Retour sur insurrection. Sur l’interprétation de Mai 68 (II)

Les notes suivantes (publiées en trois livraisons successives) sont adaptées de ma contribution au numéro spécial de la revue « online » Crisis and Critique, consacrée au 50ème anniversaire des événements de Mai 68. Je les propose à la fois comme une contribution au débat historique et comme un contrepoint à notre réflexion sur les mouvements contemporains.

Le plan de publication est le suivant : (I) Historicité de l’événement – Révolution, contre-révolution – Mouvements décalés : une synthèse disjonctive ; (II) Centralité du système scolaire ? – Crise de l’Etat national-social – (III) Qu’est-ce que la « politique » ? – Une « révolution culturelle » ?

Les notes précédentes (https://blogs.mediapart.fr/etienne-balibar/blog/140119/retour-sur-insurrection-sur-l-interpretation-de-mai-68-i-0) ont développé l’idée que, au cœur de l’événement de 68, entendu au sens large comme une « chaîne d’insurrections » traversant les frontières du « système-monde », dont le caractère révolutionnaire se trouve vérifié a contrario par l’intensité (et l’efficacité) de la contre-révolution qui lui succède, figure toujours une « synthèse disjonctive » de mouvements socialement hétérogènes et politiquement convergents. Dans le cas français, la rencontre réelle et le décalage non moins réel du mouvement ouvrier et du mouvement étudiant en sont l’illustration typique.

Centralité du système scolaire ?

J’ai évoqué l’idée d’un conflit générationnel (ou d’une « lutte des classes d’âge » en concurrence ou en superposition avec la lutte des classes, qu’on suppose en général déterminée par des facteurs essentiellement économiques). Il faut y revenir sous l’angle des contradictions qui se concentrent dans le système d’éducation dans les années 60, et qui peuvent contribuer à expliquer pourquoi le groupe des « étudiants » devient alors le protagoniste d’un mouvement insurrectionnel d’une telle ampleur, nationalement et internationalement. Dirons-nous en plagiant Lénine que l’école était devenue le « maillon le plus faible » d’une chaîne de pouvoir social et politique ? Certains ont été tentés de le penser.

Pour en rester à la situation française, il y a au moins un aspect du problème qui est bien connu, grâce aux analyses contemporaines proposées par Bourdieu et Passeron, d’abord dans Les Héritiers (1964), ensuite dans La Reproduction (1972), et qui engendrèrent une vigoureuse discussion.[1] Depuis sa consolidation au 19ème siècle, le système scolaire républicain avait toujours été fortement polarisé : les enfants des classes sociales antagonistes sont tendanciellement éduqués dans des « réseaux » distincts, ce qui veut dire que ceux de la bourgeoisie (parmi lesquels on peut ranger aussi les enfants de la fonction publique supérieure, où l’hérédité sociale par le moyen de l’école est particulièrement forte) vont naturellement à l’Université et dans les Grandes Ecoles, alors que les enfants des classes populaires ont les plus grandes difficultés à y accéder. Mais au milieu du 20ème siècle, après la mise en œuvre de réformes démocratiques, aux effets non négligeables, un nombre croissant d’enfants de statut social intermédiaire entrent à l’université. [2] On assiste au début des années 60 à une sorte d’explosion statistique, qui oblige l’Etat à construire à la hâte (et à l’économie) des campus d’un type nouveau (comme celui de Nanterre), généralement très sous-équipés. La pédagogie élitiste fondée sur la disposition invisible par les jeunes bourgeois d’un « pré-savoir » ou d’une culture de classe en harmonie avec le contenu des programmes (ce que Bourdieu appellera un habitus) devient progressivement intenable, en même temps que la différence des ressources entre étudiants s’accentue. Tout ceci fait voler en éclats la prétention du système scolaire « républicain » à corriger les inégalités et à réaliser « l’égalité des chances » qui légitime la méritocratie.[3] Telle est la causalité la plus manifeste. Mais on ne comprendrait rien à l’émergence d’un esprit de révolte et d’une aspiration révolutionnaire dans toute la génération des étudiants de 68, si on ne faisait pas intervenir un autre aspect de la question « pédagogique » : je veux dire le fait que la discipline scolaire traditionnelle reproduit une forme de dépendance à la fois patriarcale et paternaliste, donc un modèle d’autorité qui est celui de la famille bourgeoise et qui gouverne aussi les familles non-bourgeoises (avec l’appui de toute une série d’institutions complémentaires). Ainsi, au moment où les étudiants se « libèrent » de la tutelle familiale directe, ils retombent paradoxalement dans les mêmes relations de dépendance par rapport à d’autres figures parentales, qui sont celles des professeurs et des administrateurs… De ce côté nous n’avons pas tant affaire à des rapports de classe et à leurs contradictions propres qu’à la crise latente d’une norme (ou normalité) sociale, qui a pour effet de figer en rapport de pouvoir une « différence anthropologique » fondamentale (en l’occurrence la différence d’âge, avec ses conséquences statutaires, d’autant plus instable cependant que la démarcation entre « adultes » et « enfants » est elle-même le résultat d’un arbitraire social, culturel, voire politique : et en fait la jeunesse n’y est pas classable).[4]

