Etienne Balibar : Pour l’autre Europe !

Ces thèses constituent la version complète, rédigée et développée après coup, des remarques introductives que j’ai présentées le 29 août 2015 lors du débat « Changer l’Europe, changer en France », dans le cadre de l’Université d’été du Parti Communiste Français aux Karellis (Savoie). Elles sont parues également, à l’occasion de la Fête de l’Humanité, dans le cadre de l’ouvrage « Ecrits sur la Grèce.

Ces thèses constituent la version complète, rédigée et développée après coup, des remarques introductives que j’ai présentées le 29 août 2015 lors du débat « Changer l’Europe, changer en France », dans le cadre de l’Université d’été du Parti Communiste Français aux Karellis (Savoie). Elles sont parues également, à l’occasion de la Fête de l’Humanité, dans le cadre de l’ouvrage « Ecrits sur la Grèce. Points de vue européens », sous la direction d’Elisabeth Gauthier, collection Espaces Marx, Editions du Croquant.

Je voudrais essayer de systématiser, au risque de la simplification, les hypothèses que je forme pour comprendre comment s’articulent différentes dimensions de la crise que traverse la « construction européenne », et pour tenter d’y insérer le projet de transformation radicale pour lequel, dans notre grande majorité, nous sommes engagés. Je le ferai en dix points, dont chacun évidemment mériterait de plus amples développements, et dans l’espoir de susciter non pas le ralliement à mes formulations ou aux positions que j’indique, mais la discussion sur cette base et d’autres encore.

1. Le moment

Il faut le rappeler pour commencer, et même si nous l’avons tous à l’esprit, le moment où prend place notre discussion est un moment critique, dont deux aspects ont occupé l’actualité au cours des dernières semaines. Non par hasard, sans doute, ils ont un point de recoupement en Grèce, par ce qu’elle subit et par ce dont elle est le théâtre.

D’un côté nous avons eu l’aboutissement des « négociations » entre le gouvernement grec emmené par Alexis Tsipras et les « institutions » européennes, avec les retournements de situation que l’on sait. A la différence de certains de nos amis, je ne parle pas de « capitulation », parce que capituler veut dire qu’on met bas les armes et qu’on abandonne le combat. Or je ne crois pas que ce soit le cas. Mais je pense qu’il faut bien parler de lourde défaite, pour Syriza et pour le peuple grec, donc pour toute la cause de « l’autre Europe ». C’est une défaite qui rend la situation très difficile en raison de ses répercussions objectives et subjectives, et dont il ne servirait à rien de se cacher qu’elle rend l’avenir très incertain.

De l’autre côté, il y a eu l’aggravation continue et, soudain, l’explosion du drame des réfugiés et des migrants qui se pressent aux portes de l’Europe, au prix de milliers de morts et de situations de détresse insupportables. On a pu dire qu’il s’agit de la plus grande vague de demandeurs d’asile et de personnes déplacées depuis les lendemains de la Deuxième Guerre Mondiale. Dans cette situation de catastrophe humanitaire, l’Union Européenne fait la preuve de son incapacité à surmonter ses dissensions internes et à neutraliser le chantage des mouvements xénophobes, pour organiser l’accueil de ceux qui fuient, en Afrique et au Moyen-Orient, des situations dont elle est elle-même en partie responsable.

La complexité du paysage politique qui en résulte est signalée par le fait que l’Allemagne, puissance « hégémonique » en Europe, qui a joué le rôle principal dans l’écrasement des demandes du peuple grec, est aussi, qu’on le veuille ou non, le seul Etat européen qui fasse preuve dans la question des réfugiés d’un minimum de rationalité et d’humanité. Mais l’impression générale, c’est celle d’une impasse complète de la construction européenne, en tant que projet démocratique bénéficiant à ses populations et contribuant à l’amélioration de l’état du monde. Ne nous étonnons pas que, dans ces conditions, « l’idée européenne » fasse l’objet d’une désaffection croissante et les institutions qui la matérialisent d’une perte de légitimité radicale.

2. Le point de vue

Avant d’entrer dans le détail, je préciserai mon point de vue, qui guide la description que je propose et les conséquences politiques que je crois pouvoir en tirer. J’admets parfaitement qu’il soit contesté ou récusé, à condition que ce ne soit pas dans la perspective d’une défense du statu quo. Pour faire vite, je dirai que ce point de vue est « européiste de gauche ». C’est celui qui a été stigmatisé par certains amis et camarades dans la dernière période, en réaction aux développements de la crise grecque et aux positions que, parmi d’autres, j’avais cru pouvoir défendre à ce sujet.[2]

L’étiquette d’européiste, qui se veut peut-être infamante, suggère que l’appui à la construction européenne imposerait d’emblée le carcan d’une pensée unique. Il conduirait à se soumettre aux « règles », c’est-à-dire aux contraintes et aux orientations de l’Europe néo-libérale. En me revendiquant d’un « européisme de gauche », ce que je veux souligner au contraire c’est qu’aujourd’hui, plus que jamais, il y a deux voies en Europe et pour l’Europe. C’est la position qui avait été éloquemment défendue par Alexis Tsipras dans l’article paru en mai 2015 dans Le Monde, et qui avait connu un grand retentissement. [3] Cette position me semble toujours d’actualité (je dirai même encore plus, après les dernières vicissitudes), même si j’admets qu’il n’est pas facile de définir exactement le contenu de ces deux voies, et de décrire les modalités concrètes de leur « bifurcation ».

Je partirai d’un jugement récent de Pierre Khalfa (Président de la Fondation Copernic) sur les leçons à tirer de l’expérience grecque.[4] Khalfa emploie, lui, le terme de « capitulation » pour caractériser l’acceptation des conditions du « Mémorandum » du 13 juillet, ce que je ne ferai pas, mais il caractérise l’orientation du gouvernement grec d’une façon qui me semble juste. Il s’agissait de tenir ensemble deux objectifs : le refus de l’austérité et de l’endettement à l’infini, le maintien de la Grèce dans la zone euro. Pour y parvenir, il aurait fallu obtenir de l’Europe des « compromis ». Or celle-ci les a inconditionnellement refusés : non pas pour des raisons économiques (y compris des raisons de bonne gestion financière de la dette devenue « insoutenable »), mais pour des raisons idéologiques et politiques. Très précisément,il s’agissait, à travers Syriza, d’infliger une défaite à tout le mouvement contestant les politiques d’austérité en Europe. Dès lors le gouvernement Tsipras qui s’était « interdit », pour manifester sa bonne volonté européenne, de prendre ou de prévoir des mesures unilatérales (ou de « rupture »), s’est retrouvé impuissant et a couru inéluctablement vers la défaite.

Or je proposerai pour ma part, à partir des mêmes prémisses (le double objectif), une conclusion différente : la preuve est faite qu’il ne peut pas y avoir de stratégie en faveur de « l’autre Europe », qui ne passe par un changement des structures (en particulier les structures de décision collective), ce qui en retour suppose une changement global des rapports de force, à l’échelle de toute l’Europe et dans la majorité de son opinion publique. On me dira : la belle trouvaille ! Ceci est pure tautologie ! Où et comment, sur quelles perspectives, s’effectuerait ce changement global ? Comme nous tous, je cherche, et d’abord en essayant de comprendre.

