simplement d’une émancipation de la misère, qui cherche les moyens de résister à l’élimination, de mettre des ressources en commun, le cas échéant de limiter de l’intérieur les effets de la délinquance ou l’emprise des réseaux mafieux. Le campement deviendrait alors, sinon une ville sauvage ou une contre-ville comme les favelas du Brésil, du moins une petite communauté. C’est cela, évidemment, que l’autorité trouve particulièrement insupportable. Ce « seuil » micropolitique ne doit pas être franchi, il ne faut pas le permettre, le moment de « l’action immédiate » est donc arrivé : car les migrants, nomades ou réfugiés doivent toujours rester fragmentés, atomisés, par familles ou par petits groupes fuyant d’un point à un autre du territoire, sans pouvoir et sans droits. Dans une logique de répression, pour qui la précarité (dont le système économique a d’ailleurs bien besoin, ou qu’il ne cesse de développer) est avant tout un danger, cela se justifie – du moins à courte vue. Dans une logique de citoyenneté et de civilité (locale, nationale, transnationale), c’est une aberration dont les traites ne cessent de grossir. Qui les payera ? La République aura bon dos.

Si ces analyses sont justes, il reste à se poser deux questions. La première, sur laquelle je passerai vite, tant il est facile de la démêler, concerne le système de gouvernement dans lequel s’insèrent la méthode et le projet Valls. Après tout ce ministre n’est pas seul, il fait partie d’une équipe, dont il n’est pas le chef, malgré ses airs de petit Napoléon. On peut penser que sa « popularité » tétanise les autres ministres, eux-mêmes extrêmement impopulaires, pour des raisons bien connues. Mais surtout on doit se demander s’il n’exercerait pas une sorte d’emprise sur l’ensemble du gouvernement, et notamment sur le Président de la République, assortie implicitement d’un chantage (si vous me désavouez, vous  chutez encore dans les sondages…). Ce rapport de forces existe, et il tend à se renforcer avec le fait accompli, mais la psychologie de François Hollande, radical-socialiste « corrézien » mâtiné de « machiavélisme » mitterrandien, suggère une autre possibilité : Hollande se croit le plus fin. Dans la passe difficile qu’il traverse, il veut se servir de Valls pour damer le pion à la droite en débandade et faire jeu égal avec le Front National sur le terrain sécuritaire, au risque permanent du dérapage xénophobe, mais il calcule aussi que cette ambition trop déclarée suscitera assez d’inquiétudes et de résistances dans son propre camp pour échouer finalement à se concrétiser. Le danger de ce calcul, on le voit bien, c’est que même sans Valls le parti socialiste et toute la classe politique française se retrouvent suffisamment « vallsisés » pour continuer dans la même voie, ou l’aggraver encore. Et ce qui fait les frais de tout cela, ce sont les principes démocratiques, c’est la démocratie tout court, en tant que pratique. D’où l’importance cruciale que revêtent à nos yeux les résistances obstinées, en particulier celles qui viennent des associations civiques et militantes (comme RESF une fois de plus exemplaire dans « l’affaire Leonarda », avec le soutien des jeunes lycéens), conjuguant l’esprit de la démocratie représentative avec celui de la démocratie participative et de la désobéissance civique.

Mais une seconde question est plus complexe, et à terme déterminante : qu’est-ce qu’une municipalité aujourd’hui ? Il me semble que les affaires de « démantèlement », dont nous discutons un cas emblématique, mettent bien en évidence le caractère contradictoire de cette institution, et la complexité du rôle qu’elle joue dans le développement du « racisme institutionnel » et dans la cristallisation des actions « citoyennes » qui peuvent lui résister. Le racisme institutionnel – terme que je préfère à celui de « racisme d’Etat » employé par Rancière[3] -, bien entendu, est celui qui n’existerait pas sans le relai des institutions. Sans leur incitation. Mais c’est aussi celui qui, dans des circonstances déterminées (en particulier dans des moments de crise et de désagrégation des structures d’organisation du conflit social), se développe sous une forme inversée comme une demande plus ou moins insistante de discrimination envers les « autres » ou les étrangers prétendument inassimilables, en « montant » de la population vers les institutions. C’est pourquoi les actions antiracistes ne consistent pas tant en proclamations et pétitions de principe qu’en actions de solidarité, et particulièrement en actions de voisinage qui contrecarrent cette demande « micro-fasciste » (comme disaient Deleuze et Guattari)[4] en démontrant la possibilité d’élaborer des « solutions » aux problèmes sociaux ou même culturels sur la base de rencontres, dans lesquelles s’éprouvent des possibilités de communication et de dialogue, même conflictuels, d’où peut sortir la conscience d’un intérêt commun. Ce qu’on est tenté d’appeler hypothétiquement une préférence pour l’inclusion à l’encontre des mécanismes de discrimination et d’exclusion. Or la municipalité, c’est-à-dire la « collectivité locale » au sens administratif et la « commune » qui la sous-tend, avec son histoire et sa diversité propres, est le voisinage par excellence dans le système social et politique français. Ce qui entraîne une accumulation remarquable de caractéristiques contradictoires.