Arrêtons-nous cependant un instant sur ce point : les antagonismes sociaux dont nous sommes en train d’esquisser l’analyse ne sont pas directement des antagonismes de classes, mais ne le sont-ils pas indirectement ? Ou mieux, ce qui se joue ici ne serait-il pas en réalité une redéfinition de la notion même de « classe », où les antithèses marxistes de la « classe en soi » et de la « classe pour soi », traditionnellement rabattues sur la différence de l’économique et du politique, ne suivraient plus les schémas classiques ? J’esquisserai un pas de plus dans cette direction, en formulant deux hypothèses. La première a des fondements, en fait, dans la tradition marxiste : elle concerne l’usage respectif des catégories de « bourgeoisie » et de « classe capitaliste ». La seconde entre en conflit avec cette tradition et regarde plutôt du côté de Bourdieu, ou d’une lecture radicale de son œuvre, mais elle me paraît incontournable au vu des évolutions dont, précisément, mai 68 avait signalé l’accélération.

Ce qui est relativement classique mais trop souvent négligé, c’est le fait que nous ne pouvons pas identifier purement et simplement, comme s’il s’agissait d’une variante terminologique, ce que nous appelons hégémonie bourgeoise avec la domination du mode de production capitaliste, sous prétexte que la bourgeoisie est la « classe dominante » du capitalisme. Le pouvoir de la bourgeoisie est culturel et politique autant que fonction de son rôle économique, et les caractères de la bourgeoisie comme classe ne dérivent pas purement et simplement de la propriété du capital.[5] Les caractéristiques anthropologiques qui impriment un caractère de classe aux représentations collectives et aux pratiques se distribuent en fonction de cette différence : par exemple les normes de la morale bourgeoise et de la « distinction » culturelle d’un côté, les effets de la division du travail manuel et intellectuel de l’autre. Quand je veux expliquer aujourd’hui à un auditoire de jeunes étudiants ce qu’était le contexte culturel de 68, je suis souvent amené à dire que la « bourgeoisie » contre qui la révolte a été dirigée n’existe plus de nos jours : elle a disparu dans les dernières années du siècle, avec le triomphe du capital financier et de son mode de distribution des pouvoirs et des revenus, créant une classe de « super-riches » qui n’a aucune prétention à la distinction, mais seulement à la consommation, que ce soit sous des formes discrètes ou ostentatoires.

Mais c’est surtout de l’autre côté du rapport de domination que la question des critères d’appartenance de classe se complique. Dans la vision marxiste classique (largement conservée par l’usage althussérien du concept de « reproduction des rapports de production »), les mécanismes d’assujettissement des dominés renvoient tous, en dernière instance, aux formes de l’exploitation dans le procès de travail : la « reproduction sociale » est une reproduction de la force de travail, avec ses aspects quantitatifs (niveau de vie) et qualitatifs (éducation, qualifications). D’autres antagonismes, d’autres formes de distribution inégale, si importants soient-ils pour équilibrer le système, n’en sont que des aspects dérivés. Mais 68, avec les questions qu’il a soulevées, a commencé de montrer autre chose que, jusqu’à un certain point, Bourdieu avait mieux perçu : la division du travail et le niveau des salaires ne sont que l’une des déterminations de la « classe », la distribution des biens culturels et éducatifs en constituant une autre, non moins déterminante. Il y a, une fois de plus, surdétermination et non pas dérivation ou manifestation phénoménale d’une seule causalité. Rien ne nous oblige donc à considérer que l’insurrection de mai 68 a « relativisé » les déterminations de classe, mais à condition d’en saisir l’occasion pour compliquer et transformer le sens de ce que nous appelons « classe ». [6]