3. « L’autre Europe »

Je reprendrai donc à mon compte le mot d’ordre de « l’autre Europe », derrière lequel se sont faites une bonne partie des mobilisations de la dernière période. Ce qu’il affirme fondamentalement c’est qu’il y a des alternatives, et que celles-ci, dans leur inévitable complexité, se rassemblent au sein d’une grande alternative. D’un côté l’Europe néo-libérale, c’est-à-dire telle que le néo-libéralisme (qui, ne l’oublions pas, est une politique et non une simple « théorie » économique) est en train de la configurer à marche forcée, par le démantèlement des droits sociaux, des politiques publiques, des valeurs de solidarité, pour l’adapter à la mondialisation financière. De l’autre l’Europe démocratique, ou mieux l’Europe de la démocratisation (qui implique une revalorisation et une réinvention de « l’Europe sociale », parce que la négation des dimensions sociales de la citoyenneté est au cœur des stratégies de « dé-démocratisation »).

La première, convenons-en, est plus réelle que l’autre, car elle se matérialise dans un énorme ensemble de structures, d’institutions, de discours hégémoniques. La seconde est encore très largement virtuelle, car elle n’existe que sous la forme de résistances et d’initiatives hétérogènes, mais cela ne veut pas dire qu’elle soit utopique ou ne représente qu’un « idéal » vide. Car son existence virtuelle renvoie à des contradictions bien réelles de la première. Je dirai donc qu’en ce moment l’Europe démocratique est décomposée par les institutions et les politiques de l’Europe néo-libérale, mais que la recomposition, ou la « constitution », dans le cours du développement de la crise, n’est pas impensable.[5]

A ce stade préliminaire, ajoutons deux précisions.

Premièrement, cette interprétation n’a de sens que si l’on commence par admettre qu’en Europe aujourd’hui il y a bel et bien de l’irréversible. Toute la question est de savoir à quel niveau il s’inscrit et ce qu’on entend par là. Naturellement, on peut dire que d’une façon générale, rien n’est irréversible dans l’histoire, pas même des constructions et des développements qui paraissaient acquis pour toujours. L’URSS comme construction politique « postnationale » ou le « socialisme réel » comme régime politico-économique, n’étaient pas irréversibles, c’est devenu clair après coup. Pourquoi la construction européenne avec sa « constitution matérielle » inspirée par les principes du néolibéralisme le serait-elle ? Mais d’un autre côté 60 ans de construction européenne en ont transformé la société et les nations elles-mêmes de telle façon qu’aucun retour à l’état antérieur n’est plus possible : l’idée d’un retour aux indépendances nationales, soit de façon définitive, soit comme préalable pour « reprendre » l’union sur des bases qui, cette fois, seraient « saines », est un mythe dangereux.

Tenter de « détruire » l’Europe (serait-ce pour mieux la « reconstruire ») ne pourrait qu’avoir pour ses peuples et ses nations des conséquences désastreuses. Mais il est vrai que la question de savoir comment évolue ce « mixte » de singularités nationales et d’unité supranationale que constitue désormais l’Europe est une question ouverte. L’idée d’irréversibilité, si elle excluait les bifurcations, les nouveaux changements à venir, deviendrait à son tour mystificatrice et oppressive.

C’est pourquoi une deuxième précision s’impose. L’hypothèse réaliste, dans l’Europe d’aujourd’hui, ce n’est pas l’intangibilité des règles et des structures, c’est qu’il n’y aura pas de statu quo, ni sur le plan social, ni sur le plan institutionnel. Il n’est pas besoin d’être devin pour penser que nous sommes à la veille de nouveaux changements décisifs, parce que les forces dirigeantes elles-mêmes ne peuvent plus et ne veulent plus « gouverner comme avant ». C’est ce que manifestent les propositions de concentration ou de déplacement des pouvoirs qui se font entendre avec insistance depuis le « règlement » de la crise grecque (auquel très peu de dirigeants européens croient vraiment) : et de tous ces plans le plus cohérent et le plus agressif est le « plan Schäuble » d’autonomisation et d’institutionnalisation politique de la zone euro, venant formaliser ce qui s’est esquissé empiriquement dans la « séquence grecque », et prenant le relai du projet de « noyau dur européen » naguère proposé par le même dirigeant de la CDU.[6]

Tout ceci confirme que les contradictions viennent au jour, mais qu’elles sont multiples. La grande question de la période à venir, c’est donc de savoir qui aura la capacité de définir la « contradiction principale » et de s’en servir pour « refaire » l’Europe suivant de nouvelles lignes. Les forces démocratiques ne sont pas condamnées par nature à rester spectatrices de ces affrontements. L’ensemble de ces caractéristiques du moment historique correspond très exactement à ce que, dans un autre contexte, Gramsci avait appelé la situation d’interrègne (ou interregnum) dans laquelle les formes anciennes sont déjà obsolètes, alors que les formes nouvelles ne sont pas encore nées (ou cristallisées).

4. Transformation « de l’intérieur » ou « de l’extérieur » ?

Un autre débat très vif suscité par la séquence « grecque » tourne autour de la question de savoir s’il est possible de transformer un système politique comme l’Union Européenne de l’intérieur, sans une rupture avec les règles de son fonctionnement et avec le consensus qu’elles requièrent. Ce débat est passionné parce qu’il implique non seulement un jugement sur les tactiques, les attitudes de « fermeté » ou de « compromis » du passé récent, mais sur l’analyse même des institutions de l’Union Européenne, et la possibilité ou non de lui faire subir des transformations ou des réformes contraires aux objectifs qui sont incorporés à son fonctionnement (en particulier le développement d’une certaine forme de capitalisme). Ce débat retrouve donc de très vieilles questions de la politique révolutionnaire, mais qui se posent à chaque fois dans des termes nouveaux.

Mon sentiment est qu’il faut pour en décider remettre en cause une compréhension trop simple, non dialectique, de l’opposition entre « l’intérieur » et « l’extérieur ». Je donnerai raison à un commentaire récent de Roger Martelli sur ce point, demandant de ne pas confondre entre la « logique » de fonctionnement d’un système politique et social, et ce système lui-même : « Que l’on cesse donc de répéter à satiété que ceux qui, depuis des années, se battent pour une autre Europe se bercent de l’illusion que le cadre européen actuel est réformable sans toucher à ses mécanismes fondamentaux. Ou alors il faut ajouter que tous ceux qui se battent à l’intérieur de toute institution, quelle qu’elle soit, partagent la conviction naïve que les sociétés d’exploitation et de domination dans lesquelles elles fonctionnent peuvent se transformer sans mettre en cause les logiques fondamentales qui les régissent. Or vouloir agir à l’intérieur d’un système n’est pas plier devant ses « contraintes » (…) Tout au contraire : dire que l’on veut une autre Europe implique, au sens propre, que celle qui est en place n’est pas acceptable sur le fond et qu’il faut donc sortir de la logique qui l’étouffe. Se sortir de la logique, pas de l’Europe… » [7]