D’un côté, la municipalité est un petit appareil d’Etat, c’est l’extrémité de la chaîne d’exercice du pouvoir politique, « l’échelon de proximité » où s’organise le rapport des citoyens à tous les services publics, à toutes les instances administratives. C’est dans la municipalité et par elle que se territorialisent le pouvoir, le droit et l’administration, et conséquemment que les populations leur sont assujetties. Le Maire en est l’instrument librement « élu », la plaque tournante. C’est pourquoi – en France, tout particulièrement -  la municipalité est aussi le socle des carrières politiques fondées sur le cumul et le clientélisme (comme dans le « système Valls »… et beaucoup d’autres), qui neutralise la division des pouvoirs en démocratie par l’empilement des fonctions et leur subordination hiérarchique (maire, conseiller général ou régional, député ou sénateur, éventuellement ministre…). Mais de ce fait aussi c’est l’échelon où se fait le plus durement sentir, en période de crise, ce que j’avais appelé naguère l’impuissance du tout-puissant, qui favorise les demandes « populaires » de stigmatisation des étrangers[5] : les maires peuvent bien faire de la police, ils ne peuvent réguler les flux de population internationaux ou générer des emplois (l’Etat lui-même ne le peut pas), ou comme dit M. Chouat, « gérer l’ingérable » (« Rien n’est plus insupportable [lisez : dangereux]pour un maire que d’alimenter lui-même le sentiment d’impuissance et d’abandon chez les citoyens qui affrontent déjà mille difficultés… »). Ils ne peuvent même pas enrayer la dégradation des services publics et la « désertification » des banlieues. A eux, donc, d’isoler les boucs émissaires, cependant que le gouvernement disserte sur « l’inversion de la courbe du chômage » et la construction d’une « Europe de la croissance »…

Cependant la municipalité n’est pas que cela : elle est aussi par en bas, dans le tissu de ses « cités » et de ses « associations » une ville qui ne se résume ni à la juxtaposition de familles fermées sur elles-mêmes ou au contraire éclatées, ni à l’infrastructure d’activités professionnelles ou de circonscriptions électorales (bien que tout cela soit important). Sous la condition d’une « démocratisation » des pratiques représentatives elles-mêmes, et du désir de participation collective qui les anime, elle peut générer de la réflexion en commun (une problématisation des expériences vécues et de leurs conflits, comme celles  de la migration et de la précarité). C’est difficile, bien sûr, c’est même improbable, mais ce n’est pas impossible, comme on le voit dans d’autres municipalités (Indre en Loire Atlantique ou même Bordeaux).  Surtout si, d’une ville à l’autre, les expériences et les propositions s’échangent, dans un équivalent modeste de ce que le philosophe de Ris-Orangis, Jacques Derrida, avait appelé le réseau des « villes franches » de l’hospitalité et du refuge, donc aussi de la solidarité et de l’intégration – ainsi que le rappelait récemment l’ambassade du PEROU.[6] D’une ville à l’autre, d’une commune à l’autre, les migrants, les « nomades » sont chassés, mais les idées, l’émulation civique aussi peuvent circuler.

 


[1] dans Le Monde du 17.10.2013.

[2] Déclaration du 24 septembre 2013. Pour un commentaire éclairant de ces formules, montrant l’opposition entre logiques de stigmatisation et de médiation ou de solidarité, dans l’affrontement des problèmes de précarisation en France et en Europe, voir les articles de Claire Cossée, sociologue, et d’Alexandra Siarri, adjointe au Maire de Bordeaux, dans la livraison citée du Monde du 17.10.2013.

[3] Voir sa contribution au numéro spécial de la revue Lignes, n° 34, février 2011 : « L’exemple des Roms / Les Roms, pour l’exemple » (et l’ensemble du numéro).

[4] cf. Gilles Deleuze et Félix Guattari : Mille Plateaux, Paris, Editions de Minuit 1980 , en particulier p. 356-357 (et mon commentaire dans E. Balibar : Violence et civilité, Editions Galilée, Paris, 2010, p. 181 sq.).

[5] Etienne Balibar, « De la préférence nationale à l’invention de la politique », in Droit de cité (2e édition), PUF Quadrige, 2002.

[6] « Commune défaite (Sur le film du PEROU) », dimanche 3 novembre 2013 (sur le site de l’ambassade du PEROU).




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