Il en résulte qu’il nous faudra sans doute insérer de nouvelles strates de contradictions ou de tensions dans l’analyse du « peuple » qui se soulève en 68 contre le « système ». Si la contestation des fonctions et du fonctionnement de l’école acquiert une dimension aussi stratégique, ce n’est pas seulement parce qu’elle est une pièce maitresse du dispositif hégémonique de la bourgeoisie, mais parce qu’elle se situe au cœur de processus qui par eux-mêmes engendrent des différences de classe et des rapports de pouvoir. A un moment où le capitalisme et l’impérialisme souffrent d’une profonde crise de légitimité, les étudiants se révoltent contre le destin de techniciens ou de technocrates et d’idéologues au service de l’exploitation auquel l’éducation bourgeoise les prépare, mais ils perçoivent aussi les signes avant-coureurs de cette prolétarisation intellectuelle à laquelle, depuis, on a donné le nom de gestion du « capital humain ». Cependant leur révolte est susceptible de s’orienter dans des directions différentes (de même qu’on a vu plus haut la grève générale renouveler la vieille antithèse des aspirations à l’autogestion et des revendications quantitatives). On observe en Mai et au-delà à la fois une intense pression en faveur de la démocratisation du système d’enseignement, héritière de la tradition socialiste qui veut l’ouverture des universités aux enfants de la classe ouvrière et l’introduction de méthodes pédagogiques participatives, ouvertes à la culture populaire (Freinet), et à l’autre extrême une floraison du discours antipédagogique (auquel, quelques années plus tard, Rancière donnera une expression systématique) soulignant l’incompatibilité entre l’égalitarisme radical et le rapport « Maître-Elève » en tant que tel. On trouve même de ce côté l’idée que l’objectif de l’émancipation est une « déscolarisation de la société » (exposée dans l’œuvre d’Ivan Illich, grande figure des années 68, circulant entre l’Europe et l’Amérique).[7] Les effets de cette divergence sont rien moins que négligeables sur les tensions entre les ouvriers et les étudiants (ou plus généralement les intellectuels) dont j’ai fait état plus haut. Ce que j’entrevois ici n’est pas un « déterminisme de classe » qui a d’ailleurs été appliqué dans les deux sens, mais une divergence tenant en particulier au fait que des ouvriers (et des familles ouvrières) qui n’ont plus qu’un lointain rapport avec les prolétaires autodidactes du 19ème siècle, pour qui au contraire depuis plusieurs générations la perspective d’une reconnaissance en tant que producteurs et que citoyens a été suspendue au développement de l’éducation technique et à l’accès à la « culture générale » à travers l’école, ont sans doute très peu d’attirance pour la perspective d’une « société sans école » et ne sont pas bien préparés à comprendre ce que veut dire, idéalement, un « maître ignorant ». Leur objectif premier n’est pas d’inventer une contre-pédagogie ou d’abolir la pédagogie (le rapport maître-élève), mais d’accéder aux échelons supérieurs de l’éducation nationale en faisant sauter les barrières de classe de différente nature. Mais comme nous observons maintenant toute cette histoire au point de vue d’une société et d’un système éducatif qui ont connu – à l’instar de la « classe dominante » elle-même – plusieurs transformations radicales au cours des cinquante dernières années, nous ne pouvons certes pas en rester aux analyses de la « forme scolaire » que, pour certains d’entre nous, nous avions tentées sous l’effet de la crise de 68.[8] Le système actuel s’est décidément orienté vers la « dénationalisation » des programmes, la sélection technocratique plutôt qu’en fonction du « capital culturel », à quoi va s’ajouter l’application des sciences cognitives en dépit de la résistance professionnelle et intellectuelle du corps enseignant… [9]

Crise de l’Etat national-social

Jusqu’à maintenant, j’ai essayé de faire entrer dans l’analyse un ensemble de dimensions qui se répondent les unes les autres, mais qu’on ne peut incorporer à un seul schéma d’interprétation où elles fusionneraient : l’effet de contagion transnational d’un phénomène qui exprime les contradictions du « système-monde » ; l’idée que les protagonistes de l’insurrection française sont liés par une profonde solidarité tout en présentant de fortes tensions entre eux ; et l’idée que partout les étudiants jouent un rôle de premier plan, non seulement parce que leur conscience politique cristallise de nombreux courants de révolte propres à leur génération, mais parce qu’ils se trouvent placés au cœur d’un changement historique qui perturbe la formation et la représentation de la « classe ». A chaque fois cependant l’Etat est partie prenante du jeu des conflits, des institutions et des subjectivités. Essayons d’en dire un peu plus sur ce point.