Cela revient à dire qu’il n’y a pas d’autre voie de transformation – même partielle – de l’Europe capitaliste, néo-libérale, que l’utilisation de ses contradictions mêmes. C’est juste, mais cela ne résout pas la question de savoir si l’on doit, pour cela, se soumettre aux règles institutionnelles (ou à quelles règles). Mais la séquence récente démontre que les « règles » ne sont précisément rien d’autre que la cristallisation de certains rapports de forces (politiques) entre des intérêts antithétiques, parce que pour faire observer les règles à l’encontre d’une poussée pour en changer, il faut précisément appliquer la force (et comme l’a dit Yanis Varoufakis, la force des banques aujourd’hui n’est pas moins grande, ni moins brutale, que celles des tanks hier).[8] Mais il est vrai aussi que les institutions (ou les « règles » instituées juridiquement, sanctionnées par des procédures démocratiques, même formelles) opposent une force propre à la contestation. C’est pourquoi, en général, pour les ébranler il faut une accumulation de forces et d’intérêts contraires, qui les trouvent insupportables. Ce qui comporte des possibilités et des risques de subversion en plusieurs directions parfois très opposées entre elles. Il nous importe donc au premier chef de savoir quelles sont les forces qui, aujourd’hui, remettent en question certaines « règles » de fonctionnement de l’Union européenne, dont les unes sont instituées et les autres non.

Mais la distinction nécessaire entre « l’intérieur du système » et « l’enfermement dans sa logique », pour indispensable qu’elle soit, omet un autre aspect plus fondamental, parce que moins formel, de la question de la transformation. Il y a en effet deux sortes d’ « extérieur »  au système et à sa logique, tout à fait hétérogènes entre eux, qui sont en cause ici. D’un côté on observe que les forces conservatrices, bénéficiaires du système, ou qui cherchent à le transformer dans un sens encore plus inégalitaire, s’appuient en permanence sur un « extérieur » de l’Union Européenne qui est le marché (mondialisé), le « global financial market » anonyme, dont elles représentent les intérêts et font valoir les exigences. Cet « extérieur »-là est donc toujours déjà solidement installé dans la place, mais il est placé hors d’atteinte de l’action des citoyens.

Cependant il y a un autre « extérieur » : celui que représentent les masses de « citoyens passifs » refoulés en dehors des discussions sur le système politique et social, qui pourtant ont leur vie même pour enjeu, et les revendications dont elles sont porteuses. On peut poser que la seule façon de compenser dans la lutte qui se déroule au sein du système le surcroît de force (et de capacité d’en faire appliquer les « règles ») que confère aux dominants l’appui sur l’extérieur mondialisé, c’est de provoquer à l’action (ou de réussir à faire monter en face de lui) cet extérieur « interne », mais hétérogène par rapport au « système » et à ses « règles », que représentent les citoyens « exclus » ou « auto-exclus » dont l’application des règles suppose la réduction au silence. Ce n’est peut-être pas suffisant, mais c’est certainement nécessaire, et c’est justement ce qui vient de se produire dans une partie de l’Europe.

Dans cet esprit, j’essayerai maintenant de délimiter trois « fronts » sur lesquels il me semble que se joue en ce moment (et va se jouer de plus en plus) la possibilité d’une bifurcation vers « l’autre Europe ». Naturellement ils sont étroitement interdépendants. Un des points sur lesquels ils se recoupent, c’est l’épineuse question de l’euro : sa « construction », sa fonction, son usage politique, sa flexibilité ou son inflexibilité. Une hypothèse cruciale à mes yeux est qu’on ne peut pas en discuter en isolant une seule dimension : alternatives à l’austérité, insertion de l’Europe et des nations européennes dans la mondialisation, dérive anti-démocratique des institutions. J’y reviendrai donc en cours de route.

5. Pour l’union de transferts

On le sait, la classe dirigeante allemande (largement suivie par son opinion publique sur ce point) a désigné ce qu’elle refuse absolument comme « l’union de transfert » (Transferunion), en entendant par là une forme de solidarité économique dans laquelle les « pays créditeurs » et plus généralement tous ceux dont les économies sont bénéficiaires de la mondialisation devraient « compenser » les avantages qu’ils en retirent au moyen d’aides financières aux pays surendettés (ce qu’esquisse le Mécanisme Européen de Stabilité) et plus généralement en utilisant une partie de leurs ressources fiscales pour aider au développement des autres. Je pense non seulement qu’il ne faut pas contourner cette notion, mais qu’il faut la revendiquer haut et fort, à la condition toutefois d’en préciser exactement le contenu et les objectifs.

La première chose à dire c’est qu’il existe déjà une masse énorme de « transferts » entre les pays européens et que, même, l’Union Européenne repose sur l’existence de ces transferts. Mais ceux-ci sont, pour une part, occultes, et déséquilibrés au profit d’une partie de l’Europe : déséquilibre qui ne cesse de s’accentuer. Ils s’apparentent à un mécanisme d’exploitation (voire, pour certains aspects, de néocolonisation). Il s’agit de transferts financiers (dus au fait que certains pays européens – dont l’Allemagne, la France – empruntent à des taux très bas, voire négatifs, alors que d’autres n’ont accès aux marchés financiers qu’à des taux élevés, voire usuraires) et de transferts en « capital humain » (exemplairement illustrés par la façon dont l’élévation du taux de chômage dans les pays du Sud européen : Espagne, Portugal, Grèce, Italie, en particulier chez les jeunes diplômés, permet maintenant à l’Allemagne de compenser ses faiblesses démographiques et plus généralement d’épargner les coûts de formation pour les forces de travail dont elle a besoin). Il s’agit aussi de la façon dont certains pays (toujours l’Allemagne) bénéficient du « marché captif » que leur procure la zone euro pour accroître leur capacité d’exportation et de pénétration sur les marchés mondiaux (en particulier la Chine).

Plus cette structure de transferts se généralise, plus il apparaît que l’Union Européenne avec son système de « concurrence non faussée », transformant les avantages comparatifs en positions dominantes, est en réalité un mécanisme de développement inégal de ses composantes, dont les effets sont globalement négatifs aussi bien pour sa stabilité politique que du point de vue de sa capacité de résister, comme telle, aux fluctuations du cycle économique mondial. Notons que la réalité de ces transferts ainsi que leur caractère unilatéral est reconnue lorsqu’on évoque (comme l’ont fait certains grands intellectuels et hommes politiques allemands) l’importance de la contribution de l’Europe à la réunification et donc à la préparation de la supériorité actuelle de l’Allemagne, ou encore lorsque la Commission de Bruxelles rappelle à l’Allemagne (mais sans prendre pour autant la moindre sanction) qu’elle « enfreint » depuis plusieurs années la règle de limitation des excédents de sa balance commerciale.[9]