Il y a quelques années, cherchant à élucider les modalités sous lesquelles une idéologie nationaliste en vient à faire organiquement partie des mouvements de résistance – mais aussi du ressentiment – que suscite le démantèlement des institutions de sécurité sociale dans l’économie néolibérale, j’avais forgé l’expression d’Etat national-social, parfaitement conscient des réticences qu’elle pourrait susciter.[10] Ce que j’entends par là, c’est un Etat dans lequel les droits sociaux à l’éducation et à la santé, les indemnités de chômage, le niveau des retraites, et même celui du salaire minimum, sont déterminés par l’appartenance à la communauté nationale (qui ne coïncide pas toujours strictement avec la nationalité juridique, mais ne peut s’en détacher complètement), laquelle en retour se trouve légitimée par sa fonction socialement « protectrice ». Un tel Etat a été progressivement construit sur plus d’un siècle en Europe occidentale (et dans une moindre mesure aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde), au travers d’épisodes parfois violents de luttes de classes, de guerres et de révolutions. Il a été institutionnalisé dans la forme d’un « contrat social » ou d’un « compromis historique », dont l’exemple emblématique est le « plan Beveridge » appliqué au Royaume Uni après 1945. Il n’a jamais acquis une stabilité absolue, parce qu’il est toujours menacé ou déstabilisé à la fois de l’intérieur et de l’extérieur : par les conflits sociaux, par les changements démographiques, par les crises financières, par les changements plus ou moins brutaux dans la position qu’une économie nationale occupe sur le marché mondial… et pourtant il s’est avéré remarquablement résistant au cours de la période d’après-guerre. [11]

Nous pouvons voir dans les événements de mai 68 le symptôme d’une crise profonde de l’Etat national-social français dans la forme que lui avait conférée le régime gaulliste après 1958 : sa légitimité, son mode de gouvernement, ses bases sociales sont ébranlées. Le fait est cependant que la défaite de l’insurrection dans le processus électoral de juin 1968 lui a permis de se reconstituer au cours des années suivantes, au prix de compromis significatifs qui font partie, en un sens, de sa constitution même (sur le front des droits sociaux et des politiques sociales, ainsi que des réformes universitaires), mais aussi d’un niveau élevé de répression contre les organisations « gauchistes » qui tentaient de perpétuer l’esprit insurrectionnel de mai. Il est intéressant de constater que le compromis historique a semblé définitivement acquis lorsque les successeurs immédiats du gaullisme cèdent la place à une « union de la gauche » dont le « programme commun », lui-même issu d’un compromis (non dénué d’arrières pensées) entre les socialistes dirigés par Mitterrand et le Parti communiste, incorporant beaucoup des énergies et des espoirs des « soixante-huitards ».[12] Mais 1981 s’avère bien vite être une victoire à la Pyrrhus : comme je le rappelais ci-dessus, une véritable contre-révolution était en cours, annoncée depuis 1973 et officiellement consacrée vingt ans plus tard, après la fin de la guerre froide et de la division des « camps ». De ce point de vue 68 apparaît à la fois très contradictoirement comme un facteur de relance ou de suspension des effets de la crise, et un germe de destruction pour les institutions de l’Etat national-social. Cela peut nous permettre de comprendre le paradoxe qui combine au cœur de l’événement à la fois des aspects défensifs et offensifs, qu’on doit essayer de désintriquer.[13]

La fonction de l’Etat national-social et ses capacités d’adaptation sont perceptibles au cœur des événements de 68, si l’on regarde au-delà de l’extrême personnalisation du pouvoir qui en masque en partie la nature (les adversaires du régime le désignent constamment sous le nom de « pouvoir personnel » ou de « pouvoir gaulliste »). Quand De Gaulle quitte la France en plein milieu de l’insurrection (peut-être, on en discute encore, pour aller s’assurer du soutien de l’armée cantonnée en Allemagne sous les ordres du Général Massu pour organiser un nouveau coup de force militaire en invoquant l’état d’exception), la direction effective des affaires et l’inspiration de la stratégie gouvernementale passent à un Premier Ministre (Pompidou) qui incarne la fusion de la haute administration et de la banque. Et quand il faut passer de la victoire électorale, qui a vu le « pays profond » prendre la revanche de ses peurs et de ses colères pendant les événements, à une neutralisation durable de la contestation étudiante, c’est Edgar Faure, un vieux routier de la politique des années 50 et 60, qui prend le Ministère de l’Education Nationale et propose une réforme des universités comportant une dose symbolique d’autonomie et de participation des étudiants à la gestion. C’est pourquoi nous pouvons considérer comme preuves des capacités politiques de l’Etat les négociations de Grenelle introduisant de nouveaux droits syndicaux et garantissant une augmentation des salaires, suivies après de nombreux soubresauts par la fin de la grève[14], ainsi que la création de l’université « expérimentale » de Vincennes, où Edgar Faure fait venir Michel Foucault et d’autres universitaires anticonformistes pour ménager une place à l’expression politique contestataire à l’intérieur même de l’Université. Dans son article cité plus haut, Anne Querrien caractérise Grenelle comme « une triangulation du patronat, de l’Etat et des syndicats », mais on voit bien que c’est l’Etat qui fixe le cadre légal : le patronat est impuissant, et les syndicats ont les grévistes dans leur dos (ce qui veut dire aussi qu’ils s’adossent à la grève). A Vincennes, à partir de l’automne 68 et dans les années suivantes, la question reste ouverte de savoir si l’université atypique qui a surgi au milieu des bois servira de « base rouge » pour les groupes politiques qui cherchent à y former des militants en vue de leur intervention dans la société, ou sera principalement le lieu dans lequel se développe une profonde rénovation des sciences humaines à l’école du marxisme, du structuralisme, du féminisme, de la sociologie critique, de la psychanalyse (entrée pour la première fois de plein droit à l’Université). Ce sera l’un et l’autre, dans des proportions variables. Mais c’est l’Etat qui (au besoin par la force) fixe les limites.

La lutte de classes en 68 a d’abord un caractère défensif, parce qu’elle anticipe une dégradation des droits sociaux et tente d’y répondre en les élargissant et y incorporant de nouvelles garanties (comme l’échelle mobile des salaires) et de nouvelles formes de reconnaissance des organisations ouvrières dans les usines (significatif à cet égard est le fait qu’un des mobiles de l’élargissement de la grève à l’échelle nationale ait été le projet gouvernemental de réduire la représentation syndicale dans les organismes de sécurité sociale). Mais elle se transforme en lutte offensive, plus menaçante pour l’exercice de la domination du capital sur le travail, quand elle en vient à remettre en question le taylorisme, et généralement toutes les formes d’organisation du travail qui incarnent le despotisme d’usine et en font une sorte de « bagne ». En ce point s’insèrent les mobilisations de travailleurs non-qualifiés (« O.S. »), y compris beaucoup de femmes et d’immigrés, qui se prolongeront longtemps après 68, mais aussi les formes de répression patronale violente, qui préparent l’introduction des nouvelles techniques de management « personnalisé » de la force de travail, remplaçant la discipline uniforme (telle qu’elle existait aussi bien dans le capitalisme occidental que dans le socialisme de type soviétique) par des combinaisons d’autodiscipline et de salaires flexibles (incorporant les primes).[15] Sur ce point, le conflit de tendances (ou de priorités) existe au sein de tous les syndicats, mais on peut dire que la CFDT fut plus ouverte aux stratégies offensives que la CGT (sauf exceptions locales), à cause de sa proximité historique avec la tradition proudhonienne de l’autogestion (dont l’expérience de Lip sera l’illustration magnifique), avant que les thématiques de la nouvelle organisation du travail et de ses modèles « japonais » ne s’intègrent au discours technocratique de la « modernisation duc capitalisme ».[16]

Je crois que ces tendances opposées vont plus loin que de simples conflits de tactique, de personnes et d’idéologies, tels qu’il en existe dans toute conjoncture historique. Il faut les replacer dans le cadre de la crise de l’Etat national-social, et de la tension entre sa rénovation et sa liquidation, telle qu’elle s’accentuera après 68, et en réponse à ses propres orientations révolutionnaires. Au bout du compte la voie se dégagera pour une transition vers un capitalisme de type nouveau, dans lequel l’Etat lui-même n’est plus tant l’arbitre des conflits sociaux à l’échelle nationale (donc, Poulantzas eut raison sur ce point, l’un des enjeux et des cadres de leur développement) que l’intermédiaire entre l’économie nationale (avec sa composition sociale) et le marché financier mondial « déterritorialisé ». [17] Mais ceci ne s’est pas fait en un jour : 68 n’a représenté que le début d’une phase de transition. C’est pourquoi il a ouvert une période dans laquelle la question de savoir ce qu’est une politique « de gauche » (et tout simplement ce qu’est la politique) a été réouverte autour de questions fondamentales d’objectifs, de pratiques, de formes d’organisation (ou de choix entre l’organisation et la spontanéité). La question qui était impliquée dans le célèbre slogan : « Ce n’est qu’un début, continuons le combat » s’est ainsi déplacée sur le terrain théorique – ce qu’on peut considérer comme une démission ou une déchéance quand on a une conception « exclusive » de la pratique, mais qui est peut-être une nécessité pour savoir comment et quoi exactement doit « continuer ».