Notre projet d’une union de transfert devrait donc se présenter comme le renversement du sens de cette notion et non comme son « introduction » à partir de rien. Il ne saurait se limiter à des mécanismes de compensation financière, surtout si ceux-ci prennent la forme de nouveaux prêts plus ou moins forcés, qui accroissent l’endettement des pays « bénéficiaires », alimentent la représentation idéologique de certains pays comme nations d’assistés sous « perfusion » permanente des autres en raison de leurs gaspillages, et ne profitent finalement qu’aux banques et aux organismes prêteurs, dans une spirale indéfinie. Et les transferts ne devraient pas non plus se placer dans une perspective de simple redistribution sociale, même s’ils ont pour objectifs de contrer les inégalités de développement régionales et les inégalités de ressources entre les citoyens qui font tendanciellement de l’Europe actuelle une société « duale ». Mais il faudrait qu’ils introduisent une construction budgétaire commune, mutualisant une partie non négligeable des ressources européennes provenant de l’impôt et les mettant au service de projets de codéveloppement entre nations européennes, et en particulier de « transition » de l’Europe entière vers les nouvelles industries et le nouveau régime énergétique appelé par le réchauffement climatique, comme le propose en France notamment Michel Aglietta.[10] D’autres économistes (Robert Salais) signalent de façon pertinente que cette perspective permet d’envisager une reconversion de la dette actuelle (considérée dans sa globalité : dette publique et privée de l’ensemble des pays européens, et non des seuls surendettés) à des usages productifs à long terme, au lieu d’usages spéculatifs à court terme.[11]

Il va de soi que de telles perspectives engagent une réforme de la « construction » institutionnelle de l’euro, de la politique monétaire (comme politique d’incitation pour l’économie, et non simplement de « police » de l’inflation, suivant le dogme ordo-libéral auquel sont attachés les Allemands), du rôle de la Banque Centrale européenne (devenant enfin « prêteur en dernier ressort » pour les Etats). Il ne s’agit donc pas seulement de « refaire » ce qui aurait été « mal fait », mais d’entrer dans une époque nouvelle du fédéralisme européen… qui soit enfin véritablement fédérateur. Et c’est dans un tel cadre seulement que l’autorité collective (représentée par des « institutions » dont, comme le demande Tsipras, la représentation parlementaire européenne devrait faire partie) serait légitimée à exiger et à contrôler des réformes administratives comme celles qui portent sur la corruption ou l’efficacité des régimes de fiscalité.

6. Pour l’Europe altermondialisatrice

Disons ici les choses très brutalement : il n’est pas au pouvoir des peuples européens de se placer hors de la mondialisation. La mondialisation comme phénomène « total », non seulement économique, mais politique, culturel (et il faudrait ajouter : anthropologique), est un processus irréversible, en un sens beaucoup plus fort encore que celui que j’ai évoqué ci-dessus, car elle n’est pas une construction institutionnelle, mais une nouvelle étape dans l’histoire de l’humanité. Naturellement, c’est le capitalisme qui en a été la force motrice et qui en détermine les caractéristiques principales actuelles – et du coup aussi les effets contradictoires. Mais sa portée dépasse les conditions capitalistes elles-mêmes, en tout cas les expose à des effets en retour imprévisibles.  Nous devons raisonner en fonction de ces effets en retour.

Cela veut dire en particulier que la « déconnexion » ou la « démondialisation » évoquées par différents théoriciens se réclamant du marxisme, est une idée confuse et probablement fausse.[12] En tout cas, même s’il apparaît que la construction européenne actuelle est devenue, comme je disais ci-dessus, l’instrument de l’adaptation forcée aux caractéristiques de la mondialisation les plus destructrices pour les classes travailleuses (mais aussi pour la différence culturelle des peuples, pour la qualité de l’environnement, etc.), le fait de « sortir » de l’ensemble européen au niveau politique ou économique ne constituerait en rien une « autonomisation » par rapport à la mondialisation, qu’elle soit effectuée « par en haut » (par une décision étatique) ou « par en bas » (par une « dissidence » ou un « exode » spontané des individus). Il est beaucoup plus probable qu’elle se traduirait en pratique par une dépendance accrue et un isolement aux conséquences dramatiques.

Ceci n’empêche pas, bien au contraire, que le cours de la mondialisation soit intenable et insupportable pour des millions d’hommes, en Europe et hors d’Europe. Sur plusieurs plans : augmentation des inégalités, donc paupérisation et précarisation (ce que Robert Castel appelait « l’insécurité sociale ») ; intensité des formes de l’exploitation (qu’il s’agisse de travail manuel ou intellectuel) ; dépossession culturelle et destruction de l’environnement (donc des genres de vie qui permettent la solidarité entre catégories sociales et entre générations) ; exercice du pouvoir politique dans la forme de la souveraineté nationale, etc., la mondialisation capitaliste produit tous les jours des catastrophes qui vont se multiplier, et engendre des violences dont la « limite » n’est pas atteinte (en ce moment même, celle que subissent les migrants et réfugiés en témoigne, mais ce n’est que l’une d’elles).

Dans ces conditions il importe d’affirmer avec force qu’une « autre Europe », c’est-à-dire une construction européenne solidaire et démocratique, fait partie des instruments dont nous avons besoin pour agir « à contre-courant » dans la mondialisation elle-même, et donc sur elle. C’est la perspective dans laquelle doivent s’inscrire les forces révolutionnaires des pays européens, si elles ne veulent pas être les marionnettes de l’histoire ou, ce qui revient au même, rééditer l’expérience désastreuse du « socialisme dans un seul pays » ou de ses variantes imaginaires. Cette conclusion négative cependant ne suffit aucunement à définir une voie stratégique et un chemin d’action. On ne peut rien prescrire à cet égard, mais on peut réfléchir en permanence aux multiples conditions politiques et aussi culturelles, idéologiques, qui devraient être réunies pour que l’Europe devienne la force altermondialisatrice dont ses citoyens et ses résidents ont besoin.

Une Europe altermondialisatrice, c’est-à-dire une Europe qui (en se coalisant avec d’autres forces, d’autres cultures) « change le monde » au sens qui est devenu nécessaire, c’est-à-dire change le mode de « mondialisation » du monde, ne peut être qu’une Europe qui se change profondément elle-même, en conservant en permanence un œil sur son devenir propre et un œil sur les enjeux globaux. En particulier, c’est une Europe qui travaille à l’articulation de stratégies de protection des rapports sociaux, des acquisitions historiques, des populations européennes elles-mêmes, et de stratégies de régulation des processus mondiaux de circulation et de transformation, donc du « local » et du « global ». Les deux types de stratégies sont nécessaires pour envisager une réelle « sortie de crise » et, à plus longue échéance, une contribution à la transformation du mode d’existence de l’humanité.