 suite et fin: (https://blogs.mediapart.fr/etienne-balibar/blog/170119/retour-sur-insurrection-sur-l-interpretation-de-mai-68-iii) 

[1] Il n’est pas inutile de rappeler ici que Les Héritiers ont été l’un des deux livres ayant joué un rôle actif dans la prise de conscience des étudiants révoltés contre le système en 68. L’autre, d’orientation totalement différente, ayant été le pamphlet situationniste De la Misère en milieu étudiant paru en 1966. A quoi on pourrait vouloir ajouter l’influence de Herbert Marcuse (en particulier au sein du « Mouvement du 22 Mars », dont les dirigeants sont proches de la culture critique du mouvement étudiant allemand), à ceci près que l’Homme unidimensionnel (1964) n’est lui-même traduit qu’en 1968.

[2] Ces réformes dérivent en dernière analyse de la politique éducative du Front Populaire et de la mise en œuvre du « programme de la Résistance » au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale. Elles sont donc étroitement liées à l’ensemble des transformations auxquelles je reviens ci-dessous à propos de « l’Etat national-social ».

[3] Je n’entre pas dans l’examen des variantes plus ou moins déterministes de cette explication sociologique, y compris chez Bourdieu et Passeron eux-mêmes (encore accentuée dans l’étude ultérieure de Christian Baudelot et Roger Establet, L’Ecole capitaliste en France, Maspero 1971, à qui j’ai emprunté la terminologie des « réseaux de scolarisation »). Je pense qu’on peut s’en tenir à l’idée de conditions sociales (en l’occurrence le caractère social de l’école et de l’université). Les conditions sociales ne prescrivent pas leurs propres effets politiques, mais ceux-ci n’en sont pas indépendants : ils en sont plutôt des élaborations conjoncturelles, généralement surdéterminées.

[4] Deux remarques sur ce point, à la relecture. D’abord, l’élément de conjoncture politique est déterminant. Je crois qu’il faut, à nouveau, invoquer les effets de la Guerre d’Algérie sur la transformation de la « conscience de soi » de la jeunesse. Les enfants d’ouvriers et de paysans, qui ne font pas d’études supérieures, sont allés immédiatement faire la guerre coloniale et se sont trouvés exposés aux épreuves de la torture, des massacres et des humiliations pratiquées par l’armée française, puis des tentatives de putsch auxquelles, dans leur masse, ils ont fait obstacle (1961). Les étudiants d’origine bourgeoise et petite-bourgeoise ont de plus en plus massivement participé au mouvement de protestation contre la guerre (l’UNEF a été le seul syndicat français à reconnaître ses homologues algériens avant 1962). D’autre part la question de la « normalité » n’est pas susceptible d’une seule lecture : on ne s’étonnera pas qu’elle devienne l’un des enjeux centraux de la pensée philosophique et sociologique après 68, dans l’œuvre de Foucault, mais aussi chez Deleuze et Guattari, Lacan, Bourdieu, Althusser, chez les théoriciennes du nouveau féminisme (Irigaray, Colette Guillaumin, le MLF), d’autres encore.

[5] Je m ’inspire en partie de Göran Therborn : What Does the Ruling Class when it Rules? Verso 1978.

[6] Dès qu’on commence à raisonner en termes de surdétermination et non de causalité expressive, on voit se profiler encore d’autres dimensions constitutives de la complexité des rapports de classe : rapports de domination sexuelle, à l’évidence (c’est pourquoi – en France et surtout en Italie – l’après 68 a vu se développer toute une discussion entre les féministes elles-mêmes sur l’applicabilité de la catégorie « classe » à la situation des femmes soumises au pouvoir des hommes dans le cadre domestique : cf. la mise au point de Françoise Duroux, « Une classe de femmes est-elle possible ? », in Françoise Duroux : une trajectoire féministe. Textes et positions, Le Fil d’Ariane-Institut d’études européennes, Université Paris 8 Vincennes–Saint-Denis 2018, p. 183-212. Quant à l’intersection des déterminations de classe et de race, il est clair aujourd’hui que dans une société postcoloniale comme la nôtre, elles ne se laisse pas penser en termes de superpositions entre des facteurs mutuellement indépendants, mais seulement comme modification interne de chaque détermination par l’autre. Certains représentants de la pensée « décoloniale » ont eu tendance à l’occasion des « commémorations » de mai 68 à dénoncer le refoulement de l’existence et de la voix des immigrés qui auraient caractérisé le mouvement (cf. Nabila Ramdani : « A French revolution that pushed immigrants to the margins », The Guardian, 29 Apr. 2018). Un des inconvénients de cette présentation est de réduire Mai 68 au « Mai étudiant ». Il faut une étude complète de la contradiction. Ludivine Bantigny consacre quelques réflexions au problème des revendications spécifiques des travailleurs immigrés dans la grève à laquelle ils participent massivement.