Parmi les enjeux de protection, il y a naturellement l’emploi (et singulièrement l’emploi des jeunes), le niveau de vie, les capacités industrielles (victimes de la délocalisation). Mais il y a aussi le « multiculturalisme » au sens fort du terme, qui est la diversité culturelle comme telle, au regard de laquelle l’Europe se trouve dans une situation tout à fait particulière, puisqu’après avoir imposé universellement ses propres valeurs et traditions, avec des effets contradictoires dont le bilan critique est un des grands enjeux philosophiques et moraux de la « conscience européenne » d’aujourd’hui, elle se trouve confrontée au défi d’apporter une contribution renouvelée à un « multiversum » égalitaire.[13]

Parmi les enjeux de régulation il y a ceux qui concernent la régulation des opérations financières, c’est-à-dire la limitation du « degré de liberté » des opérateurs qui ont mis la spéculation au poste de commandement, en particulier tous ceux qui relèvent du shadow banking (mais ne sont en réalité le plus souvent que les intermédiaires occultes des grandes institutions bancaires elles-mêmes)[14]. Mais la régulation du marché financier est directement corrélée à la répression de l’évasion fiscale (devenue une condition d’existence organique du capitalisme et engendrant la subordination croissante des finances publiques au marché financier : d’un côté les capitaux échappent à l’impôt, de l’autre ils prêtent aux Etats…). Il y a encore bien d’autres enjeux, plus ou moins interdépendants dans les faits : régulation des ventes d’armes, régulation des émissions de gaz à effet de serre, régulation (ou si possible interdiction) de l’exploitation des ressources tropicales, arctiques et océaniques profondes…

Or du côté de la protection comme du côté de la régulation, il n’y a pas – dans le contexte de la mondialisation – de stratégies « unilatérales » possibles : l’enjeu n’est pas celui d’un développement national,  même s’il y a dans le monde et à l’intérieur de l’Europe des « retards de développement » à compenser et des « développements alternatifs » à inventer, mais celui d’une inversion globale des tendances du capitalisme financier pour en modifier les effets locaux. C’est pourquoi l’Europe doit s’engager en même temps (avec d’autres) dans la voie de l’utilisation et de la réforme des institutions internationales, depuis le FMI jusqu’à la Cour de Justice Internationale, et jusqu’aux Nations Unies elles-mêmes, dont la configuration actuelle est le reflet de rapports interimpérialistes et d’un équilibre de puissances étatiques d’un autre âge. Mais pour cela, il faut que l’Europe existe elle-même comme puissance. Les « droits de veto » individuels ne servent à rien…

7. Inventer une démocratie transnationale

Dans son institution actuelle (intentionnellement « incomplète », et garantie par une Banque Centrale formellement « indépendante » non pas des intérêts bancaires, mais des contrôles ou demandes de la société), la monnaie unique est l’instrument par excellence qui facilite les transferts négatifs, inégalitaires, à l’intérieur de l’U.E. Dans la mesure où elle est conçue essentiellement comme un moyen d’intensification de la concurrence et non de politique économique, elle aussi l’instrument de la « dictature » des marchés financiers sur l’économie et la politique européenne. Mais surtout – véritable clé de voûte du système - elle est la cheville ouvrière des processus de dé-démocratisation, déjà très avancés en Europe. Sont-ils irrésistibles ? Une fois de plus c’est la question.

Il est certain que le recul démocratique vient de loin. Dès le début, la construction européenne a été conçue et réalisée comme une « machine » technocratique, même si les Etats eux-mêmes (essentiellement à l’Ouest du continent) étaient alors le siège d’une vie démocratique plus intense, plus conflictuelle aussi. Les Etats-Nations et les classes politiques qui les dirigent se sont opposés à l’introduction de formes de représentation et de contrôle démocratique à l’échelon européen (« fédéral ») qui les aurait privés de leur monopole d’intermédiation entre le peuple et les pouvoirs exécutifs et administratifs divers : nous payons aujourd’hui le prix de cette longue résistance conservatrice. De plus, la « révolution » de 1989 a marqué un tournant en matière de dé-démocratisation. Elle a enterré définitivement la perspective de « l’Europe sociale », qui était destinée à compenser les effets de la monnaie unique, mais surtout à reconduire le « contrat social » avec les classes travailleuses. Le capitalisme ne pensait plus en avoir besoin après l’effondrement historique du socialisme réel et du défi qu’il avait représenté, et les organisations du mouvement ouvrier ou les mouvements sociaux (les grandes grèves des années 80 et 90) ont échoué à en imposer la reconduction.

Cette « révolution » (ou ce grand tournant vers le néolibéralisme) a en quelque sorte annulé les traces, plus ou moins vivaces, de 1945 aussi bien que de 1968 dans les pays européens. Il a ouvert la voie à une « gouvernance » de la société qui n’est ni représentative ni délibérative au sens fort du terme (même si l’Europe continue de garantir de nombreux droits individuels inexistants ou réprimés ailleurs dans le monde, bien qu’ils soient maintenant menacés par le développement des mécanismes sécuritaires). Pour couronner le tout, sur le plan politique, et dans un contexte de déclin des expressions politiques traditionnelles de l’espoir de transformation sociale, l’Europe a pratiquement « constitutionnalisé » une cogestion des institutions politiques par la « grande coalition » des conservateurs et des social-démocrates ralliés au libéralisme, qui neutralise le débat politique sur les voies alternatives, ou, pire, laisse aux populismes nationalistes le soin de s’en réclamer. On vient de voir avec la défaite de Syriza à quelle catastrophe démocratique, objectivement et subjectivement, conduisent ces évolutions que l’establishment médiatique et politologique nous présente comme incontestables. Derechef, la question est posée : la régression démocratique a-t-elle atteint un point de non-retour ? A quelles conditions et sous quelles formes un renversement du renversement pourrait-il intervenir ?

Comme il ne s’agit pas ici de programme, mais d’hypothèses interprétatives, je me contenterai de quatre remarques.

Premièrement, la démocratie ne peut jamais être « acquise ». Au fond elle n’est pas un « régime », mais un ensemble de pratiques, d’institutions, de conditions historiques qui maximisent la capacité du peuple (le « démos ») de défendre ses propres intérêts et de gérer ses propres affaires de façon égalitaire. C’est pourquoi, sur tous les plans où elle doit et peut exister (juridique, social, culturel, « politique » au sens étroit, c’est-à-dire gouvernemental) elle est l’enjeu d’une incertitude : ou elle avance ou elle recule. En ce moment, indéniablement, la qualité démocratique de nos sociétés recule, car les rapports de force sont trop disproportionnés, les pouvoirs réels hors d’atteinte des contrôles populaires, et la fonction délibérative de la représentation est neutralisée par le « consensus » idéologique. Mais on observe aussi, sous de multiples formes, une très forte insatisfaction engendrée par la « citoyenneté passive », une exigence de participation et de contrôle des « biens communs », et l’invention incessante de formes de lutte sociale et d’objectifs de solidarité.

D’où, deuxièmement, la proposition générale suivante : il faut (sans appliquer un « modèle » constitutionnel préétabli) rechercher de toutes les façons possibles des conquêtes (ou, dans certains cas, des reconquêtes) de droits et de garanties (par exemple en matière de protection du travail, de droits culturels, de liberté de l’information) ; des acquisitions de pouvoirs (parmi lesquels, certainement, figurent des pouvoirs de contrôle sur les administrations « techniques » et les instances de gouvernement à l’échelon européen, y compris dans le domaine monétaire, alors que pour l’instant tout cela fonctionne essentiellement sans contrôle, pas même le contrôle de la publicité des délibérations et des décisions) ; enfin et surtout des constructions de capacités collectives : capacités de délibération, de décision, de réflexion.