[7] Voir Jacques Rancière, Le maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation, 1987 ; Ivan Illich, Une société sans école, 1971. La période suivant 68 engendre d’autres critiques du pédagogisme, en particulier dans son articulation avec l’ordre psychiatrique: voir avant tout l’œuvre de Fernand Deligny, aujourd’hui rééditée et commentée par Bertrand Ogilvie et Sandra Alvarez de Toledo, Paris, L’Arachnéen, 2007.

[8] J’ai cité plus haut le livre de Baudelot et Establet (1972). Il était issu d’un projet plus vaste et inabouti d’analyse de la « forme scolaire bourgeoise » en termes de « reproduction capitaliste de la force de travail », parallèle à l’élaboration par Althusser de la catégorie des « Appareils Idéologiques d’Etat », auquel étaient associés notamment Pierre Macherey, Michel Tort, et moi-même.

[9] A ce point on peut aussi esquisser une lecture critique de l’opposition entre critique sociale et critique artiste qui est au centre du livre de Luc Boltanski et Eve Chiappello, Le Nouvel esprit du capitalisme (1999). Les auteurs soutiennent que la seconde, plus développée dans le mouvement étudiant et centrée sur les effets d’aliénation de la culture bourgeoise plutôt que sur les inégalités économiques et professionnelles, a fait l’objet après 68, en même temps que certains de ses porte-paroles, d’une « récupération » par les courants modernisateurs de la bourgeoisie, qui s’en sont servi en particulier pour substituer au Taylorisme de nouvelles méthodes d’organisation du travail fondées sur « l’autonomisation » des individus dans la production. Ainsi la pointe « avancée » de la critique se serait retournée contre les plus désavantagés. Cette analyse qui ne manque pas de force et de subtilité dans le détail présente des analogies avec une autre idée négative, suivant laquelle « l’esprit de 68 », essentiellement individualiste et en ce sens « bourgeois », ne faisait que préparer le triomphe de la rationalité néolibérale (thèse de Régis Debray, puis de Slavoj Zizek). Dois-je me compter aussi dans ce sens, puisque je soutenais ci-dessus que le néolibéralisme est pour une part importante le produit d’une « révolution par en haut » en réaction aux mouvements de 68 ? La « récupération » n’est-elle pas une modalité de contre-révolution, qui joue un rôle important dans l’histoire ? Je pense cependant qu’il s’agirait d’une confusion sur la signification de l’idée d’individualisme. Sans doute des porteurs d’idéaux « libertaires » peuvent passer de la gauche à la droite (de même que des porteurs d’idéaux « collectivistes », « planistes » ou des défenseurs de la « démocratie organique » sont passés du socialisme au capitalisme :on pense à James Burnham avec sa managerial revolution de 1961 et à d’autres). Mais pour cela il faut injecter dans l’idéologie de la liberté individuelle un élément de sélection par la concurrence qui est essentiel au capitalisme « absolu » mais étranger aussi bien à l’autogestion qu’à l’autonomie ouvrière (cf. Anne Querrien, “le capitalisme à la sauce artiste. Retour sur le Nouvel esprit du capitalisme, in Multitudes, 2004/1 n° 15).

[10] Voir mes essais recueillis dans Droit de cité. Culture et politique en démocratie (Editions de l’Aube, 1998 ; rééd. PUF « Quadrige » 2002 ; La proposition de l’égaliberté. Essais politiques 1989-2009, PUF, 2010 ; ainsi que le volume inédit en français : Cittadinanza,, Bollati Boringhieri, Torino 2012  (traduction anglaise Citizenship, Polity Press 2015). J’ai beaucoup discuté des avantages et des inconvénients de cette terminologie avec Robert Castel, à qui j’empruntais évidemment une grande part de ses analyses après la publication de son ouvrage fondamental Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariatFayard, Paris, 1995, réédition Folio-Gallimard, Paris, 2000.