J’insiste sur ce dernier aspect parce que, dans son essence, il n’est pas fondamentalement institutionnel : on ne prescrit pas aux citoyens dans leur masse la capacité de réfléchir. Il dépend cependant de conditions institutionnelles : c’est pourquoi les « mouvements » les plus innovants dans la dernière période sur le plan de la démocratie participative, comme le mouvement des indignados espagnols d’où est issu Podemos, trouvent leur force principale dans des assemblées locales et ont du mal à se couler dans la « forme parti ». Cependant il est clair que les perspectives de « renversement du renversement » de la dé-démocratisation actuelle dépendent du surgissement de telles inventions démocratiques à l’échelle nationale, et surtout transnationale. C’est ce qui me conduit à une troisième remarque.

Une bonne partie des réflexions sur les objectifs démocratiques en Europe continue d’être bloquée aujourd’hui par une sorte de « principe des vases communicants » implicite, qui donne à croire que la capacité démocratique ne peut pas se concrétiser au niveau européen sans dépérir au niveau national, et inversement que la défense des acquis démocratiques nationaux impose de renoncer à construire des instances de pouvoir « fédérales ». C’est une lourde erreur, en partie due à la persistance de confusions à propos de la souveraineté, sur lesquelles je vais revenir. L’expérience actuelle dément complètement cette représentation, dans la mesure où elle démontre que la dégénérescence de la vie démocratique et la diminution des pouvoirs du peuple se produisent à la fois au niveau national et au niveau supranational, cependant que les oppositions à la démocratisation de la construction européenne se confortent aux deux niveaux, dans une sorte de feedback négatif. Inversement, si l’on part du principe que la distribution du pouvoir (politique, réglementaire, économique, et même culturel) à plusieurs niveaux (dont le niveau national, si important soit-il, est seulement l’un), est un fait historiquement acquis, c’est-à-dire si on ne se place pas dans l’hypothèse « nihiliste » d’une dissolution historique de l’Union européenne (sauf comme une « catastrophe » toujours imaginable), il faut nécessairement poser que partout où existent des pouvoirs institués doivent aussi exister des contre-pouvoirs.

On peut très bien comprendre la préoccupation de nombreux démocrates (et révolutionnaires) de ne pas abandonner les possibilités de contrôle populaire, de représentation et de « souveraineté » qu’offrent les parlements nationaux (à condition qu’ils gardent des droits effectifs), mais il n’en découle pas, au contraire, que cette instance puisse rester la seule.[15] C’est pourquoi les projets d’extension des pouvoirs de contrôle du Parlement européen (aujourd’hui symboliques, sinon décoratifs) et d’amélioration de sa représentativité (par exemple, comme le proposent Habermas et d’autres, par l’introduction d’une double représentation : des citoyens européens comme porteurs de droits individuels, et des communautés nationales suivant un principe territorial pondéré), même s’ils ne suffisent pas à susciter la participation civique, sont dans le principe très intéressants.[16]

L’idée générale devrait toujours être la même : renforcer la démocratie nationale par l’institution d’une démocratie fédérale qui ait de vrais enjeux, et donner vie et substance à la démocratie fédérale par la régénération de la démocratie nationale et locale (ce qu’on appelle quelquefois le « principe de subsidiarité »). Le principe des vases communiquants doit être remplacé une fois pour toutes par le principe de l’accroissement simultané (et combiné) de la puissance d’agir aux différents niveaux (pour emprunter une catégorie au philosophe Spinoza).

J’en tire alors une quatrième remarque. Plus que jamais est valide à mes yeux la thèse que j’avais énoncée il y a des années : l’Europe ne peut exister « légitimement », c’est-à-dire avec l’accord de ses peuples, eux-mêmes constitués par ses citoyens, que si elle devient (essentiellement par leur propre effort) au moins aussi démocratique que les nations constituantes, et en fait plus : autrement dit si sa constitution correspond à une avancée dans l’histoire des principes et des pratiques de gouvernement démocratiques.[18] Ce qui veut dire qu’elle doit ajouter des niveaux démocratiques à ceux qui existent déjà et inventer de nouvelles formes. Faute d’une telle démonstration de supériorité, la combinaison des tendances technocratiques et des effets démoralisateurs de la crise entraînera des réactions à la fois antidémocratiques et anti-européennes, dont on observe déjà la montée en puissance. Il ne faut pas se cacher cependant que les obstacles sont considérables : l’un des plus élémentaires et disqualifiants à la fois étant constitué par l’hétérogénéité linguistique du demos européen (qui n’est pas un ethnos), même si elle tend à se réduire dans les jeunes générations, en particulier par l’utilisation de l’anglais « standard », de façon elle-même évidemment très inégale suivant les classes sociales d’origine.

8. Quelles souverainetés ?

J’ajoute ici une brève remarque sur la question de la « souveraineté », dont je disais il y a instant qu’elle interfère  constamment avec la position du problème démocratique. C’est la question « qui fâche », mais c’est surtout la question qui fausse tout, parce qu’on tend à confondre (ou à continuer de confondre) différentes réalisations de l’idée de souveraineté qui, en fait, sont hétérogènes et peuvent même devenir antithétiques : la souveraineté nationale, la souveraineté étatique et la souveraineté du peuple (donc « démocratique »). Personne ne peut contester leur étroite interdépendance, à la fois dans l’histoire des nations républicaines et dans l’application du principe de l’auto-détermination des peuples dominés ou colonisés (il y en a eu en Europe même). Mais si on refuse de les distinguer clairement, on est conduit à croire que leur articulation est fixée une fois pour toutes, ce qui est l’un des ressorts du « souverainisme » et engendre les pires confusions politiques. Or nous nous trouvons justement dans le moment historique où cette articulation devient divergente, et où par conséquent le « souverainisme », même quand il est motivé par des préoccupations de résistance à l’ordre dominant, se transforme en obstacle pour la réflexion et pour l’action.

Deux raisons étroitement liées entre elles font en ce moment de cette confusion à la fois une tentation particulièrement forte et une dangereuse erreur. La première, c’est que la Banque Centrale chargée de la gestion de l’euro, et par conséquent de la politique du crédit et de la dette, a pu acquérir un pouvoir discrétionnaire en Europe qui la met parfois en contradiction avec les intérêts de telle ou telle nation (y compris l’Allemagne) et qui, on l’a dit, échappe à tout contrôle des citoyens. Elle occupe donc une place centrale dans le dispositif de dé-démocratisation et semble exister au-dessus des lois et des autres pouvoirs.