[11] Au point même où les contraintes internes et externes se rencontrent, on peut situer évidemment la crise du modèle « keynésien » d’économie nationale et d’organisation du travail « fordiste », dans lequel l’augmentation de la productivité et l’intensification du surtravail sont compensés par une relative stabilité du salaire réel et la limitation du voilant de chômage. L’opéraisme italien a particulièrement insisté sur l’idée que la crise du fordisme conduit à une situation de « guerre civile » à l’intérieur de l’usine, ce qui crée en retour les conditions d’une fusion entre les luttes de classe et l’action révolutionnaire – ce qui semble avoir été bien plus le cas dans le Maggio rampante italien que dans la situation française en Mai 68 et au-delà. C’est aussi la situation dans laquelle le Parti communiste italien essaya de développer sa propre stratégie de « compromis historique ». L’une et l’autre stratégies devaient sombrer dans l’affrontement militarisé entre l’Etat et les Brigades Rouges, qui fait figure à cet égard de véritable catastrophe historique. Dans une vaste littérature sur la crise du fordisme, voir en particulier Bruno Trentin, La città del lavoro. Sinistra e crisi del fordismo, Seconda edizione ampliata, 2014, Firenze University Press (La cité du travail. La gauche et la crise du fordisme, Fayard 2012) et Suzanne de Brunhoff : Etat et Capital. Recherches sur la politique économique (1977), rééd. La Découverte 1981.

[12] Voir mon essai "Après l'autre Mai", in La Gauche, le Pouvoir, le Socialisme, Hommage à Nicos Poulantzas, P.U.F., Paris 1983.

[13] Dans cette description très schématique, on aura remarqué que je fais abstraction de la dimension européenne inséparable des vicissitudes de l’Etat national-social. Les élites politiques françaises deviennent de plus en plus explicitement favorables à la construction du « pseudo-fédéralisme » européen entre De Gaulle et Giscard, puis avec Mitterrand. Elles sont bien conscientes de l’interdépendance entre les institutions et les conditions d’exercice du pouvoir en France et en Europe. De son côté la « contestation » étudiante et le syndicalisme ouvrier se positionnent complètement au niveau national, même si les formes symboliques de l’internationalisme y jouent un rôle important : mais plutôt du côté du Tiers Monde que du côté de l’Europe (un leader comme Daniel Cohn-Bendit constituant à cet égard une remarquable exception).

[14] Georges Séguy a toujours démenti que les négociations de Grenelle aient abouti à un accord entre le gouvernement et les syndicats, lequel aurait été ensuite rejeté comme tel (et conspué lors du meeting du 27 mai) par les ouvriers de Billancourt. La question est discutée dans les mémoires de son proche collaborateur Jean-Louis Moynot : S’émanciper. Une vie de recherche, Editions du Croquant 2017 (préface de Christian Dellacherie, postface de E. Balibar).

[15] Un slogan de 68, très représentatif, était :  « ne dites plus travail, dites bagne ». La critique de « l’esclavage moderne » incarné par le Taylorisme vient de loin en sociologie (Georges Friedmann : Problèmes humains du machinisme industriel, 1947, et Le travail en miettes, 1956). On peut aussi remonter au Journal d’usine de Simone Weil (1934-35) dont les traces sont évidentes chez une grande figure de 68 comme Robert Linhart (L’établi, Editions de Minuit, 1978 ; voir aussi son Lénine, les Paysans, Taylor, Editions du Seuil, 1976). Sur l’ambiguïté de la “fin du taylorisme” après 68, voir Bruno Trentin, La cité du travail, cit.

[16] Voir par exemple la suite des travaux de Benjamin Coriat : L'Atelier et le chronomètre : essai sur le taylorisme, le fordisme et la production de masse, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1979 ; L'atelier et le robot : essai sur le fordisme et la production de masse à l'âge de l'électronique, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1990. La comparaison entre les développements en France et en Italie, les deux patries du communisme de masse et du syndicalisme de lutte de classe en Europe occidentale, est ici une fois de plus très instructive. Les syndicats italiens ont été plus avancés en termes de luttes offensives contre l’organisation « fordiste » du travail, et par conséquent se sont approchés plus près du franchissement d’un seuil révolutionnaire, parce qu’ils ont cherché à insérer dans les conflits du travail la réinvention des « conseils d’usine » (consigli di fabbrica), équivalent italien des Soviets en 1919 (voir Bruno Trentin, da Sfruttati a produttori. Lotte operaie e sviluppo capitalistico dal miracolo economico alla crisi, De Donato, Bari, 1977).

[17] Nicos Poulantzas, L’Etat, le pouvoir, le socialisme (PUF, 1978 ; rééd. 1981). Dans ma contribution au colloque organisé à Athènes pour le vingtième anniversaire de sa mort, j’ai reconnu qu’il avait eu raison, et moi tort, dans notre controverse des années 70 sur l’articulation des luttes de classes et de l’Etat : « Communisme et citoyenneté. Sur Nicos Poulantzas », réédité dans E.B., La proposition de l’égaliberté, cit.

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