On peut noter à ce sujet que les « contre-projets » de réforme de l’euro, comme celui de Michel Aglietta, ne vont pas au fond du problème politique, parce qu’ils veulent « compléter » la construction de la monnaie (ou « réparer » le défaut de sa constitution originelle) en instituant une souveraineté européenne analogue à celle d’un Etat (dont la disposition de sa propre monnaie est l’une des prérogatives  et l’un des instruments de légitimation). Ils insistent sur l’existence nécessaire dans la zone euro d’un budget public fédéral (et de son emploi à des fins d’intérêt général) mais ils laissent de côté, une fois de plus, la question du contrôle démocratique des politiques financières et, plus généralement, économiques. C’est pourquoi, sans surprise, ils tendent à suppléer ce nouveau manque par l’invocation d’un mythe politique (emprunté à la tradition républicaine et sociologique française) : celui du « contrat social » dont la monnaie en tant que telle serait l’incarnation.[19]

A l’opposé dans le spectre des discours engendrés par la crise, on observera la façon dont, récemment, au cours des « négociations » avec le gouvernement grec et après cette affirmation typique de la « souveraineté du peuple » qu’a constitué le referendum du 5 juillet, une autre composante de la technostructure européenne, l’Eurogroupe (relayé dans l’opinion publique par la plus grande partie de la presse) a réussi à diviser l’instance démocratique et à « jouer » l’idée de la souveraineté populaire en quelque sorte contre elle-même : en faisant observer que « la volonté d’un seul peuple ne saurait prévaloir sur celle de tous les autres » (surtout, ajoutait-on, quand il s’agit de l’utilisation de « leur argent »). C’était là, à vrai dire, le seul argument qu’un point de vue démocratique ne pouvait pas récuser purement et simplement, fût-ce au nom d’une légitimité historique supérieure de résistance à l’oppression. A ceci près que la volonté tacite présumée des peuples européens n’avait jamais été exprimée autrement que par délégation, ou inférée de sondages…

Pour sortir de ces embarras, il faut je crois extraire la question de la souveraineté des références intemporelles et la ramener sur le terrain des réalités actuelles.

D’une part une souveraineté « nationale » démocratique n’a jamais eu de sens que dans la mesure où elle oppose l’indépendance de la nation aux prétentions d’un empire ou aux empiétements d’autres nations. Mais – au-delà des rapports de pouvoir évidents qui subordonnent aujourd’hui certains Etats européens à d’autres : car incontestablement l’Union Européenne en tant que système de nations est inégalitaire et hiérarchique - la puissance la plus « totalitaire » à laquelle les peuples européens ont affaire est devenue celle, anonyme et décentralisée, bien que matérialisée dans un réseau de banques, de bourses et d’opérateurs, du marché financier mondial. Le Global Financial Market se trouve par rapport aux Etats (même les plus puissants) et aux peuples qu’ils « représentent » dans la position d’un quasi-souverain. C’est pourquoiil n’y a de souveraineté populaire effective que dans la mesure où il y a, à l’intérieur des nations et surtout entre elles, une résistance collective à la « toute-puissance » du marché financier (avec ou sans le soutien des Etats), ou une capacité de mettre en œuvre d’autres politiques que celles qu’il prescrit ou favorise. Et cette capacité ne peut appartenir dans l’Europe d’aujourd’hui qu’à des coalitions de nations démocratiquement associées, dont chacune « multiplie » par là-même la puissance et la capacité d’autonomie des autres.

En d’autres termes la seule souveraineté démocratique réelle, non fictive ou mythique, est une souveraineté partagée telle que la présuppose l’Union Européenne, et qu’elle devrait finalement la réaliser pour instituer sa propre légitimité : « compensant » ce qu’elle semble retirer d’indépendance de chaque peuple par ce qu’elle lui apporte de puissance collective. Ce qui veut dire : à l’encontre du souverainisme, une politique de souveraineté effective dessine par excellence le domaine où, aujourd’hui, il est possible de parler d’un stade historique « postnational ». Mais à condition évidemment que le « partage » soit équitable, égalitaire, réactivé en permanence devant les opinions publiques et sous leur contrôle. Sinon le « multiplicateur » de puissance ne joue pas et le partage de souveraineté recouvre de purs et simples abus de position dominante.

9. Nationalisme, populisme, européisme

Toutes ces considérations impliquent, je pense, que nous sortions des faux débats, à la fois obsolètes et mystificateurs, qui opposent la défense de la souveraineté nationale et les partisans du fédéralisme européen. L’imputation d’européisme est précisément destinée à perpétuer ce faux débat, en présentant l’idée de souveraineté partagée comme une contradiction dans les termes, alors qu’elle n’est que la répudiation d’un mythe. Mais il se trouve aussi – peut-être était-ce inévitable – que la concentration des pouvoirs en Europe entre les mains d’une caste technocratique étroitement liée aux intérêts (et aux propriétaires) du capital financier, ainsi que la neutralisation de la politique par une « grande coalition » des centres qui a pour antienne l’intangibilité des « règles » sur lesquelles s’est fait le consensus, produisent une tendance très forte chez les victimes de l’austérité budgétaire et de la transformation néolibérale à formuler leur résistance dans les termes de l’anti-européisme (puisque le mot d’ordre des gouvernants est : aucune autre Europe n’est possible, à choisir on préfèrera : pas d’Europe du tout), et ensuite celui-ci dans les termes du souverainisme, qui lui-même recouvre le nationalisme.

La nostalgie d’une époque passée de la démocratie et des luttes populaires qui l’ont fait vivre en vient chez certains d’entre nous à recouvrir une complaisance inanalysée pour les mythes « identitaires », que ne combat pas toujours l’internationalisme (en particulier celui qui se fonde sur la solidarité avec les immigrés et les migrants). La tentation inverse, ce serait donc de proclamer : le nationalisme, voilà l’ennemi ! Mais parce que le nationalisme historiquement se divise, et change de contenu suivant les conjonctures, j’emploierai une formule plus prudente, bien qu’elle soit destinée à couper court aux hésitations : le nationalisme, aujourd’hui, voilà le danger principal pour la gauche ! Et a fortiori bien sûr le nationalisme qui se laisse « capturer », dans ses mots d’ordre ou les objectifs, par le populisme d’extrême droite. Il y a sans aucun doute des nationalismes de gauche et de droite : il ne faut pas les confondre, y compris lorsqu’ils en viennent à brouiller le sens de notions historiquement liées à l’affirmation politique de la nation comme, en France, « république » ou « laïcité ». En Europe aujourd’hui, le nationalisme de droite est la chose du monde la mieux partagée, mais il peut être inclusif ou exclusif, porteur d’arrogance impérialiste, assimilationniste, ou essentiellement « réactif » (capable seulement d’exprimer des phénomènes de ressentiment historique, social et politique : celui des groupes sociaux dépossédés de leur statut social plus que centenaire).[20]

Mais comme vient de le démontrer à nouveau l’affaire Sapir, l’inconvénient gravissime du souverainisme (qu’il soit monétaire ou autre), est qu’il ne permet pas de tracer la ligne de démarcation, voire qu’il emprisonne les forces anticapitalistes dans un mimétisme de l’adversaire (et notamment de l’extrême-droite) qui se désigne ou non lui-même sous le nom de « populisme ». Ma conviction est donc qu’il faut opposer à la dé-démocratisation actuelle, à titre d’antidote, une défense et illustration de l’idée du peuple souverain qui soit résolument antinationaliste, en ce sens qu’elle donne la priorité à la mobilisation et à l’action de citoyens européens, ou de « concitoyens » virtuels, traversant les frontières et faisant place, au sein même de chaque Etat, à une communauté de destin qui englobe également des « nationaux » et des « non-nationaux » intégrés à la vie et sensibles aux problèmes qui sont ceux de tous les résidents sur le territoire européens (y compris les derniers arrivants).

10. Un « parti » de l’Europe

Concluons. S’il y a bien deux voies en Europe et pour la transformation de l’Europe, le statu quo étant impossible ; si les deux voies ne se définissent pas, comme dans les années 1950 ou 1960 en Europe de l’Ouest, en termes de décision favorable ou hostile à la « construction européenne » en tant que telle, mais comme un choix entre la voie qui conduit à l’autodestruction assurée du projet européen, et celle qui, à contrecourant, tend à sa reconstruction ou refondation, comment les départager, comment renverser leur rapport de forces actuel ? Je poserai le problème sans illusions de facilité, mais aussi – puisque nous discutons après une défaite, et même une grave défaite - sans défaitisme. La bataille, comme l’écrivait récemment l’historien italien Luciano Canfora, est « possible ».[21]

Elle est possible et elle ouvre des perspectives de transformation du rapport des forces, à condition que se présentent des circonstances favorables et que des forces existent qui les interprètent correctement. La crise de la construction européenne, qui court depuis 2010 au moins, et qui peut se précipiter ou déboucher sur des alternatives violentes, est une telle circonstance, qu’il faut pouvoir saisir et interpréter, mais son développement n’assure aucune « solution démocratique » (ou « de gauche ») qui serait garantie (Marx avait bien tort d’écrire que « l’humanité ne se pose que des problèmes qu’elle peut résoudre »). La bonne solution exige donc le surgissement, la présence et le renforcement d’un « parti de l’Europe » qui soit en même temps un parti européen, recrutant dans tout le continent à travers les frontières, et qui reste un libre mouvement, préservant sa diversité interne et valorisant la contradiction, pour surmonter les apories de la « forme-parti , telle que l’ont perfectionnée en particulier pendant plus d’un siècle les organisations de lutte de classe issues du mouvement ouvrier.  

Cette précision est d’autant plus importante que l’objectif tactique évident d’un tel « parti » est de contribuer à l’éclatement de la grande coalition qui exerce en ce moment la cogestion politique de l’Europe néolibérale, donc de susciter le conflit au sein de la tradition social-démocrate (ce qui est possible même « de l’intérieur », comme le démontre en ce moment l’ascension de Jeremy Corbyn dans la campagne du Labour Party anglais). Les contradictions qui minent la grande coalition et la social-démocratie sont le reflet des contradictions qui affectent l’Europe de l’austérité elle-même, rendant insupportables pour un nombre croissant de citoyens européens les inégalités, la précarité et la gouvernance technocratique dont le peuple est exclu.

Mais plus importante encore serait la capacité d’un tel « parti » (se cristallisant au-delà de la « forme parti » traditionnelle, étroitement solidaire du cadre national et de la défense des intérêts sociaux sur une base professionnelle) à interpeller les forces autonomes encore désorganisées, hétérogènes, en lutte suivant des modèles de participation qui débordent de toutes part les pratiques représentatives mais n’ont pas de « programme » commun, et à les inscrire dans l’horizon d’attente d’un même « discours de l’Europe », fondé à la fois sur la conscience de son irréversibilité relative, sur celle de l’enjeu stratégique que l’Europe représente dans la mondialisation, et sur celle de son caractère essentiellement inadéquat par rapport aux exigences de la démocratie. C’est à un tel objectif que les réflexions précédentes ont voulu, modestement, contribuer.

 


[2] Cf. E. Balibar, S. Mezzadra, F. O. Wolf :  Le Diktat de Bruxelles et le dilemme de Syriza, Mediapart, 19 juillet 2015 (http://blogs.mediapart.fr/blog/ebalibar/190715/etienne-balibar-sandro-mezzadra-frieder-otto-wolf-le-diktat-de-bruxelles-et-le-dilemme-de-syriza); et Stathis Kouvelakis: Turning “No” Into a Political Front. Some lessons from Syriza — and where we go from here, Jacobin, 8.3.15, https://www.jacobinmag.com/2015/08/tsipras-debt-germany-greece-euro/

 

[3] Alexis Tsipras dans Le Monde du 31 mai 2015 : « Non à une zone euro à deux vitesses ».

[4] Pierre Khalfa : « L’affrontement inévitable », Marianne, 3 août 2015.

[5] Voir Sandro Mezzadra : « Per un movimento costituente europeo », in Euronomade, http://www.euronomade.info/?p=71

[6] Il s’agissait de la Kerneuropa proposée par Wolfgang Schäuble et Karl Lamers en 1994 : « Überlegungen zur europäischen Politik” (voir le site officiel de la CDU/CSU).

[7] « La nation contre l’Europe, ou la tentation du grand contournement », paru dans Regards, 25 août 2015 (http://www.regards.fr/web/article/la-nation-contre-l-europe-ou-la)

 

[8] http://yanisvaroufakis.eu/2015/07/14/on-the-euro-summits-statement-on-greece-first-thoughts/

[9] http://www.lesoir.be/360354/article/economie/2013-11-13/l-allemagne-visee-pour-premiere-fois-par-une-procedure-en-desequilibre-excessif

[10] Voir Michel Aglietta et Nicolas Leron : « A la recherche du souverain en zone euro », Libération du 26 août 2015, ainsi que Michel Aglietta : Europe. Sortir de la crise et inventer l'avenir, Editions Michalon 2014.

[11] Robert Salais : « Convertir la dette en investissements », Le Monde Diplomatique, Juillet 2015. 

[12]  Voir Jacques Sapir : La démondialisation, coll. Points Economie, 2012 ; Samir Amin : La déconnexion, Editions La Découverte, 1986.

[13] J’emprunte cette notion à la philosophie d’Ernst Bloch (cf. Remo Bodei : Multiversum. Tempo e storia in Ernst Bloch, Bibliopolis, Naples 1982).

[14]Voir par exemple Nouriel Rubini et Stephen Mihm: Crisis Economics: A Crash Course in the Future of Finance, Penguin Books 2011.

 [15] Voir l’intervention de Barbara Spinelli : The Disasters of Status Quo, à paraître sur openDemocracy

[16] Jürgen Habermas: La constitution de l’Europe, Gallimard 2014.

[18] Voir Etienne Balibar : Nous, citoyens d'Europe? Les frontières, l'Etat, le peuple, Editions La découverte, 2001.

[19] Cf. M. Aglietta, article cité.

[20] Voir Elisabeth Gauthier, Joachim Bischoff, Berhnard Müller: Droites populistes en Europe. Lmes raisons d’un succès, Editions du Croquant, 2015.

[21] L. Canfora : « La battaglia possibile », in Il Manifesto 26.08.2015.

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